----------------------- FIN DE L'EN-TETE --------------------------------

------------------------- DEBUT DU FICHIER bovary3 --------------------------------

MADAME BOVARY

GUSTAVE FLAUBERT

Madame Bovary.

A

MARIE-ANTOINE-JULES SENARD

MEMBRE DU BARREAU DE PARIS

EX-PRESIDENT DE L'ASSEMBLEE NATIONALE

ET ANCIEN MINISTRE DE L'INTERIEUR

  Cher et illustre ami,

Permettez-moi d'inscrire votre nom en tete de ce livre et au-dessus meme de sa dedicace ; car c'est a vous, surtout, que j'en dois la publication. En passant par votre magnifique plaidoirie, mon oeuvre a acquis pour moi-meme comme une autorite imprevue. Acceptez donc ici l'hommage de ma gratitude, qui, si grande qu'elle puisse etre, ne sera jamais a la hauteur de votre eloquence et de votre devouement.  

GUSTAVE FLAUBERT

Paris, le 12 avril 1857

A

LOUIS BOUILHET

PREMIERE PARTIE

I.

Nous etions a l'Etude, quand le Proviseur entra suivi d'un  nouveau  habille en bourgeois et d'un garon de classe qui portait un grand pupitre. Ceux qui dormaient se reveillerent, et chacun se leva comme surpris dans son travail.

Le Proviseur nous fit signe de nous rasseoir ; puis, se tournant vers le maitre d'etudes :

-- Monsieur Roger, lui dit-il a demi-voix, voici un eleve que je vous recommande, il entre en cinquieme. Si son travail et sa conduite sont meritoires, il passera dans les  grands  , o l'appelle son age.

Reste dans l'angle, derriere la porte, si bien qu'on l'apercevait a peine, le  nouveau  etait un gars de la campagne, d'une quinzaine d'annees environ, et plus haut de taille qu'aucun de nous tous. Il avait les cheveux coupes droit sur le front, comme un chantre de village, l'air raisonnable et fort embarrasse. Quoiqu'il ne fut pas large des epaules, son habit-veste de drap vert a boutons noirs devait le gener aux entournures et laissait voir, par la fente des parements, des poignets rouges habitues a etre nus. Ses jambes, en bas bleus, sortaient d'un pantalon jaunatre tres tire par les bretelles. Il etait chausse de souliers forts, mal cires, garnis de clous.

On commena la recitation des leons. Il les ecouta de toutes ses oreilles, attentif comme au sermon, n'osant meme croiser les cuisses, ni s'appuyer sur le coude, et, a deux heures, quand la cloche sonna, le maitre d'etudes fut oblige de l'avertir, pour qu'il se mit avec nous dans les rangs.

Nous avions l'habitude, en entrant en classe, de jeter nos casquettes par terre, afin d'avoir ensuite nos mains plus libres ; il fallait, des le seuil de la porte, les lancer sous le banc, de faon a frapper contre la muraille en faisant beaucoup de poussiere ; c'etait la le  genre  .

Mais, soit qu'il n'eut pas remarque cette manoeuvre ou qu'il n'eut ose s'y soumettre, la priere etait finie que le  nouveau  tenait encore sa casquette sur ses deux genoux. C'etait une de ces coiffure d'ordre composite, o l'on retrouve les elements du bonnet a poil, du chapska du chapeau rond, de la casquette de loutre et du bonnet de coton, une de ces pauvres choses, enfin, dont la laideur muette a des profondeurs d'expression comme le visage d'un imbecile. Ovode et renflee de baleines, elle commenait par trois boudins circulaires ; puis s'alternaient, separes par une bande rouge, des losanges de velours et de poils de lapin ; venait ensuite une faon de sac qui se terminait par un polygone cartonne, couvert d'une broderie en soutache compliquee, et d'o pendait, au bout d'un long cordon trop mince, un petit croisillon de fils d'or, en maniere de gland. Elle etait neuve ; la visiere brillait.

-- Levez-vous, dit le professeur.

Il se leva ; sa casquette tomba. Toute la classe se mit a rire.

Il se baissa pour la reprendre. Un voisin la fit tomber d'un coup de coude, il la ramassa encore une fois.

-- Debarrassez-vous donc de votre casque, dit le professeur, qui etait un homme d'esprit.

Il y eut un rire eclatant des ecoliers qui decontenana le pauvre garon, si bien qu'il ne savait s'il fallait garder sa casquette a la main, la laisser par terre ou la mettre sur sa tete. Il se rassit et la posa sur ses genoux.

-- Levez-vous, reprit le professeur, et dites-moi votre nom.

Le  nouveau  articula, d'une voix bredouillante, un nom inintelligible.

-- Repetez !

Le meme bredouillement de syllabes se fit entendre, couvert par les huees de la classe.

-- Plus haut ! cria le maitre, plus haut !

Le  nouveau  , prenant alors une resolution extreme, ouvrit une bouche demesuree et lana a pleins poumons, comme pour appeler quelqu'un, ce mot :  Charbovari  .

Ce fut un vacarme qui s'elana d'un bond, monta en  crescendo  , avec des eclats de voix aigus ( on hurlait, on aboyait, on trepignait, on repetait :  Charbovari !   Charbovari !  ) , puis qui roula en notes isolees, se calmant a grand-peine, et parfois qui reprenait tout a coup sur la ligne d'un banc o saillissait encore a et la, comme un petard mal eteint, quelque rire etouffe.

Cependant, sous la pluie des pensums, l'ordre peu a peu se retablit dans la classe, et le professeur, parvenu a saisir le nom de Charles Bovary, se l'etant fait dicter, epeler et relire, commanda tout de suite au pauvre diable d'aller s'asseoir sur le banc de paresse, au pied de la chaire. Il se mit en mouvement, mais, avant de partir, hesita.

-- Que cherchez-vous ? demanda le professeur.

-- Ma cas..., fit timidement le  nouveau  , promenant autour de lui des regards inquiets.

-- Cinq cents vers a toute la classe ! exclame d'une voix furieuse, arreta, comme le  Quos ego  , une bourrasque nouvelle.

-- Restez donc tranquilles ! continuait le professeur indigne, et s'essuyant le front avec son mouchoir qu'il venait de prendre dans sa toque : Quant a vous, le  nouveau  , vous me copierez vingt fois le verbe  ridiculus sum  .

Puis, d'une voix plus douce :

-- Eh ! vous la retrouverez, votre casquette ; on ne vous l'a pas volee !

Tout reprit son calme. Les tetes se courberent sur les cartons, et le  nouveau  resta pendant deux heures dans une tenue exemplaire, quoiqu'il y eut bien, de temps a autre, quelque boulette de papier lancee d'un bec de plume qui vint s'eclabousser sur sa figure. Mais il s'essuyait avec la main, et demeurait immobile, les yeux baisses.

Le soir, a l'Etude, il tira ses bouts de manches de son pupitre, mit en ordre ses petites affaires, regla soigneusement son papier. Nous le vimes qui travaillait en conscience, cherchant tous les mots dans le dictionnaire et se donnant beaucoup de mal. Grace, sans doute, a cette bonne volonte dont il fit preuve, il dut de ne pas descendre dans la classe inferieure ; car, s'il savait passablement ses regles, il n'avait guere d'elegance dans les tournures. C'etait le cure de son village qui lui avait commence le latin, ses parents, par economie, ne l'ayant envoye au college que le plus tard possible.

Son pere, M. Charles-Denis-Bartholome Bovary, ancien aide-chirurgien-major, compromis, vers 1812, dans des affaires de conscription, et force, vers cette epoque, de quitter le service, avait alors profite de ses avantages personnels pour saisir au passage une dot de soixante mille francs, qui s'offrait en la fille d'un marchand bonnetier, devenue amoureuse de sa tournure. Bel homme, hableur, faisant sonner haut ses eperons, portant des favoris rejoints aux moustaches, les doigts toujours garnis de bagues et habille de couleurs voyantes, il avait l'aspect d'un brave, avec l'entrain facile d'un commis voyageur. Une fois marie, il vecut deux ou trois ans sur la fortune de sa femme, dinant bien, se levant tard, fumant dans de grandes pipes en porcelaine, ne rentrant le soir qu'apres le spectacle et frequentant les cafes. Le beau-pere mourut et laissa peu de chose ; il en fut indigne, se lana dans la  fabrique  , y perdit quelque argent, puis se retira dans la campagne, o il voulut  faire valoir  . Mais, comme il ne s'entendait guere plus en culture qu'en indienne, qu'il montait ses chevaux au lieu de les envoyer au labour, buvait son cidre en bouteilles au lieu de le vendre en barriques, mangeait les plus belles volailles de sa cour et graissait ses souliers de chasse avec le lard de ses cochons, il ne tarda point a s'apercevoir qu'il valait mieux planter la toute speculation.

Moyennant deux cents francs par an, il trouva donc a louer dans un village, sur les confins du pays de Caux et de la Picardie, une sorte de logis moitie ferme, moitie maison de maitre ; et, chagrin, ronge de regrets, accusant le ciel, jaloux contre tout le monde, il s'enferma des l'age de quarante-cinq ans, degoute des hommes, disait-il, et decide a vivre en paix.

Sa femme avait ete folle de lui autrefois ; elle l'avait aime avec mille servilites qui l'avaient detache d'elle encore davantage. Enjouee jadis, expansive et toute aimante, elle etait, en vieillissant, devenue ( a la faon du vin evente qui se tourne en vinaigre ) d'humeur difficile, piaillarde, nerveuse. Elle avait tant souffert, sans se plaindre, d'abord, quand elle le voyait courir apres toutes les gotons de village et que vingt mauvais lieux le lui renvoyaient le soir, blase et puant l'ivresse ! Puis l'orgueil s'etait revolte. Alors elle s'etait tue, avalant sa rage dans un stocisme muet, qu'elle garda jusqu'a sa mort. Elle etait sans cesse en courses, en affaires. Elle allait chez les avoues, chez le president, se rappelait l'echeance des billets, obtenait des retards ; et, a la maison, repassait, cousait, blanchissait, surveillait les ouvriers, soldait les memoires, tandis que, sans s'inquieter de rien, Monsieur, continuellement engourdi dans une somnolence boudeuse dont il ne se reveillait que pour lui dire des choses desobligeantes, restait a fumer au coin du feu, en crachant dans les cendres.

Quand elle eut un enfant, il le fallut mettre en nourrice. Rentre chez eux, le marmot fut gate comme un prince. Sa mere le nourrissait de confitures ; son pere le laissait courir sans souliers, et, pour faire le philosophe, disait meme qu'il pouvait bien aller tout nu, comme les enfants des betes. A l'encontre des tendances maternelles, il avait en tete un certain ideal viril de l'enfance, d'apres lequel il tachait de former son fils, voulant qu'on l'elevat durement, a la spartiate, pour lui faire une bonne constitution. Il l'envoyait se coucher sans feu, lui apprenait a boire de grands coups de rhum et a insulter les processions. Mais, naturellement paisible, le petit repondait mal a ses efforts. Sa mere le trainait toujours apres elle ; elle lui decoupait des cartons, lui racontait des histoires, s'entretenait avec lui dans des monologues sans fin, pleins de gaietes melancoliques et de chatteries babillardes. Dans l'isolement de sa vie, elle reporta sur cette tete d'enfant toutes ses vanites eparses, brisees. Elle revait de hautes positions, elle le voyait deja grand, beau, spirituel, etabli, dans les ponts et chaussees ou dans la magistrature. Elle lui apprit a lire, et meme lui enseigna, sur un vieux piano qu'elle avait, a chanter deux ou trois petites romances. Mais, a tout cela, M. Bovary, peu soucieux des lettres, disait que ce  n'etait pas la peine !  Auraient-ils jamais de quoi l'entretenir dans les ecoles du gouvernement, lui acheter une charge ou un fonds de commerce ? D'ailleurs,  avec du toupet, un homme reussit toujours dans le monde  . Madame Bovary se mordait les levres, et l'enfant vagabondait dans le village.

Il suivait les laboureurs, et chassait, a coups de motte de terre, les corbeaux qui s'envolaient. Il mangeait des mures le long des fosses, gardait les dindons avec une gaule, fanait a la moisson, courait dans le bois, jouait a la marelle sous le porche de l'eglise les jours de pluie, et, aux grandes fetes, suppliait le bedeau de lui laisser sonner les cloches, pour se pendre de tout son corps a la grande corde et se sentir emporter par elle dans sa volee.

Aussi poussa-t-il comme un chene. Il acquit de fortes mains, de belles couleurs.

A douze ans, sa mere obtint que l'on commenat ses etudes. On en chargea le cure. Mais les leons etaient si courtes et si mal suivies, qu'elles ne pouvaient servir a grand-chose. C'etait aux moments perdus qu'elles se donnaient, dans la Sacristie, debout, a la hate, entre un bapteme et un enterrement ; ou bien le cure envoyait chercher son eleve apres  l'Angelus  , quand il n'avait pas a sortir. On montait dans sa chambre, on s'installait : les moucherons et les papillons de nuit tournoyaient autour de la chandelle. Il faisait chaud, l'enfant s'endormait ; et le bonhomme, s'assoupissant les mains sur son ventre, ne tardait pas a ronfler, la bouche ouverte. D'autres fois, quand M. le cure, revenant de porter le viatique a quelque malade des environs, apercevait Charles qui polissonnait dans la campagne, il l'appelait, le sermonnait un quart d'heure et profitait de l'occasion pour lui faire conjuguer son verbe au pied d'un arbre. La pluie venait les interrompre, ou une connaissance qui passait. Du reste, il etait toujours content de lui, disait meme que le  jeune homme  avait beaucoup de memoire.

Charles ne pouvait en rester la. Madame fut energique. Honteux, ou fatigue plutot, Monsieur ceda sans resistance, et l'on attendit encore un an que le gamin eut fait sa premiere communion.

Six mois se passerent encore ; et, l'annee d'apres, Charles fut definitivement envoye au college de Rouen, o son pere l'amena lui-meme, vers la fin d'octobre, a l'epoque de la foire Saint-Romain.

Il serait maintenant impossible a aucun de nous de se rien rappeler de lui. C'etait un garon de temperament modere, qui jouait aux recreations, travaillait a l'etude, ecoutant en classe, dormant bien au dortoir, mangeant bien au refectoire. Il avait pour correspondant un quincaillier en gros de la rue Ganterie, qui le faisait sortir une fois par mois, le dimanche, apres que sa boutique etait fermee, l'envoyait se promener sur le port a regarder les bateaux, puis le ramenait au college des sept heures, avant le souper. Le soir de chaque jeudi, il ecrivait une longue lettre a sa mere, avec de l'encre rouge et trois pains a cacheter ; puis il repassait ses cahiers d'histoire, ou bien il lisait un vieux volume d'  Anacharsis  qui trainait dans l'etude. En promenade, il causait avec le domestique, qui etait de la campagne comme lui.

A force de s'appliquer, il se maintint toujours vers le milieu de la classe ; une fois meme, il gagna un premier accessit d'histoire naturelle. Mais a la fin de sa troisieme, ses parents le retirerent du college pour lui faire etudier la medecine, persuades qu'il pourrait se pousser seul jusqu'au baccalaureat.

Sa mere lui choisit une chambre, au quatrieme, sur l'Eau-de-Robec, chez un teinturier de sa connaissance. Elle conclut les arrangements pour sa pension, se procura des meubles, une table et deux chaises, fit venir de chez elle un vieux lit en merisier, et acheta de plus un petit poele en fonte, avec la provision de bois qui devait chauffer son pauvre enfant. Puis elle partit au bout de la semaine, apres mille recommandations de se bien conduire, maintenant qu'il allait etre abandonne a lui-meme.

Le programme des cours, qu'il lut sur l'affiche, lui fit un effet d'etourdissement : cours d'anatomie, cours de pathologie, cours de physiologie, cours de pharmacie, cours de chimie, et de botanique, et de clinique, et de therapeutique, sans compter l'hygiene ni la matiere medicale, tous noms dont il ignorait les etymologies et qui etaient comme autant de portes de sanctuaires pleins d'augustes tenebres.

Il n'y comprit rien ; il avait beau ecouter, il ne saisissait pas. Il travaillait pourtant, il avait des cahiers relies, il suivait tous les cours, il ne perdait pas une seule visite. Il accomplissait sa petite tache quotidienne a la maniere du cheval de manege, qui tourne en place les yeux bandes, ignorant de la besogne qu'il broie.

Pour lui epargner de la depense, sa mere lui envoyait chaque semaine, par le messager, un morceau de veau cuit au four, avec quoi il dejeunait le matin, quand il etait rentre de l'hopital, tout en battant la semelle contre le mur. Ensuite il fallait courir aux leons, a l'amphitheatre, a l'hospice, et revenir chez lui, a travers toutes les rues. Le soir, apres le maigre diner de son proprietaire, il remontait a sa chambre et se remettait au travail, dans ses habits mouilles qui fumaient sur son corps, devant le poele rougi.

Dans les beaux soirs d'ete, a l'heure o les rues tiedes sont vides, quand les servantes jouent au volant sur le seuil des portes, il ouvrait sa fenetre et s'accoudait. La riviere, qui fait de ce quartier de Rouen comme une ignoble petite Venise, coulait en bas, sous lui, jaune, violette ou bleue, entre ses ponts et ses grilles. Des ouvriers, accroupis au bord, lavaient leurs bras dans l'eau. Sur des perches partant du haut des greniers, des echeveaux de coton sechaient a l'air. En face, au-dela des toits, le grand ciel pur s'etendait, avec le soleil rouge se couchant. Qu'il devait faire bon la-bas ! Quelle fraicheur sous la hetraie ! Et il ouvrait les narines pour aspirer les bonnes odeurs de la campagne, qui ne venaient pas jusqu'a lui.

Il maigrit, sa taille s'allongea, et sa figure prit une sorte d'expression dolente qui la rendit presque interessante.

Naturellement, par nonchalance, il en vint a se delier de toutes les resolutions qu'il s'etait faites. Une fois, il manqua la visite, le lendemain son cours, et, savourant la paresse, peu a peu, n'y retourna plus.

Il prit l'habitude du cabaret, avec la passion des dominos. S'enfermer chaque soir dans un sale appartement public, pour y taper sur des tables de marbre de petits os de mouton marques de points noirs, lui semblait un acte precieux de sa liberte, qui le rehaussait d'estime vis-a-vis de lui-meme. C'etait comme l'initiation au monde, l'acces des plaisirs defendus ; et, en entrant, il posait la main sur le bouton de la porte avec une joie presque sensuelle. Alors, beaucoup de choses comprimees en lui, se dilaterent ; il apprit par coeur des couplets qu'il chantait aux bienvenues, s'enthousiasma pour Beranger, sut faire du punch et connut enfin l'amour.

Grace a ces travaux preparatoires, il echoua completement a son examen d'officier de sante. On l'attendait le soir meme a la maison pour feter son succes !

Il partit a pied et s'arreta vers l'entree du village, o il fit demander sa mere, lui conta tout. Elle l'excusa, rejetant l'echec sur l'injustice des examinateurs, et le raffermit un peu, se chargeant d'arranger les choses. Cinq ans plus tard seulement, M. Bovary connut la verite ; elle etait vieille, il l'accepta, ne pouvant d'ailleurs supposer qu'un homme issu de lui fut un sot.

Charles se remit donc au travail et prepara sans discontinuer les matieres de son examen, dont il apprit d'avance toutes les questions par coeur. Il fut reu avec une assez bonne note. Quel beau jour pour sa mere ! On donna un grand diner.

O irait-il exercer son art ? A Tostes. Il n'y avait la qu'un vieux medecin. Depuis longtemps madame Bovary guettait sa mort, et le bonhomme n'avait point encore plie bagage, que Charles etait installe en face, comme son successeur.

Mais ce n'etait pas tout que d'avoir eleve son fils, de lui avoir fait apprendre la medecine et decouvert Tostes pour l'exercer : il lui fallait une femme. Elle lui en trouva une : la veuve d'un huissier de Dieppe, qui avait quarante-cinq ans et douze cents livres de rente.

Quoiqu'elle fut laide, seche comme un cotret, et bourgeonnee comme un printemps, certes madame Dubuc ne manquait pas de partis a choisir. Pour arriver a ses fins, la mere Bovary fut obligee de les evincer tous, et elle dejoua meme fort habilement les intrigues d'un charcutier qui etait soutenu par les pretres.

Charles avait entrevu dans le mariage l'avenement d'une condition meilleure, imaginant qu'il serait plus libre et pourrait disposer de sa personne et de son argent. Mais sa femme fut le maitre ; il devait devant le monde dire ceci, ne pas dire cela, faire maigre tous les vendredis, s'habiller comme elle l'entendait, harceler par son ordre les clients qui ne payaient pas. Elle decachetait ses lettres, epiait ses demarches, et l'ecoutait, a travers la cloison, donner ses consultations dans son cabinet, quand il y avait des femmes.

Il lui fallait son chocolat tous les matins, des egards a n'en plus finir. Elle se plaignait sans cesse de ses nerfs, de sa poitrine, de ses humeurs. Le bruit des pas lui faisait mal ; on s'en allait, la solitude lui devenait odieuse ; revenait-on pres d'elle, c'etait pour la voir mourir, sans doute. Le soir, quand Charles rentrait, elle sortait de dessous ses draps ses longs bras maigres, les lui passait autour du cou, et, l'ayant fait asseoir au bord du lit, se mettait a lui parler de ses chagrins : il l'oubliait, il en aimait une autre ! On lui avait bien dit qu'elle serait malheureuse ; et elle finissait en lui demandant quelque sirop pour sa sante et un peu plus d'amour.

II.

Une nuit, vers onze heures, ils furent reveilles par le bruit d'un cheval qui s'arreta juste a la porte. La bonne ouvrit la lucarne du grenier et parlementa quelque temps avec un homme reste en bas, dans la rue. Il venait chercher le medecin ; il avait une lettre.  Nastasie  descendit les marches en grelottant, et alla ouvrir la serrure et les verrous, l'un apres l'autre. L'homme laissa son cheval, et, suivant la bonne, entra tout a coup derriere elle. Il tira de dedans son bonnet de laine a houppes grises, une lettre enveloppee dans un chiffon, et la presenta delicatement a Charles, qui s'accouda sur l'oreiller pour la lire. Nastasie, pres du lit, tenait la lumiere. Madame, par pudeur, restait tournee vers la ruelle et montrait le dos.

Cette lettre, cachetee d'un petit cachet de cire bleue, suppliait M. Bovary de se rendre immediatement a la ferme des Bertaux, pour remettre une jambe cassee. Or il y a, de Tostes aux Bertaux, six bonnes lieues de traverse, en passant par Longueville et Saint-Victor. La nuit etait noire. Madame Bovary jeune redoutait les accidents pour son mari. Donc il fut decide que le valet d'ecurie prendrait les devants. Charles partirait trois heures plus tard, au lever de la lune. On enverrait un gamin a sa rencontre, afin de lui montrer le chemin de la ferme et d'ouvrir les clotures devant lui.

Vers quatre heures du matin, Charles, bien enveloppe dans son manteau, se mit en route pour les Bertaux. Encore endormi par la chaleur du sommeil, il se laissait bercer au trot pacifique de sa bete. Quand elle s'arretait d'elle-meme devant ces trous entoures d'epines que l'on creuse au bord des sillons, Charles se reveillant en sursaut, se rappelait vite la jambe cassee, et il tachait de se remettre en memoire toutes les fractures qu'il savait. La pluie ne tombait plus ; le jour commenait a venir, et, sur les branches des pommiers sans feuilles, des oiseaux se tenaient immobiles, herissant leurs petites plumes au vent froid du matin. La plate campagne s'etalait a perte de vue, et les bouquets d'arbres autour des fermes faisaient, a intervalles eloignes, des taches d'un violet noir sur cette grande surface grise, qui se perdait a l'horizon dans le ton morne du ciel. Charles, de temps a autre, ouvrait les yeux ; puis, son esprit se fatiguant et le sommeil revenant de soi-meme, bientot il entrait dans une sorte d'assoupissement o, ses sensations recentes se confondant avec des souvenirs, lui-meme se percevait double, a la fois etudiant et marie, couche dans son lit comme tout a l'heure, traversant une salle d'operes comme autrefois. L'odeur chaude des cataplasmes se melait dans sa tete a la verte odeur de la rosee ; il entendait rouler sur leur tringle les anneaux de fer des lits et sa femme dormir... Comme il passait par Vassonville, il aperut, au bord d'un fosse, un jeune garon assis sur l'herbe.

-- Etes-vous le medecin ? demanda l'enfant.

Et, sur la reponse de Charles, il prit ses sabots a ses mains et se mit a courir devant lui.

L'officier de sante, chemin faisant, comprit aux discours de son guide que M. Rouault devait etre un cultivateur des plus aises. Il s'etait casse la jambe, la veille au soir, en revenant de  faire les Rois  , chez un voisin. Sa femme etait morte depuis deux ans. Il n'avait avec lui que sa  demoiselle  , qui l'aidait a tenir la maison.

Les ornieres devinrent plus profondes. On approchait des Bertaux. Le petit gars, se coulant alors par un trou de haie, disparut, puis il revint au bout d'une cour en ouvrir la barriere. Le cheval glissait sur l'herbe mouillee ; Charles se baissait pour passer sous les branches. Les chiens de garde a la niche aboyaient en tirant sur leur chaine. Quand il entra dans les Bertaux, son cheval eut peur et fit un grand ecart.

C'etait une ferme de bonne apparence. On voyait dans les ecuries, par le dessus des portes ouvertes, de gros chevaux de labour qui mangeaient tranquillement dans des rateliers neufs. Le long des batiments s'etendait un large fumier, de la buee s'en elevait, et, parmi les poules et les dindons, picoraient dessus cinq ou six paons, luxe des basses-cours cauchoises. La bergerie etait longue, la grange etait haute, a murs lisses comme la main. Il y avait sous le hangar deux grandes charrettes et quatre charrues, avec leurs fouets, leurs colliers, leurs equipages complets, dont les toisons de laine bleue se salissaient a la poussiere fine qui tombait des greniers. La cour allait en montant, plantee d'arbres symetriquement espaces, et le bruit gai d'un troupeau d'oies retentissait pres de la mare.

Une jeune femme, en robe de merinos bleu garnie de trois volants, vint sur le seuil de la maison pour recevoir M. Bovary, qu'elle fit entrer dans la cuisine, o flambait un grand feu. Le dejeuner des gens bouillonnait alentour, dans des petits pots de taille inegale. Des vetements humides sechaient dans l'interieur de la cheminee. La pelle, les pincettes et le bec du soufflet, tous de proportion colossale, brillaient comme de l'acier poli, tandis que le long des murs s'etendait une abondante batterie de cuisine, o miroitait inegalement la flamme claire du foyer, jointe aux premieres lueurs du soleil arrivant par les carreaux.

Charles monta, au premier, voir le malade. Il le trouva dans son lit, suant sous ses couvertures et ayant rejete bien loin son bonnet de coton. C'etait un gros petit homme de cinquante ans, a la peau blanche, a l'oeil bleu, chauve sur le devant de la tete, et qui portait des boucles d'oreilles. Il avait a ses cotes, sur une chaise, une grande carafe d'eau-de-vie, dont il se versait de temps a autre pour se donner du coeur au ventre ; mais, des qu'il vit le medecin, son exaltation tomba, et, au lieu de sacrer comme il faisait depuis douze heures, il se prit a geindre faiblement.

La fracture etait simple, sans complication d'aucune espece. Charles n'eut ose en souhaiter de plus facile. Alors, se rappelant les allures de ses maitres aupres du lit des blesses, il reconforta le patient avec toutes sortes de bons mots, caresses chirurgicales qui sont comme l'huile dont on graisse les bistouris. Afin d'avoir des attelles, on alla chercher, sous la charretterie, un paquet de lattes. Charles en choisit une, la coupa en morceaux et la polit avec un eclat de vitre, tandis que la servante dechirait des draps pour faire des bandes, et que mademoiselle Emma tachait de coudre des coussinets. Comme elle fut longtemps avant de trouver son etui, son pere s'impatienta ; elle ne repondit rien ; mais, tout en cousant, elle se piquait les doigts, qu'elle portait ensuite a sa bouche pour les sucer.

Charles fut surpris de la blancheur de ses ongles. Ils etaient brillants, fins du bout, plus nettoyes que les ivoires de Dieppe, et tailles en amande. Sa main pourtant n'etait pas belle, point assez pale peut-etre, et un peu seche aux phalanges ; elle etait trop longue aussi, et sans molles inflexions de lignes sur les contours. Ce qu'elle avait de beau, c'etaient les yeux ; quoiqu'ils fussent bruns, ils semblaient noirs a cause des cils, et son regard arrivait franchement a vous avec une hardiesse candide.

Une fois le pansement fait, le medecin fut invite, par M. Rouault lui-meme, a  prendre un morceau  avant de partir.

Charles descendit dans la salle, au rez-de-chaussee. Deux couverts, avec des timbales d'argent, y etaient mis sur une petite table, au pied d'un grand lit a baldaquin revetu d'une indienne a personnages representant des Turcs. On sentait une odeur d'iris et de draps humides, qui s'echappait de la haute armoire en bois de chene, faisant face a la fenetre. Par terre, dans les angles, etaient ranges, debout, des sacs de ble. C'etait le trop-plein du grenier proche, o l'on montait par trois marches de pierre. Il y avait, pour decorer l'appartement, accrochee a un clou, au milieu du mur dont la peinture verte s'ecaillait sous le salpetre, une tete de Minerve au crayon noir, encadree de dorure, et qui portait au bas, ecrit en lettres gothiques : " A mon cher papa. "

On parla d'abord du malade, puis du temps qu'il faisait, des grands froids, des loups qui couraient les champs, la nuit. Mademoiselle Rouault ne s'amusait guere a la campagne, maintenant surtout qu'elle etait chargee presque a elle seule des soins de la ferme. Comme la salle etait fraiche, elle grelottait tout en mangeant, ce qui decouvrait un peu ses levres charnues, qu'elle avait coutume de mordillonner a ses moments de silence.

Son cou sortait d'un col blanc, rabattu. Ses cheveux, dont les deux bandeaux noirs semblaient chacun d'un seul morceau, tant ils etaient lisses, etaient separes sur le milieu de la tete par une raie fine, qui s'enfonait legerement selon la courbe du crane ; et, laissant voir a peine le bout de l'oreille, ils allaient se confondre par derriere en un chignon abondant, avec un mouvement onde vers les tempes, que le medecin de campagne remarqua la pour la premiere fois de sa vie. Ses pommettes etaient roses. Elle portait, comme un homme, passe entre deux boutons de son corsage, un lorgnon d'ecaille.

Quand Charles, apres etre monte dire adieu au pere Rouault, rentra dans la salle avant de partir, il la trouva debout, le front contre la fenetre, et qui regardait dans le jardin, o les echalas des haricots avaient ete renverses par le vent. Elle se retourna.

-- Cherchez-vous quelque chose ? demanda-t-elle.

-- Ma cravache, s'il vous plait, repondit-il.

Et il se mit a fureter sur le lit, derriere les portes, sous les chaises ; elle etait tombee a terre, entre les sacs et la muraille. Mademoiselle Emma l'aperut ; elle se pencha sur les sacs de ble. Charles, par galanterie, se precipita et, comme il allongeait aussi son bras dans le meme mouvement, il sentit sa poitrine effleurer le dos de la jeune fille, courbee sous lui. Elle se redressa toute rouge et le regarda par-dessus l'epaule, en lui tendant son nerf de boeuf.

Au lieu de revenir aux Bertaux trois jours apres, comme il l'avait promis, c'est le lendemain meme qu'il y retourna, puis deux fois la semaine regulierement, sans compter les visites inattendues qu'il faisait de temps a autre, comme par megarde.

Tout, du reste, alla bien ; la guerison s'etablit selon les regles, et quand, au bout de quarante-six jours, on vit le pere Rouault qui s'essayait a marcher seul dans sa  masure  , on commena a considerer M. Bovary comme un homme de grande capacite. Le pere Rouault disait qu'il n'aurait pas ete mieux gueri par les premiers medecins d'Yvetot ou meme de Rouen.

Quant a Charles, il ne chercha point a se demander pourquoi il venait aux Bertaux avec plaisir. Y eut-il songe, qu'il aurait sans doute attribue son zele a la gravite du cas, ou peut-etre au profit qu'il en esperait. Etait-ce pour cela, cependant, que ses visites a la ferme faisaient, parmi les pauvres occupations de sa vie, une exception charmante ? Ces jours-la il se levait de bonne heure, partait au galop, poussait sa bete, puis il descendait pour s'essuyer les pieds sur l'herbe, et passait ses gants noirs avant d'entrer. Il aimait a se voir arriver dans la cour, a sentir contre son epaule la barriere qui tournait, et le coq qui chantait sur le mur, les garons qui venaient a sa rencontre. Il aimait la grange et les ecuries ; il aimait le pere Rouault, qui lui tapait dans la main en l'appelant son sauveur ; il aimait les petits sabots de mademoiselle Emma sur les dalles lavees de la cuisine ; ses talons hauts la grandissaient un peu, et, quand elle marchait devant lui, les semelles de bois, se relevant vite, claquaient avec un bruit sec contre le cuir de la bottine.

Elle le reconduisait toujours jusqu'a la premiere marche du perron. Lorsqu'on n'avait pas encore amene son cheval, elle restait la. On s'etait dit adieu, on ne parlait plus ; le grand air l'entourait, levant pele-mele les petits cheveux follets de sa nuque, ou secouant sur sa hanche les cordons de son tablier, qui se tortillaient comme des banderoles. Une fois, par un temps de degel, l'ecorce des arbres suintait dans la cour, la neige sur les couvertures des batiments se fondait. Elle etait sur le seuil ; elle alla chercher son ombrelle, elle l'ouvrit. L'ombrelle, de soie gorge de pigeon, que traversait le soleil, eclairait de reflets mobiles la peau blanche de sa figure. Elle souriait la-dessous a la chaleur tiede ; et on entendait les gouttes d'eau, une a une, tomber sur la moire tendue.

Dans les premiers temps que Charles frequentait les Bertaux, madame Bovary jeune ne manquait pas de s'informer du malade, et meme sur le livre qu'elle tenait en partie double, elle avait choisi pour M. Rouault une belle page blanche. Mais quand elle sut qu'il avait une fille, elle alla aux informations ; et elle apprit que mademoiselle Rouault, elevee au couvent, chez les Ursulines, avait reu, comme on dit, une  belle education  , qu'elle savait, en consequence, la danse, la geographie, le dessin, faire de la tapisserie et toucher du piano. Ce fut le comble !

-- C'est donc pour cela, se disait-elle, qu'il a la figure si epanouie quand il va la voir, et qu'il met son gilet neuf, au risque de l'abimer a la pluie ? Ah ! cette femme ! cette femme !...

Et elle la detesta, d'instinct. D'abord, elle se soulagea par des allusions, Charles ne les comprit pas ; ensuite, par des reflexions incidentes qu'il laissait passer de peur de l'orage ; enfin, par des apostrophes a brule-pourpoint auxquelles il ne savait que repondre. -- D'o vient qu'il retournait aux Bertaux, puisque M. Rouault etait gueri et que ces gens-la n'avaient pas encore paye ? Ah ! c'est qu'il y avait la-bas  une personne  , quelqu'un qui savait causer, une brodeuse, un bel esprit. C'etait la ce qu'il aimait : il lui fallait des demoiselles de ville ! -- Et elle reprenait :

-- La fille au pere Rouault, une demoiselle de ville ! Allons donc ! leur grand-pere etait berger, et ils ont un cousin qui a failli passer par les assises pour un mauvais coup, dans une dispute. Ce n'est pas la peine de faire tant de fla-fla, ni de se montrer le dimanche a l'eglise avec une robe de soie, comme une comtesse. Pauvre bonhomme, d'ailleurs, qui sans les colzas de l'an passe eut ete bien embarrasse de payer ses arrerages !

Par lassitude, Charles cessa de retourner aux Bertaux. Helose lui avait fait jurer qu'il n'irait plus, la main sur son livre de messe, apres beaucoup de sanglots et de baisers, dans une grande explosion d'amour. Il obeit donc ; mais la hardiesse de son desir protesta contre la servilite de sa conduite, et, par une sorte d'hypocrisie nave, il estima que cette defense de la voir etait pour lui comme un droit de l'aimer. Et puis la veuve etait maigre ; elle avait les dents longues ; elle portait en toute saison un petit chale noir dont la pointe lui descendait entre les omoplates ; sa taille dure etait engainee dans des robes en faon de fourreau, trop courtes, qui decouvraient ses chevilles, avec les rubans de ses souliers larges s'entrecroisant sur des bas gris. La mere de Charles venait les voir de temps a autre ; mais, au bout de quelques jours, la bru semblait l'aiguiser a son fil ; et alors, comme deux couteaux, elles etaient a le scarifier par leurs reflexions et leurs observations. Il avait tort de tant manger ! Pourquoi toujours offrir la goutte au premier venu ? Quel entetement que de ne pas vouloir porter de flanelle !

Il arriva qu'au commencement du printemps, un notaire d'Ingouville, detenteur de fonds a la veuve Dubuc, s'embarqua, par une belle maree, emportant avec lui tout l'argent de son etude. Helose, il est vrai, possedait encore, outre une part de bateau evaluee six mille francs, sa maison de la rue Saint-Franois ; et cependant, de toute cette fortune que l'on avait fait sonner si haut, rien, si ce n'est un peu de mobilier et quelques nippes, n'avait paru dans le menage. Il fallut tirer la chose au clair. La maison de Dieppe se trouva vermoulue d'hypotheques jusque dans ses pilotis ; ce qu'elle avait mis chez le notaire, Dieu seul le savait, et la part de barque n'exceda point mille ecus. Elle avait donc menti, la bonne dame ! Dans son exasperation, M. Bovary pere, brisant une chaise contre les paves, accusa sa femme d'avoir fait le malheur de leur fils en l'attelant a une haridelle semblable, dont les harnais ne valaient pas la peau. Ils vinrent a Tostes. On s'expliqua. Il y eut des scenes. Helose, en pleurs, se jetant dans les bras de son mari, le conjura de la defendre de ses parents. Charles voulut parler pour elle. Ceux-ci se choquerent, et ils partirent.

Mais le  coup etait porte  . Huit jours apres, comme elle etendait du linge dans sa cour, elle fut prise d'un crachement de sang, et le lendemain, tandis que Charles avait le dos tourne pour fermer le rideau de la fenetre, elle dit : " Ah ! mon Dieu ! " poussa un soupir et s'evanouit. Elle etait morte ! Quel etonnement !

Quand tout fut fini au cimetiere, Charles rentra chez lui. Il ne trouva personne en bas ; il monta au premier, dans la chambre, vit sa robe encore accrochee au pied de l'alcove ; alors, s'appuyant contre le secretaire, il resta jusqu'au soir perdu dans une reverie douloureuse. Elle l'avait aime, apres tout.

III.

Un matin, le pere Rouault vint apporter a Charles le payement de sa jambe remise : soixante et quinze francs en pieces de quarante sous et une dinde. Il avait appris son malheur, et l'en consola tant qu'il put.

-- Je sais ce que c'est ! disait-il en lui frappant sur l'epaule ; j'ai ete comme vous, moi aussi ! Quand j'ai eu perdu ma pauvre defunte, j'allais dans les champs pour etre tout seul ; je tombais au pied d'un arbre, je pleurais, j'appelais le bon Dieu, je lui disais des sottises ; j'aurais voulu etre comme les taupes, que je voyais aux branches, qui avaient des vers leur grouillant dans le ventre, creve, enfin. Et quand je pensais que d'autres, a ce moment-la, etaient avec leurs bonnes petites femmes a les tenir embrassees contre eux, je tapais de grands coups par terre avec mon baton ; j'etais quasiment fou, que je ne mangeais plus ; l'idee d'aller seulement au cafe me degoutait, vous ne croiriez pas. Eh bien, tout doucement, un jour chassant l'autre, un printemps sur un hiver et un automne par-dessus un ete, a a coule brin a brin, miette a miette ; a s'en est alle, c'est parti, c'est descendu, je veux dire, car il vous reste toujours quelque chose au fond, comme qui dirait... un poids, la, sur la poitrine ! Mais, puisque c'est notre sort a tous, on ne doit pas non plus se laisser deperir, et, parce que d'autres sont morts, vouloir mourir... Il faut vous secouer, monsieur Bovary ; a se passera ! Venez nous voir ; ma fille pense a vous de temps a autre, savez-vous bien, et elle dit comme a que vous l'oubliez. Voila le printemps bientot ; nous vous ferons tirer un lapin dans la garenne, pour vous dissiper un peu.

Charles suivit son conseil. Il retourna aux Bertaux ; il retrouva tout comme la veille, comme il y avait cinq mois, c'est-a-dire. Les poiriers deja etaient en fleur, et le bonhomme Rouault, debout maintenant, allait et venait, ce qui rendait la ferme plus animee.

Croyant qu'il etait de son devoir de prodiguer au medecin le plus de politesses possible, a cause de sa position douloureuse, il le pria de ne point se decouvrir la tete, lui parla a voix basse, comme s'il eut ete malade, et meme fit semblant de se mettre en colere de ce que l'on n'avait pas apprete a son intention quelque chose d'un peu plus leger que tout le reste, tels que des petits pots de creme ou des poires cuites. Il conta des histoires. Charles se surprit a rire ; mais le souvenir de sa femme, lui revenant tout a coup, l'assombrit. On apporta le cafe ; il n'y pensa plus.

Il y pensa moins, a mesure qu'il s'habituait a vivre seul. L'agrement nouveau de l'independance lui rendit bientot la solitude plus supportable. Il pouvait changer maintenant les heures de ses repas, rentrer ou sortir sans donner de raisons, et, lorsqu'il etait bien fatigue, s'etendre de ses quatre membres, tout en large, dans son lit. Donc, il se choya, se dorlota et accepta les consolations qu'on lui donnait. D'autre part, la mort de sa femme ne l'avait pas mal servi dans son metier, car on avait repete durant un mois : " Ce pauvre jeune homme ! quel malheur ! " Son nom s'etait repandu, sa clientele s'etait accrue ; et puis il allait aux Bertaux tout a son aise. Il avait un espoir sans but, un bonheur vague ; il se trouvait la figure plus agreable en brossant ses favoris devant son miroir.

Il arriva un jour vers trois heures ; tout le monde etait aux champs ; il entra dans la cuisine, mais n'aperut point d'abord Emma, les auvents etaient fermes. Par les fentes du bois, le soleil allongeait sur les paves de grandes raies minces, qui se brisaient a l'angle des meubles et tremblaient au plafond. Des mouches, sur la table, montaient le long des verres qui avaient servi, et bourdonnaient en se noyant au fond, dans le cidre reste. Le jour qui descendait par la cheminee, veloutant la suie de la plaque, bleuissait un peu les cendres froides. Entre la fenetre et le foyer, Emma cousait ; elle n'avait point de fichu, on voyait sur ses epaules nues de petites gouttes de sueur.

Selon la mode de la campagne, elle lui proposa de boire quelque chose. Il refusa, elle insista, et enfin lui offrit, en riant, de prendre un verre de liqueur avec elle. Elle alla donc chercher dans l'armoire une bouteille de curaao, atteignit deux petits verres, emplit l'un jusqu'au bord, versa a peine dans l'autre, et, apres avoir trinque, le porta a sa bouche. Comme il etait presque vide, elle se renversait pour boire ; et, la tete en arriere, les levres avancees, le cou tendu, elle riait de ne rien sentir, tandis que le bout de sa langue, passant entre ses dents fines, lechait a petits coups le fond du verre.

Elle se rassit et elle reprit son ouvrage, qui etait un bas de coton blanc o elle faisait des reprises ; elle travaillait le front baisse ; elle ne parlait pas, Charles non plus. L'air passant par le dessous de la porte, poussait un peu de poussiere sur les dalles ; il la regardait se trainer, et il entendait seulement le battement interieur de sa tete, avec le cri d'une poule, au loin, qui pondait dans les cours. Emma, de temps a autre, se rafraichissait les joues en y appliquant la paume de ses mains, qu'elle refroidissait apres cela sur la pomme de fer des grands chenets.

Elle se plaignit d'eprouver, depuis le commencement de la saison, des etourdissements ; elle demanda si les bains de mer lui seraient utiles ; elle se mit a causer du couvent, Charles de son college, les phrases leur vinrent. Ils monterent dans sa chambre. Elle lui fit voir ses anciens cahiers de musique, les petits livres qu'on lui avait donnes en prix et les couronnes en feuilles de chene, abandonnees dans un bas d'armoire. Elle lui parla encore de sa mere, du cimetiere, et meme lui montra dans le jardin la plate-bande dont elle cueillait les fleurs, tous les premiers vendredis de chaque mois, pour les aller mettre sur sa tombe. Mais le jardinier qu'ils avaient n'y entendait rien ; on etait si mal servi ! Elle eut bien voulu, ne fut-ce au moins que pendant l'hiver, habiter la ville, quoique la longueur des beaux jours rendit peut-etre la campagne plus ennuyeuse encore durant l'ete ; -- et, selon ce qu'elle disait, sa voix etait claire, aigu, ou se couvrant de langueur tout a coup, trainait des modulations qui finissaient presque en murmures, quand elle se parlait a elle-meme, -- tantot joyeuse, ouvrant des yeux nafs, puis les paupieres a demi closes, le regard noye d'ennui, la pensee vagabondant.

Le soir, en s'en retournant, Charles reprit une a une les phrases qu'elle avait dites, tachant de se les rappeler, d'en completer le sens, afin de se faire la portion d'existence qu'elle avait vecue dans le temps qu'il ne la connaissait pas encore. Mais jamais il ne put la voir en sa pensee, differemment qu'il ne l'avait vue la premiere fois, ou telle qu'il venait de la quitter tout a l'heure. Puis il se demanda ce qu'elle deviendrait, si elle se marierait, et a qui ? helas ! le pere Rouault etait bien riche, et elle !... si belle ! Mais la figure d'Emma revenait toujours se placer devant ses yeux, et quelque chose de monotone comme le ronflement d'une toupie bourdonnait a ses oreilles : " Si tu te mariais, pourtant ! Si tu te mariais ! " La nuit, il ne dormit pas, sa gorge etait serree, il avait soif ; il se leva pour aller boire a son pot a l'eau et il ouvrit la fenetre ; le ciel etait couvert d'etoiles, un vent chaud passait, au loin des chiens aboyaient. Il tourna la tete du cote des Bertaux.

Pensant qu'apres tout l'on ne risquait rien, Charles se promit de faire la demande quand l'occasion s'en offrirait ; mais, chaque fois qu'elle s'offrit, la peur de ne point trouver les mots convenables lui collait les levres.

Le pere Rouault n'eut pas ete fache qu'on le debarrassat de sa fille, qui ne lui servait guere dans sa maison. Il l'excusait interieurement, trouvant qu'elle avait trop d'esprit pour la culture, metier maudit du ciel, puisqu'on n'y voyait jamais de millionnaire. Loin d'y avoir fait fortune, le bonhomme y perdait tous les ans ; car, s'il excellait dans les marches, o il se plaisait aux ruses du metier, en revanche la culture proprement dite, avec le gouvernement interieur de la ferme, lui convenait moins qu'a personne. Il ne retirait pas volontiers ses mains de dedans ses poches, et n'epargnait point la depense pour tout ce qui regardait sa vie, voulant etre bien nourri, bien chauffe, bien couche. Il aimait le gros cidre, les gigots saignants, les  glorias  longuement battus. Il prenait ses repas dans la cuisine, seul, en face du feu, sur une petite table qu'on lui apportait toute service, comme au theatre.

Lorsqu'il s'aperut donc que Charles avait les pommettes rouges pres de sa fille, ce qui signifiait qu'un de ces jours on la lui demanderait en mariage, il rumina d'avance toute l'affaire. Il le trouvait bien un peu gringalet, et ce n'etait pas la un gendre comme il l'eut souhaite ; mais on le disait de bonne conduite, econome, fort instruit, et sans doute qu'il ne chicanerait pas trop sur la dot. Or, comme le pere Rouault allait etre force de vendre vingt-deux acres de  son bien  , qu'il devait beaucoup au maon, beaucoup au bourrelier, que l'arbre du pressoir etait a remettre :

-- S'il me la demande, se dit-il, je la lui donne.

A l'epoque de la Saint-Michel, Charles etait venu passer trois jours aux Bertaux. La derniere journee s'etait ecoulee comme les precedentes, a reculer de quart d'heure en quart d'heure. Le pere Rouault lui fit la conduite ; ils marchaient dans un chemin creux, ils s'allaient quitter ; c'etait le moment. Charles se donna jusqu'au coin de la haie, et enfin, quand on l'eut depassee :

-- Maitre Rouault, murmura-t-il, je voudrais bien vous dire quelque chose.

Ils s'arreterent. Charles se taisait.

-- Mais contez-moi votre histoire ! est-ce que je ne sais pas tout ? dit le pere Rouault, en riant doucement.

-- Pere Rouault..., pere Rouault..., balbutia Charles.

-- Moi, je ne demande pas mieux, continua le fermier. Quoique sans doute la petite soit de mon idee, il faut pourtant lui demander son avis. Allez-vous-en donc ; je m'en vais retourner chez nous. Si c'est oui, entendez-moi bien, vous n'aurez pas besoin de revenir, a cause du monde, et, d'ailleurs, a la saisirait trop. Mais pour que vous ne vous mangiez pas le sang, je pousserai tout grand l'auvent de la fenetre contre le mur : vous pourrez le voir par derriere, en vous penchant sur la haie.

Et il s'eloigna.

Charles attacha son cheval a un arbre. Il courut se mettre dans le sentier ; il attendit. Une demi-heure se passa, puis il compta dix-neuf minutes a sa montre. Tout a coup un bruit se fit contre le mur ; l'auvent s'etait rabattu, la cliquette tremblait encore.

Le lendemain, des neuf heures, il etait a la ferme. Emma rougit quand il entra, tout en s'efforant de rire un peu, par contenance. Le pere Rouault embrassa son futur gendre. On remit a causer des arrangements d'interet ; on avait, d'ailleurs, du temps devant soi, puisque le mariage ne pouvait decemment avoir lieu avant la fin du deuil de Charles, c'est-a-dire vers le printemps de l'annee prochaine.

L'hiver se passa cette attente. Mademoiselle Rouault s'occupa de son trousseau. Une partie en fut commandee a Rouen, et elle se confectionna des chemises et des bonnets de nuit, d'apres des dessins de modes qu'elle emprunta. Dans les visites que Charles faisait a la ferme, on causait des preparatifs de la noce ; on se demandait dans quel appartement se donnerait le diner ; on revait a la quantite de plats qu'il faudrait et qu'elles seraient les entrees.

Emma eut, au contraire, desire se marier a minuit, aux flambeaux ; mais le pere Rouault ne comprit rien a cette idee. Il y eut donc une noce, o vinrent quarante-trois personnes, o l'on resta seize heures a table, qui recommena le lendemain et quelque peu les jours suivants.

IV.

Les convies arriverent de bonne heure dans des voitures, carrioles a un cheval, chars a bancs a deux roues, vieux cabriolets sans capote, tapissieres a rideaux de cuir, et les jeunes gens des villages les plus voisins dans des charrettes o ils se tenaient debout, en rang, les mains appuyees sur les ridelles pour ne pas tomber, allant au trot et secoues dur. Il en vint de dix lieues loin, de Goderville, de Normanville et de Cany. On avait invite tous les parents des deux familles, on s'etait raccommode avec les amis brouilles, on avait ecrit a des connaissances perdues de vue depuis longtemps.

De temps a autre, on entendait des coups de fouet derriere la haie ; bientot la barriere s'ouvrait : c'etait une carriole qui entrait. Galopant jusqu'a la premiere marche du perron, elle s'y arretait court, et vidait son monde, qui sortait par tous les cotes en se frottant les genoux et en s'etirant les bras. Les dames, en bonnet, avaient des robes a la faon de la ville, des chaines de montre en or, des pelerines a bouts croises dans la ceinture, ou de petits fichus de couleur attaches dans le dos avec une epingle, et qui leur decouvraient le cou par derriere. Les gamins, vetus pareillement a leurs papas, semblaient incommodes par leurs habits neufs ( beaucoup meme etrennerent ce jour-la la premiere paire de bottes de leur existence ) , et l'on voyait a cote d'eux, ne soufflant mot dans la robe blanche de sa premiere communion rallongee pour la circonstance, quelque grande fillette de quatorze ou seize ans, leur cousine ou leur soeur ainee sans doute, rougeaude, ahurie, les cheveux gras de pommade a la rose, et ayant bien peur de salir ses gants. Comme il n'y avait point assez de valets d'ecurie pour deteler toutes les voitures, les messieurs retroussaient leurs manches et s'y mettaient eux-memes. Suivant leur position sociale differente, ils avaient des habits, des redingotes, des vestes, des habits-vestes : -- bons habits, entoures de toute la consideration d'une famille, et qui ne sortaient de l'armoire que pour les solennites ; redingotes a grandes basques flottant au vent, a collet cylindrique, a poches larges comme des sacs ; vestes de gros drap, qui accompagnaient ordinairement quelque casquette cerclee de cuivre a sa visiere ; habits-vestes tres courts, ayant dans le dos deux boutons rapproches comme une paire d'yeux, et dont les pans semblaient avoir ete coupes a meme un seul bloc, par la hache du charpentier. Quelques-uns encore ( mais ceux-la, bien sur, devaient diner au bas bout de la table ) portaient des blouses de ceremonie, c'est-a-dire dont le col etait rabattu sur les epaules, le dos fronce a petits plis et la taille attachee tres bas par une ceinture cousue.

Et les chemises sur les poitrines bombaient comme des cuirasses ! Tout le monde etait tondu a neuf, les oreilles s'ecartaient des tetes, on etait rase de pres ; quelques-uns meme qui s'etaient leves des avant l'aube, n'ayant pas vu clair a se faire la barbe, avaient des balafres en diagonale sous le nez, ou, le long des machoires, des pelures d'epiderme larges comme des ecus de trois francs, et qu'avait enflammees le grand air pendant la route, ce qui marbrait un peu de plaques roses toutes ces grosses faces blanches epanouies.

La mairie se trouvant a une demi-lieue de la ferme, on s'y rendit a pied, et l'on revint de meme, une fois la ceremonie faite a l'eglise. Le cortege, d'abord uni comme une seule echarpe de couleur, qui ondulait dans la campagne, le long de l'etroit sentier serpentant entre les bles verts, s'allongea bientot et se coupa en groupes differents, qui s'attardaient a causer. Le menetrier allait en tete, avec son violon empanache de rubans a la coquille ; les maries venaient ensuite, les parents, les amis tout au hasard, et les enfants restaient derriere, s'amusant a arracher les clochettes des brins d'avoine, ou a se jouer entre eux, sans qu'on les vit. La robe d'Emma, trop longue, trainait un peu par le bas ; de temps a autre, elle s'arretait pour la tirer, et alors delicatement, de ses doigts gantes, elle enlevait les herbes rudes avec les petits dards des chardons, pendant que Charles, les mains vides, attendait qu'elle eut fini. Le pere Rouault, un chapeau de soie neuf sur la tete et les parements de son habit noir lui couvrant les mains jusqu'aux ongles, donnait le bras a madame Bovary mere. Quant a M. Bovary pere, qui, meprisant au fond tout ce monde-la, etait venu simplement avec une redingote a un rang de boutons d'une coupe militaire, il debitait des galanteries d'estaminet a une jeune paysanne blonde. Elle saluait, rougissait, ne savait que repondre. Les autres gens de la noce causaient de leurs affaires ou se faisaient des niches dans le dos, s'excitant d'avance a la gaiete ; et, en y pretant l'oreille, on entendait toujours le crin-crin du menetrier qui continuait a jouer dans la campagne. Quand il s'apercevait qu'on etait loin derriere lui, il s'arretait a reprendre haleine, cirait longuement de colophane son archet, afin que les cordes grinassent mieux, et puis il se remettait a marcher, abaissant et levant tour a tour le manche de son violon, pour se bien marquer la mesure a lui-meme. Le bruit de l'instrument faisait partir de loin les petits oiseaux.

C'etait sous le hangar de la charretterie que la table etait dressee. Il y avait dessus quatre aloyaux, six fricassees de poulets, du veau a la casserole, trois gigots, et, au milieu, un joli cochon de lait roti, flanque de quatre endeuilles a l'oseille. Aux angles, se dressait l'eau-de-vie dans des carafes. Le cidre doux en bouteilles poussait sa mousse epaisse autour des bouchons, et tous les verres, d'avance, avaient ete remplis de vin jusqu'au bord. De grands plats de creme jaune, qui flottaient d'eux-memes au moindre choc de la table, presentaient, dessines sur leur surface unie, les chiffres des nouveaux epoux en arabesques de nonpareille. On avait ete chercher un patissier a Yvetot, pour les tourtes et les nougats. Comme il debutait dans le pays, il avait soigne les choses ; et il apporta, lui-meme, au dessert, une piece montee qui fit pousser des cris. A la base, d'abord, c'etait un carre de carton bleu figurant un temple avec portiques, colonnades et statuettes de stuc tout autour, dans des niches constellees d'etoiles en papier dore ; puis se tenait au second etage un donjon en gateau de Savoie, entoure de menues fortifications en angelique, amandes, raisins secs, quartiers d'oranges ; et enfin, sur la plate-forme superieure, qui etait une prairie verte o il y avait des rochers avec des lacs de confitures et des bateaux en ecales de noisettes, on voyait un petit Amour, se balanant a une escarpolette de chocolat, dont les deux poteaux etaient termines par deux boutons de rose naturels, en guise de boules, au sommet.

Jusqu'au soir, on mangea. Quand on etait trop fatigue d'etre assis, on allait se promener dans les cours ou jouer une partie de bouchon dans la grange ; puis on revenait a table. Quelques-uns, vers la fin, s'y endormirent et ronflerent. Mais, au cafe, tout se ranima ; alors on entama des chansons, on fit des tours de force, on portait des poids, on passait sous son pouce, on essayait a soulever les charrettes sur ses epaules, on disait des gaudrioles, on embrassait les dames. Le soir, pour partir, les chevaux gorges d'avoine jusqu'aux naseaux, eurent du mal a entrer dans les brancards ; ils ruaient, se cabraient, les harnais se cassaient, leurs maitres juraient ou riaient ; et toute la nuit, au clair de la lune, par les routes du pays, il y eut des carrioles emportees qui couraient au grand galop, bondissant dans les saignees, sautant par-dessus les metres de cailloux, s'accrochant aux talus, avec des femmes qui se penchaient en dehors de la portiere pour saisir les guides.

Ceux qui resterent aux Bertaux passerent la nuit a boire dans la cuisine. Les enfants s'etaient endormis sous les bancs.

La mariee avait supplie son pere qu'on lui epargnat les plaisanteries d'usage. Cependant, un mareyeur de leurs cousins ( qui meme avait apporte, comme present de noces, une paire de soles ) commenait a souffler de l'eau avec sa bouche par le trou de la serrure, quand le pere Rouault arriva juste a temps pour l'en empecher, et lui expliqua que la position grave de son gendre ne permettait pas de telles inconvenances. Le cousin, toutefois, ceda difficilement a ces raisons. En dedans de lui-meme, il accusa le pere Rouault d'etre fier, et il alla se joindre dans un coin a quatre ou cinq autres des invites qui, ayant eu par hasard plusieurs fois de suite a table les bas morceaux des viandes, trouvaient aussi qu'on les avait mal reus, chuchotaient sur le compte de leur hote et souhaitaient sa ruine a mots couverts.

Madame Bovary mere n'avait pas desserre les dents de la journee. On ne l'avait consultee ni sur la toilette de la bru, ni sur l'ordonnance du festin ; elle se retira de bonne heure. Son epoux, au lieu de la suivre, envoya chercher des cigares a Saint-Victor et fuma jusqu'au jour, tout en buvant des grogs au kirsch, melange inconnu a la campagne, et qui fut pour lui comme la source d'une consideration plus grande encore.

Charles n'etait point de complexion facetieuse, il n'avait pas brille pendant la noce. Il repondit mediocrement aux pointes, calembours, mots a double entente, compliments et paillardises que l'on se fit un devoir de lui decocher des le potage.

Le lendemain, en revanche, il semblait un autre homme. C'est lui plutot que l'on eut pris pour la vierge de la veille, tandis que la mariee ne laissait rien decouvrir o l'on put deviner quelque chose. Les plus malins ne savaient que repondre, et ils la consideraient, quand elle passait pres d'eux, avec des tensions d'esprit demesurees. Mais Charles ne dissimulait rien. Il l'appelait " ma femme " , la tutoyait, s'informait d'elle a chacun, la cherchait partout, et souvent il l'entrainait dans les cours, o on l'apercevait de loin, entre les arbres, qui lui passait le bras sous la taille et continuait a marcher a demi penche sur elle, en lui chiffonnant avec sa tete la guimpe de son corsage.

Deux jours apres la noce, les epoux s'en allerent :

Charles, a cause de ses malades, ne pouvait s'absenter plus longtemps. Le pere Rouault les fit reconduire dans sa carriole et les accompagna lui-meme jusqu'a Vassonville. La, il embrassa sa fille une derniere fois, mit pied a terre et reprit sa route. Lorsqu'il eut fait cent pas environ, il s'arreta, et, comme il vit la carriole s'eloignant, dont les roues tournaient dans la poussiere, il poussa un gros soupir. Puis il se rappela ses noces, son temps d'autrefois, la premiere grossesse de sa femme ; il etait bien joyeux, lui aussi, le jour qu'il l'avait emmenee de chez son pere dans sa maison, quand il la portait en croupe en trottant sur la neige ; car on etait aux environs de Nol et la campagne etait toute blanche ; elle le tenait par un bras, a l'autre etait accroche son panier ; le vent agitait les longues dentelles de sa coiffure cauchoise, qui lui passaient quelquefois sur la bouche, et, lorsqu'il tournait la tete, il voyait pres de lui, sur son epaule, sa petite mine rosee qui souriait silencieusement, sous la plaque d'or de son bonnet. Pour se rechauffer les doigts, elle les lui mettait, de temps en temps, dans la poitrine. Comme c'etait vieux tout cela ! Leur fils, a present, aurait trente ans ! Alors il regarda derriere lui, il n'aperut rien sur la route. Il se sentit triste comme une maison demeublee ; et, les souvenirs tendres se melant aux pensees noires dans sa cervelle obscurcie par les vapeurs de la bombance, il eut bien envie un moment d'aller faire un tour du cote de l'eglise. Comme il eut peur, cependant, que cette vue ne le rendit plus triste encore, il s'en revint tout droit chez lui.

M. et madame Charles arriverent a Tostes, vers six heures. Les voisins se mirent aux fenetres pour voir la nouvelle femme de leur medecin.

La vieille bonne se presenta, lui fit ses salutations, s'excusa de ce que le diner n'etait pas pret, et engagea Madame, en attendant, a prendre connaissance de sa maison.

V.

La faade de briques etait juste a l'alignement de la rue, ou de la route plutot. Derriere la porte se trouvaient accroches un manteau a petit collet, une bride, une casquette de cuir noir, et, dans un coin, a terre, une paire de houseaux encore couverts de boue seche. A droite etait la salle, c'est-a-dire l'appartement o l'on mangeait et o l'on se tenait. Un papier jaune-serin, releve dans le haut par une guirlande de fleurs pales, tremblait tout entier sur sa toile mal tendue ; et sur l'etroit chambranle de la cheminee resplendissait une pendule a tete d'Hippocrate, entre deux flambeaux d'argent plaque, sous des globes de forme ovale. De l'autre cote du corridor etait le cabinet de Charles, petite piece de six pas de large environ, avec une table, trois chaises et un fauteuil de bureau. Les tomes du  Dictionnaire des sciences medicales  , non coupes, mais dont la brochure avait souffert dans toutes les ventes successives par o ils avaient passe, garnissaient presque a eux seuls, les six rayons d'une bibliotheque en bois de sapin. L'odeur des roux penetrait a travers la muraille, pendant les consultations, de meme que l'on entendait de la cuisine, les malades tousser dans le cabinet et debiter toute leur histoire. Venait ensuite, s'ouvrant immediatement sur la cour, o se trouvait l'ecurie, une grande piece delabree qui avait un four, et qui servait maintenant de bucher, de cellier, de garde-magasin, pleine de vieilles ferrailles, de tonneaux vides, d'instruments de culture hors de service, avec quantite d'autres choses poussiereuses dont il etait impossible de deviner l'usage.

Le jardin, plus long que large, allait, entre deux murs de bauge couverts d'abricots en espalier, jusqu'a une haie d'epines qui le separait des champs. Il y avait au milieu un cadran solaire en ardoise, sur un piedestal de maonnerie ; quatre plates-bandes garnies d'eglantiers maigres entouraient symetriquement le carre plus utile des vegetations serieuses. Tout au fond, sous les sapinettes, un cure de platre lisait son breviaire.

Emma monta dans les chambres. La premiere n'etait point meublee ; mais la seconde, qui etait la chambre conjugale, avait un lit d'acajou dans une alcove a draperie rouge. Une boite en coquillages decorait la commode ; et, sur le secretaire, pres de la fenetre, il y avait, dans une carafe, un bouquet de fleurs d'oranger, noue par des rubans de satin blanc. C'etait un bouquet de mariee, le bouquet de l'autre ! Elle le regarda. Charles s'en aperut, il le prit et l'alla porter au grenier, tandis qu'assise dans un fauteuil ( on disposait ses affaires autour d'elle ) , Emma songeait a son bouquet de mariage, qui etait emballe dans un carton, et se demandait, en revant, ce qu'on en ferait, si par hasard elle venait a mourir.

Elle s'occupa, les premiers jours, a mediter des changements dans sa maison. Elle retira les globes des flambeaux, fit coller des papiers neufs, repeindre l'escalier et faire des bancs dans le jardin, tout autour du cadran solaire ; elle demanda meme comment s'y prendre pour avoir un bassin a jet d'eau avec des poissons. Enfin son mari, sachant qu'elle aimait a se promener en voiture, trouva un  boc  d'occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves et des garde-crotte en cuir pique, ressembla presque a un tilbury.

Il etait donc heureux et sans souci de rien au monde. Un repas en tete-a-tete, une promenade le soir sur la grande route, un geste de sa main sur ses bandeaux, la vue de son chapeau de paille rond accroche a l'espagnolette d'une fenetre, et bien d'autres choses encore o Charles n'avait jamais souponne de plaisir, composaient maintenant la continuite de son bonheur. Au lit, le matin, et cote a cote sur l'oreiller, il regardait la lumiere du soleil passer parmi le duvet de ses joues blondes, que couvraient a demi les pattes escalopees de son bonnet. Vus de si pres, ses yeux lui paraissaient agrandis, surtout quand elle ouvrait plusieurs fois de suite ses paupieres en s'eveillant ; noirs a l'ombre et bleu fonce au grand jour, ils avaient comme des couches de couleurs successives, et qui plus epaisses dans le fond, allaient en s'eclaircissant vers la surface de l'email. Son oeil, a lui, se perdait dans ces profondeurs, et il s'y voyait en petit jusqu'aux epaules, avec le foulard qui le coiffait et le haut de sa chemise entrouvert. Il se levait. Elle se mettait a la fenetre pour le voir partir ; et elle restait accoudee sur le bord, entre deux pots de geraniums, vetue de son peignoir, qui etait lache autour d'elle. Charles, dans la rue, bouclait ses eperons sur la borne ; et elle continuait a lui parler d'en haut, tout en arrachant avec sa bouche quelque bribe de fleur ou de verdure qu'elle soufflait vers lui, et qui voltigeant, se soutenant, faisant dans l'air des demi-cercles comme un oiseau, allait, avant de tomber, s'accrocher aux crins mal peignes de la vieille jument blanche, immobile a la porte. Charles, a cheval, lui envoyait un baiser ; elle repondait par un signe, elle refermait la fenetre, il partait. Et alors, sur la grande route qui etendait sans en finir son long ruban de poussiere, par les chemins creux o les arbres se courbaient en berceaux, dans les sentiers dont les bles lui montaient jusqu'aux genoux, avec le soleil sur ses epaules et l'air du matin a ses narines, le coeur plein des felicites de la nuit, l'esprit tranquille, la chair contente, il s'en allait ruminant son bonheur, comme ceux qui machent encore, apres diner, le gout des truffes qu'ils digerent.

Jusqu'a present, qu'avait-il eu de bon dans l'existence ? Etait-ce son temps de college, o il restait enferme entre ces hauts murs, seul au milieu de ses camarades plus riches ou plus forts que lui dans leurs classes, qu'il faisait rire par son accent, qui se moquaient de ses habits, et dont les meres venaient au parloir avec des patisseries dans leur manchon ? Etait-ce plus tard, lorsqu'il etudiait la medecine et n'avait jamais la bourse assez ronde pour payer la contredanse a quelque petite ouvriere qui fut devenue sa maitresse ? Ensuite il avait vecu pendant quatorze mois avec la veuve, dont les pieds, dans le lit, etaient froids comme des glaons. Mais, a present, il possedait pour la vie cette jolie femme qu'il adorait. L'univers, pour lui, n'excedait pas le tour soyeux de son jupon ; et il se reprochait de ne pas l'aimer, il avait envie de la revoir ; il s'en revenait vite, montait l'escalier, le coeur battant. Emma, dans sa chambre, etait a faire sa toilette ; il arrivait a pas muets, il la baisait dans le dos, elle poussait un cri.

Il ne pouvait se retenir de toucher continuellement a son peigne, a ses bagues, a son fichu ; quelquefois, il lui donnait sur les joues de gros baisers a pleine bouche, ou c'etaient de petits baisers a la file tout le long de son bras nu, depuis le bout des doigts jusqu'a l'epaule ; et elle le repoussait, a demi souriante et ennuyee, comme on fait a un enfant qui se pend apres vous.

Avant qu'elle se mariat, elle avait cru avoir de l'amour ; mais le bonheur qui aurait du resulter de cet amour n'etant pas venu, il fallait qu'elle se fut trompee, songea-t-elle. Et Emma cherchait a savoir ce que l'on entendait au juste dans la vie par les mots de  felicite, de passion et d'ivresse  , qui lui avaient paru si beaux dans les livres.

VI.

Elle avait lu  Paul et Virginie  et elle avait reve la maisonnette de bambous, le negre Domingo, le chien Fidele, mais surtout l'amitie douce de quelque bon petit frere, qui va chercher pour vous des fruits rouges dans des grands arbres plus hauts que des clochers, ou qui court pieds nus sur le sable, vous apportant un nid d'oiseau.

Lorsqu'elle eut treize ans, son pere l'amena lui-meme a la ville, pour la mettre au couvent. Ils descendirent dans une auberge du quartier Saint-Gervais o ils eurent a leur souper des assiettes peintes qui representaient l'histoire de mademoiselle de la Valliere. Les explications legendaires, coupees a et la par l'egratignure des couteaux, glorifiaient toutes la religion, les delicatesses du coeur et les pompes de la Cour.

Loin de s'ennuyer au couvent les premiers temps, elle se plut dans la societe des bonnes soeurs, qui, pour l'amuser, la conduisaient dans la chapelle, o l'on penetrait du refectoire par un long corridor. Elle jouait fort peu durant les recreations, comprenait bien le catechisme, et c'est elle qui repondait toujours a M. le vicaire dans les questions difficiles. Vivant donc sans jamais sortir de la tiede atmosphere des classes et parmi ces femmes au teint blanc portant des chapelets a croix de cuivre, elle s'assoupit doucement a la langueur mystique qui s'exhale des parfums de l'autel, de la fraicheur des benitiers et du rayonnement des cierges. Au lieu de suivre la messe, elle regardait dans son livre les vignettes pieuses bordees d'azur, et elle aimait la brebis malade, le Sacre-Coeur perce de fleches aigus, o le pauvre Jesus, qui tombe en marchant sur sa croix. Elle essaya, par mortification, de rester tout un jour sans manger. Elle cherchait dans sa tete quelque voeu a accomplir.

Quand elle allait a confesse, elle inventait de petits peches afin de rester la plus longtemps, a genoux dans l'ombre, les mains jointes, le visage a la grille sous le chuchotement du pretre. Les comparaisons de  fiance  , d'epoux, d'amant celeste et de mariage eternel qui reviennent dans les sermons lui soulevaient au fond de l'ame des douceurs inattendues.

Le soir, avant la priere, on faisait dans l'etude une lecture religieuse. C'etait, pendant la semaine, quelque resume d'Histoire Sainte ou les  Conferences  , de l'abbe Frayssinous, et, le dimanche, des passages du  Genie du Christianisme  par recreation. Comme elle ecouta, les premieres fois, la lamentation sonore des melancolies romantiques se repetant a tous les echos de la terre et de l'eternite ! Si son enfance se fut ecoulee dans l'arriere-boutique d'un quartier marchand, elle se serait peut-etre ouverte alors aux envahissements lyriques de la nature, qui, d'ordinaire, ne nous arrivent que par la traduction des ecrivains. Mais elle connaissait trop la campagne ; elle savait le belement des troupeaux, les laitages, les charrues. Habituee aux aspects calmes, elle se tournait, au contraire, vers les accidentes. Elle n'aimait la mer qu'a cause de ses tempetes, et la verdure seulement lorsqu'elle etait clairsemee parmi les ruines. Il fallait qu'elle put retirer des choses une sorte de profit personnel ; et elle rejetait comme inutile tout ce qui ne contribuait pas a la consommation immediate de son coeur, -- etant de temperament plus sentimentale qu'artiste, cherchant des emotions et non des paysages.

Il y avait au couvent une vieille fille qui venait tous les mois, pendant huit jours, travailler a la lingerie. Protegee par l'archeveche comme appartenant a une ancienne famille de gentilshommes ruines sous la Revolution, elle mangeait au refectoire a la table des bonnes soeurs, et faisait avec elles, apres le repas, un petit bout de causette avant de remonter a son ouvrage. Souvent les pensionnaires s'echappaient de l'etude pour l'aller voir. Elle savait par coeur des chansons galantes du siecle passe, qu'elle chantait a demi-voix, tout en poussant son aiguille. Elle contait des histoires, vous apprenait des nouvelles, faisait en ville vos commissions, et pretait aux grandes, en cachette, quelque roman, qu'elle avait toujours dans les poches de son tablier, et dont la bonne demoiselle elle-meme avalait de longs chapitres, dans les intervalles de sa besogne. Ce n'etaient qu'amours, amants, amantes, dames persecutees s'evanouissant dans des pavillons solitaires, postillons qu'on tue a tous les relais, chevaux qu'on creve a toutes les pages, forets sombres, troubles du coeur, serments, sanglots, larmes et baisers nacelles au clair de lune rossignols dans les bosquets,  messieurs  braves comme des lions, doux comme des agneaux, vertueux comme on ne l'est pas, toujours bien mis, et qui pleurent comme des urnes. Pendant six mois, a quinze ans, Emma se graissa donc les mains a cette poussiere des vieux cabinets de lecture. Avec Walter Scott, plus tard, elle s'eprit de choses historiques, reva bahuts, salle des gardes et menestrels. Elle aurait voulu vivre dans quelque vieux manoir, comme ces chatelaines au long corsage, qui, sous le trefle des ogives, passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, a regarder venir du fond de la campagne un cavalier a plume blanche qui galope sur un cheval noir. Elle eut dans ce temps-la le culte de Marie Stuart, et des venerations enthousiastes a l'endroit des femmes illustres ou infortunees. Jeanne d'Arc, Helose, Agnes Sorel, la belle Ferronniere et Clemence Isaure, pour elle, se detachaient comme des cometes sur l'immensite tenebreuse de l'histoire, o saillissaient encore a et la, mais plus perdus dans l'ombre et sans aucun rapport entre eux, Saint Louis avec son chene, Bayard mourant, quelques ferocites de Louis XI, un peu de Saint-Barthelemy, le panache du Bearnais, et toujours le souvenir des assiettes peintes o Louis XIV etait vante.

A la classe de musique, dans les romances qu'elle chantait, il n'etait question que de petits anges aux ailes d'or, de madones, de lagunes, de gondoliers, pacifiques compositions qui lui laissaient entrevoir, a travers la niaiserie du style et les imprudences de la note, l'attirante fantasmagorie des realites sentimentales. Quelques-unes de ses camarades apportaient au couvent les keepsakes qu'elles avaient reus en etrennes. Il les fallait cacher, c'etait une affaire ; on les lisait au dortoir. Maniant delicatement leurs belles reliures de satin, Emma fixait ses regards eblouis sur le nom des auteurs inconnus qui avaient signe, le plus souvent, comtes ou vicomtes, au bas de leurs pieces. Elle fremissait, en soulevant de son haleine le papier de soie des gravures, qui se levait a demi plie et retombait doucement contre la page. C'etait derriere la balustrade d'un balcon, un jeune homme en court manteau qui serrait dans ses bras une jeune fille en robe blanche, portant une aumoniere a sa ceinture ; ou bien les portraits anonymes des ladies anglaises a boucles blondes, qui, sous leur chapeau de paille vous regardent avec leurs grands yeux clairs. On en voyait d'etalees dans des voitures, glissant au milieu des parcs, o un levrier sautait devant l'attelage que conduisaient au trot deux petits postillons en culotte blanche. D'autres, revant sur des sofas pres d'un billet decachete, contemplaient la lune, par la fenetre entrouverte, a demi drapee d'un rideau noir. Les naves, une larme sur la joue, becquetaient une tourterelle a travers les barreaux d'une cage gothique, ou, souriant la tete sur l'epaule, effeuillaient une marguerite de leurs doigts pointus, retrousses comme des souliers a la poulaine. Et vous y etiez aussi, sultans a longues pipes, pames sous des tonnelles, aux bras des bayaderes, djiaours, sabres turcs, bonnets grecs, et vous surtout, paysages blafards des contrees dithyrambiques, qui souvent nous montrez a la fois des palmiers, des sapins, des tigres a droite, un lion a gauche, des minarets tartares a l'horizon, au premier plan des ruines romaines, puis des chameaux accroupis ; -- le tout encadre d'une foret vierge bien nettoyee, et avec un grand rayon de soleil perpendiculaire tremblotant dans l'eau, o se detachent en ecorchures blanches, sur un fond d'acier gris, de loin en loin, des cygnes qui nagent.

Et l'abat-jour du quinquet, accroche dans la muraille au-dessus de la tete d'Emma, eclairait tous ces tableaux du monde, qui passaient devant elle les uns apres les autres, dans le silence du dortoir et au bruit lointain de quelque fiacre attarde qui roulait encore sur les boulevards.

Quand sa mere mourut, elle pleura beaucoup les premiers jours. Elle se fit faire un tableau funebre avec les cheveux de la defunte, et, dans une lettre qu'elle envoyait aux Bertaux, toute pleine de reflexions tristes sur la vie, elle demandait qu'on l'ensevelit plus tard dans le meme tombeau. Le bonhomme la crut malade et vint la voir. Emma fut interieurement satisfaite de se sentir arrivee du premier coup a ce rare ideal des existences pales, o ne parviennent jamais les coeurs mediocres. Elle se laissa donc glisser dans les meandres lamartiniens, ecouta les harpes sur les lacs, tous les chants de cygnes mourants, toutes les chutes de feuilles, les vierges pures qui montent au ciel, et la voix de l'Eternel discourant dans les vallons. Elle s'en ennuya, n'en voulut point convenir, continua par habitude, ensuite par vanite, et fut enfin surprise de se sentir apaisee, et sans plus de tristesse au coeur que de rides sur son front.

Les bonnes religieuses, qui avaient si bien presume de sa vocation, s'aperurent avec de grands etonnements que mademoiselle Rouault semblait echapper a leur soin. Elles lui avaient, en effet, tant prodigue les offices, les retraites, les neuvaines et les sermons, si bien preche le respect que l'on doit aux saints et aux martyrs, et donne tant de bons conseils pour la modestie du corps et le salut de son ame, qu'elle fit comme les chevaux que l'on tire par la bride elle s'arreta court et le mors lui sortit des dents. Cet esprit, positif au milieu de ses enthousiasmes, qui avait aime l'eglise pour ses fleurs, la musique pour les paroles des romances, et la litterature pour ses excitations passionnelles, s'insurgeait devant les mysteres de la foi, de meme qu'elle s'irritait davantage contre la discipline, qui etait quelque chose d'antipathique a sa constitution. Quand son pere la retira de pension, on ne fut point fache de la voir partir. La superieure trouvait meme qu'elle etait devenue, dans les derniers temps, peu reverencieuse envers la communaute.

Emma, rentree chez elle, se plut d'abord au commandement des domestiques, prit ensuite la campagne en degout et regretta son couvent. Quand Charles vint aux Bertaux pour la premiere fois, elle se considerait comme fort desillusionnee, n'ayant plus rien a apprendre, ne devant plus rien sentir.

Mais l'anxiete d'un etat nouveau, ou peut-etre l'irritation causee par la presence de cet homme, avait suffi a lui faire croire qu'elle possedait enfin cette passion merveilleuse qui jusqu'alors s'etait tenue comme un grand oiseau au plumage rose planant dans la splendeur des ciels poetiques ; -- et elle ne pouvait s'imaginer a present que ce calme o elle vivait fut le bonheur qu'elle avait reve.

VII.

Elle songeait quelquefois que c'etaient la pourtant les plus beaux jours de sa vie, la lune de miel, comme on disait. Pour en gouter la douceur, il eut fallu, sans doute, s'en aller vers ces pays a noms sonores o les lendemains de mariage ont de plus suaves paresses ! Dans des chaises de poste, sous des stores de soie bleue, on monte au pas des routes escarpees, ecoutant la chanson du postillon, qui se repete dans la montagne avec les clochettes des chevres et le bruit sourd de la cascade. Quand le soleil se couche, on respire au bord des golfes le parfum des citronniers ; puis, le soir, sur la terrasse des villas, seuls et les doigts confondus, on regarde les etoiles en faisant des projets. Il lui semblait que certains lieux sur la terre devaient produire du bonheur, comme une plante particuliere au sol et qui pousse mal tout autre part. Que ne pouvait-elle s'accouder sur le balcon des chalets suisses ou enfermer sa tristesse dans un cottage ecossais, avec un mari vetu d'un habit de velours noir a longues basques, et qui porte des bottes molles, un chapeau pointu et des manchettes !

Peut-etre aurait-elle souhaite faire a quelqu'un la confidence de toutes ces choses. Mais comment dire un insaisissable malaise, qui change d'aspect comme les nuees, qui tourbillonne comme le vent ? Les mots lui manquaient donc, l'occasion, la hardiesse.

Si Charles l'avait voulu cependant, s'il s'en fut doute, si son regard, une seule fois, fut venu a la rencontre de sa pensee, il lui semblait qu'une abondance subite se serait detachee de son coeur, comme tombe la recolte d'un espalier quand on y porte la main. Mais, a mesure que se serrait davantage l'intimite de leur vie, un detachement interieur se faisait qui la deliait de lui.

La conversation de Charles etait plate comme un trottoir de rue, et les idees de tout le monde y defilaient dans leur costume ordinaire, sans exciter d'emotion, de rire ou de reverie. Il n'avait jamais ete curieux, disait-il, pendant qu'il habitait Rouen, d'aller voir au theatre les acteurs de Paris. Il ne savait ni nager, ni faire des armes, ni tirer le pistolet, et il ne put, un jour, lui expliquer un terme d'equitation qu'elle avait rencontre dans un roman.

Un homme, au contraire, ne devait-il pas tout connaitre, exceller en des activites multiples, vous initier aux energies de la passion, aux raffinements de la vie, a tous les mysteres ? Mais il n'enseignait rien, celui-la, ne savait rien, ne souhaitait rien. Il la croyait heureuse ; et elle lui en voulait de ce calme si bien assis, de cette pesanteur sereine, du bonheur meme qu'elle lui donnait.

Elle dessinait quelquefois ; et c'etait pour Charles un grand amusement que de rester la, tout debout, a la regarder penchee sur son carton, clignant des yeux afin de mieux voir son ouvrage, ou arrondissant, sur son pouce, des boulettes de mie de pain. Quant au piano, plus les doigts y couraient vite, plus il s'emerveillait. Elle frappait sur les touches avec aplomb, et parcourait du haut en bas tout le clavier sans s'interrompre. Ainsi secoue par elle, le vieil instrument, dont les cordes frisaient, s'entendait jusqu'au bout du village si la fenetre etait ouverte, et souvent le clerc de l'huissier qui passait sur la grande route, nu-tete et en chaussons, s'arretait a l'ecouter, sa feuille de papier a la main.

Emma, d'autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades le compte des visites dans des lettres bien tournees qui ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient, le dimanche, quelque voisin a diner, elle trouvait moyen d'offrir un plat coquet, s'entendait a poser sur des feuilles de vigne les pyramides de reines-claudes, servait renverses les pots de confitures dans une assiette, et meme elle parlait d'acheter des rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de consideration sur Bovary.

Charles finissait par s'estimer davantage de ce qu'il possedait une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits croquis d'elle, a la mine de plomb, qu'il avait fait encadrer de cadres tres larges et suspendus contre le papier de la muraille a de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie.

Il rentrait tard, a dix heures, minuit quelquefois. Alors il demandait a manger, et, comme la bonne etait couchee, c'etait Emma qui le servait. Il retirait sa redingote pour diner plus a son aise. Il disait les uns apres les autres tous les gens qu'il avait rencontres, les villages o il avait ete, les ordonnances qu'il avait ecrites, et satisfait de lui-meme, il mangeait le reste du miroton, epluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s'allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait.

Comme il avait eu longtemps l'habitude du bonnet de coton, son foulard ne lui tenait pas aux oreilles ; aussi ses cheveux, le matin, etaient rabattus pele-mele sur sa figure et blanchis par le duvet de son oreiller, dont les cordons se denouaient pendant la nuit. Il portait toujours de fortes bottes, qui avaient au cou-de-pied deux plis epais obliquant vers les chevilles, tandis que le reste de l'empeigne se continuait en ligne droite, tendu comme par un pied de bois. Il disait que  c'etait bien assez bon pour la campagne  .

Sa mere l'approuvait en cette economie ; car elle le venait voir comme autrefois, lorsqu'il y avait eu chez elle quelque bourrasque un peu violente ; et cependant madame Bovary mere semblait prevenue contre sa bru. Elle lui trouvait  un genre trop releve pour leur position de fortune  ; le bois, le sucre et la chandelle  filaient comme dans une grande maison  , et la quantite de braise qui se brulait a la cuisine aurait suffi pour vingt-cinq plats ! Elle rangeait son linge dans les armoires et lui apprenait a surveiller le boucher quand il apportait la viande. Emma recevait ces leons ; madame Bovary les prodiguait ; et les mots de ma  fille  et de ma  mere  s'echangeaient tout le long du jour, accompagnes d'un petit fremissement des levres, chacune lanant des paroles douces d'une voix tremblante de colere.

Du temps de madame Dubuc, la vieille femme se sentait encore la preferee ; mais, a present, l'amour de Charles pour Emma lui semblait une desertion de sa tendresse, un envahissement sur ce qui lui appartenait ; et elle observait le bonheur de son fils avec un silence triste, comme quelqu'un de ruine qui regarde, a travers les carreaux, des gens attables dans son ancienne maison. Elle lui rappelait, en maniere de souvenirs, ses peines et ses sacrifices, et, les comparant aux negligences d'Emma, concluait qu'il n'etait point raisonnable de l'adorer d'une faon si exclusive.

Charles ne savait que repondre ; il respectait sa mere, et il aimait infiniment sa femme ; il considerait le jugement de l'une comme infaillible, et cependant il trouvait l'autre irreprochable. Quand madame Bovary etait partie, il essayait de hasarder timidement, et dans les memes termes, une ou deux des plus anodines observations qu'il avait entendu faire a sa maman ; Emma, lui prouvant d'un mot qu'il se trompait, le renvoyait a ses malades.

Cependant, d'apres des theories qu'elle croyait bonnes, elle voulut se donner de l'amour. Au clair de lune, dans le jardin, elle recitait tout ce qu'elle savait par coeur de rimes passionnees et lui chantait en soupirant des adagios melancoliques ; mais elle se trouvait ensuite aussi calme qu'auparavant, et Charles n'en paraissait ni plus amoureux ni plus remue.

Quand elle eut ainsi un peu battu le briquet sur son coeur sans en faire jaillir une etincelle, incapable, du reste, de comprendre ce qu'elle n'eprouvait pas, comme de croire a tout ce qui ne se manifestait point par des formes convenues, elle se persuada sans peine que la passion de Charles n'avait plus rien d'exorbitant. Ses expansions etaient devenues regulieres ; il l'embrassait a de certaines heures. C'etait une habitude parmi les autres, et comme un dessert prevu d'avance, apres la monotonie du diner.

Un garde-chasse, gueri par Monsieur, d'une fluxion de poitrine, avait donne a Madame une petite levrette d'Italie ; elle la prenait pour se promener, car elle sortait quelquefois, afin d'etre seule un instant et de n'avoir plus sous les yeux l'eternel jardin avec la route poudreuse.

Elle allait jusqu'a la hetraie de Banneville, pres du pavillon abandonne qui fait l'angle du mur, du cote des champs. Il y a dans le saut-de-loup, parmi les herbes, de longs roseaux a feuilles coupantes.

Elle commenait par regarder tout alentour, pour voir si rien n'avait change depuis la derniere fois qu'elle etait venue. Elle retrouvait aux memes places les digitales et les ravenelles, les bouquets d'orties entourant les gros cailloux, et les plaques de lichen le long des trois fenetres, dont les volets toujours clos s'egrenaient de pourriture, sur leurs barres de fer rouillees. Sa pensee, sans but d'abord, vagabondait au hasard, comme sa levrette, qui faisait des cercles dans la campagne, jappait apres les papillons jaunes, donnait la chasse aux musaraignes, ou mordillait les coquelicots sur le bord d'une piece de ble. Puis ses idees peu a peu se fixaient, et, assise sur le gazon, qu'elle fouillait a petits coups avec le bout de son ombrelle, Emma se repetait :

-- Pourquoi, mon Dieu ! me suis-je mariee ?

Elle se demandait s'il n'y aurait pas eu moyen, par d'autres combinaisons du hasard, de rencontrer un autre homme ; et elle cherchait a imaginer quels eussent ete ces evenements non survenus, cette vie differente, ce mari qu'elle ne connaissait pas. Tous, en effet, ne ressemblaient pas a celui-la. Il aurait pu etre beau, spirituel, distingue, attirant, tels qu'ils etaient sans doute, ceux qu'avaient epouses ses anciennes camarades du couvent. Que faisaient-elles maintenant ? A la ville, avec le bruit des rues, le bourdonnement des theatres et les clartes du bal, elles avaient des existences o le coeur se dilate, o les sens s'epanouissent. Mais elle, sa vie etait froide comme un grenier dont la lucarne est au nord, et l'ennui, araignee silencieuse, filait sa toile dans l'ombre a tous les coins de son coeur. Elle se rappelait les jours de distribution de prix, o elle montait sur l'estrade pour aller chercher ses petites couronnes. Avec ses cheveux en tresse, sa robe blanche et ses souliers de prunelles decouverts, elle avait une faon gentille, et les messieurs, quand elle regagnait sa place, se penchaient pour lui faire des compliments ; la cour etait pleine de caleches, on lui disait adieu par les portieres, le maitre de musique passait en saluant, avec sa boite a violon. Comme c'etait loin, tout cela ! comme c'etait loin !

Elle appelait Djali, la prenait entre ses genoux, passait ses doigts sur sa longue tete fine et lui disait :

-- Allons, baisez maitresse, vous qui n'avez pas de chagrins.

Puis, considerant la mine melancolique du svelte animal qui baillait avec lenteur, elle s'attendrissait, et, le comparant a elle-meme, lui parlait tout haut, comme a quelqu'un d'afflige que l'on console.

Il arrivait parfois des rafales de vent, brises de la mer qui, roulant d'un bond sur tout le plateau du pays de Caux, apportaient, jusqu'au loin dans les champs, une fraicheur salee. Les joncs sifflaient a ras de terre, et les feuilles des hetres bruissaient en un frisson rapide, tandis que les cimes, se balanant toujours, continuaient leur grand murmure. Emma serrait son chale contre ses epaules et se levait.

Dans l'avenue, un jour vert rabattu par le feuillage eclairait la mousse rase qui craquait doucement sous ses pieds. Le soleil se couchait ; le ciel etait rouge entre les branches, et les troncs pareils des arbres plantes en ligne droite semblaient une colonnade brune se detachant sur un fond d'or ; une peur la prenait, elle appelait Djali, s'en retournait vite a Tostes par la grande route, s'affaissait dans un fauteuil, et de toute la soiree ne parlait pas.

Mais, vers la fin de septembre, quelque chose d'extraordinaire tomba dans sa vie : elle fut invitee a la Vaubyessard, chez le marquis d'Andervilliers.

Secretaire d'Etat sous la Restauration, le Marquis, cherchant a rentrer dans la vie politique, preparait de longue main sa candidature a la Chambre des deputes.

Il faisait, l'hiver, de nombreuses distributions de fagots, et, au Conseil general, reclamait avec exaltation toujours des routes pour son arrondissement. Il avait eu, lors des grandes chaleurs, un abces dans la bouche, dont Charles l'avait soulage comme par miracle, en y donnant a point un coup de lancette. L'homme d'affaires, envoye a Tostes pour payer l'operation, conta, le soir, qu'il avait vu dans le jardinet du medecin des cerises superbes. Or, les cerisiers poussaient mal a la Vaubyessard, M. le Marquis demanda quelques boutures a Bovary, se fit un devoir de l'en remercier lui-meme, aperut Emma, trouva qu'elle avait une jolie taille et qu'elle ne saluait point en paysanne ; si bien qu'on ne crut pas au chateau outrepasser les bornes de la condescendance, ni d'autre part commettre une maladresse, en invitant le jeune menage.

Un mercredi, a trois heures, M. et madame Bovary, montes dans leur  boc  , partirent pour la Vaubyessard, avec une grande malle attachee par-derriere et une boite a chapeau qui etait posee devant le tablier. Charles avait, de plus, un carton entre les jambes.

Ils arriverent a la nuit tombante, comme on commenait a allumer des lampions dans le parc, afin d'eclairer les voitures.

VIII.

Le chateau, de construction moderne, a l'italienne avec deux ailes avanant et trois perrons, se deployait au bas d'une immense pelouse o paissaient quelques vaches, entre des bouquets de grands arbres espaces, tandis que des bannettes d'arbustes, rhododendrons, seringas et boules-de-neige bombaient leurs touffes de verdure inegales sur la ligne courbe du chemin sable. Une riviere passait sous un pont ; a travers la brume, on distinguait des batiments a toit de chaume, eparpilles dans la prairie, que bordaient en pente douce deux coteaux couverts de bois, et par-derriere, dans les massifs, se tenaient, sur deux lignes paralleles, les remises et les ecuries, restes conserves de l'ancien chateau demoli.

Le  boc  de Charles s'arreta devant le perron du milieu ; des domestiques parurent ; le Marquis s'avana, et, offrant son bras a la femme du medecin, l'introduisit dans le vestibule.

Il etait pave de dalles en marbre, tres haut, et le bruit des pas, avec celui des voix, y retentissait comme dans une eglise. En face montait un escalier droit, et a gauche une galerie donnant sur le jardin conduisait a la salle de billard dont on entendait, des la porte, caramboler les boules d'ivoire. Comme elle la traversait pour aller au salon, Emma vit autour du jeu des hommes a figure grave, le menton pose sur de hautes cravates, decores tous, et qui souriaient silencieusement, en poussant leur queue. Sur la boiserie sombre du lambris, de grands cadres dores portaient, au bas de leur bordure, des noms ecrits en lettres noires. Elle lut :

" Jean-Antoine d'Andervilliers d'Yverbonville, comte de la Vaubyessard et baron de la Fresnaye, tue a la bataille de Coutras, le 20 octobre 1587. " Et sur un autre : " Jean-Antoine-Henry-Guy d'Andervilliers de la Vaubyessard, amiral de France et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, blesse au combat de la Hougue-Saint-Vaast, le 29 mai 1692, mort a la Vaubyessard le 23 janvier 1693. " Puis on distinguait a peine ceux qui suivaient, car la lumiere des lampes, rabattue sur le tapis vert du billard, laissait flotter une ombre dans l'appartement. Brunissant les toiles horizontales, elle se brisait contre elles en aretes fines, selon les craquelures du vernis ; et de tous ces grands carres noirs brodes d'or sortaient, a et la, quelque portion plus claire de la peinture, un front pale, deux yeux qui vous regardaient, des perruques se deroulant sur l'epaule poudree des habits rouges, ou bien la boucle d'une jarretiere au haut d'un mollet rebondi.

Le Marquis ouvrit la porte du salon ; une des dames se leva ( la Marquise elle-meme ) , vint a la rencontre d'Emma et la fit asseoir pres d'elle, sur une causeuse, o elle se mit a lui parler amicalement, comme si elle la connaissait depuis longtemps. C'etait une femme de la quarantaine environ, a belles epaules, a nez busque, a la voix trainante, et portant, ce soir-la, sur ses cheveux chatains, un simple fichu de guipure qui retombait par-derriere, en triangle. Une jeune personne blonde se tenait a cote, dans une chaise a dossier long ; et des messieurs, qui avaient une petite fleur a la boutonniere de leur habit, causaient avec les dames, tout autour de la cheminee.

A sept heures, on servit le diner. Les hommes, plus nombreux, s'assirent a la premiere table, dans le vestibule, et les dames a la seconde, dans la salle a manger, avec le Marquis et la Marquise.

Emma se sentit, en entrant, enveloppee par un air chaud, melange du parfum des fleurs et du beau linge, du fumet des viandes et de l'odeur des truffes. Les bougies des candelabres allongeaient des flammes sur les cloches d'argent ; les cristaux a facettes, couverts d'une buee mate, se renvoyaient des rayons pales ; des bouquets etaient en ligne sur toute la longueur de la table, et, dans les assiettes a large bordure, les serviettes, arrangees en maniere de bonnet d'eveque, tenaient entre le baillement de leurs deux plis chacune un petit pain de forme ovale. Les pattes rouges des homards depassaient les plats ; de gros fruits dans des corbeilles a jour s'etageaient sur la mousse ; les cailles avaient leurs plumes, des fumees montaient ; et, en bas de soie, en culotte courte, en cravate blanche, en jabot, grave comme un juge, le maitre d'hotel, passant entre les epaules des convives les plats tout decoupes, faisait d'un coup de sa cuiller sauter pour vous le morceau qu'on choisissait. Sur le grand poele de porcelaine a baguette de cuivre, une statue de femme drapee jusqu'au menton regardait immobile la salle pleine de monde.

Madame Bovary remarqua que plusieurs dames n'avaient pas mis leurs gants dans leur verre.

Cependant, au haut bout de la table, seul parmi toutes ces femmes, courbe sur son assiette remplie, et la serviette nouee dans le dos comme un enfant, un vieillard mangeait, laissant tomber de sa bouche des gouttes de sauce. Il avait les yeux erailles et portait une petite queue enroulee d'un ruban noir. C'etait le beau-pere du marquis, le vieux duc de Laverdiere, l'ancien favori du comte d'Artois, dans le temps des parties de chasse au Vaudreuil, chez le marquis de Conflans, et qui avait ete, disait-on, l'amant de la reine Marie-Antoinette entre MM. de Coigny et de Lauzun. Il avait mene une vie bruyante de debauches, pleine de duels, de paris, de femmes enlevees, avait devore sa fortune et effraye toute sa famille. Un domestique, derriere sa chaise, lui nommait tout haut, dans l'oreille, les plats qu'il designait du doigt en begayant ; et sans cesse les yeux d'Emma revenaient d'eux-memes sur ce vieil homme a levres pendantes, comme sur quelque chose d'extraordinaire et d'auguste. Il avait vecu a la Cour et couche dans le lit des reines !

On versa du vin de Champagne a la glace. Emma frissonna de toute sa peau en sentant ce froid dans sa bouche. Elle n'avait jamais vu de grenades ni mange d'ananas. Le sucre en poudre meme lui parut plus blanc et plus fin qu'ailleurs.

Les dames, ensuite, monterent dans leurs chambres s'appreter pour le bal.

Emma fit sa toilette avec la conscience meticuleuse d'une actrice a son debut. Elle disposa ses cheveux d'apres les recommandations du coiffeur, et elle entra dans sa robe de barege, etalee sur le lit. Le pantalon de Charles le serrait au ventre.

-- Les sous-pieds vont me gener pour danser, dit-il.

-- Danser ? reprit Emma.

-- Oui !

-- Mais tu as perdu la tete ! On se moquerait de toi, reste a ta place. D'ailleurs, c'est plus convenable pour un medecin, ajouta-t-elle.

Charles se tut. Il marchait de long en large, attendant qu'Emma fut habillee.

Il la voyait par-derriere, dans la glace, entre deux flambeaux. Ses yeux noirs semblaient plus noirs. Ses bandeaux, doucement bombes vers les oreilles, luisaient d'un eclat bleu ; une rose a son chignon tremblait sur une tige mobile, avec des gouttes d'eau factices au bout de ses feuilles. Elle avait une robe de safran pale, relevee par trois bouquets de roses pompon melees de verdure.

Charles vint l'embrasser sur l'epaule.

-- Laisse-moi ! dit-elle, tu me chiffonnes.

On entendit une ritournelle de violon et les sons d'un cor. Elle descendit l'escalier, se retenant de courir.

Les quadrilles etaient commences. Il arrivait du monde. On se poussait. Elle se plaa pres de la porte, sur une banquette.

Quand la contredanse fut finie, le parquet resta libre pour les groupes d'hommes causant debout et les domestiques en livree qui apportaient de grands plateaux. Sur la ligne des femmes assises, les eventails peints s'agitaient, les bouquets cachaient a demi le sourire des visages, et les flacons a bouchons d'or tournaient dans des mains entrouvertes dont les gants blancs marquaient la forme des ongles et serraient la chair au poignet. Les garnitures de dentelles, les broches de diamants, les bracelets a medaillon frissonnaient aux corsages, scintillaient aux poitrines, bruissaient sur les bras nus. Les chevelures, bien collees sur les fronts et tordues a la nuque, avaient, en couronnes, en grappes ou en rameaux, des myosotis, du jasmin, des fleurs de grenadier, des epis ou des bleuets. Pacifiques a leurs places, des meres a figure renfrognee portaient des turbans rouges.

Le coeur d'Emma lui battit un peu lorsque, son cavalier la tenant par le bout des doigts, elle vint se mettre en ligne et attendit le coup d'archet pour partir. Mais bientot l'emotion disparut ; et, se balanant au rythme de l'orchestre, elle glissait en avant, avec des mouvements legers du cou. Un sourire lui montait aux levres a certaines delicatesses du violon, qui jouait seul, quelquefois, quand les autres instruments se taisaient ; on entendait le bruit clair des louis d'or qui se versaient a cote, sur le tapis des tables ; puis tout reprenait a la fois, le cornet a pistons lanait un eclat sonore, les pieds retombaient en mesure, les jupes se bouffaient et frolaient, les mains se donnaient, se quittaient ; les memes yeux, s'abaissant devant vous, revenaient se fixer sur les votres.

Quelques hommes ( une quinzaine ) de vingt-cinq a quarante ans, dissemines parmi les danseurs ou causant a l'entree des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leurs differences d'age, de toilette ou de figure.

Leurs habits, mieux faits, semblaient d'un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenes en boucles vers les tempes, lustres par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la paleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu'entretient dans sa sante un regime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait a l'aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s'essuyaient les levres a des mouchoirs brodes d'un large chiffre, d'o sortait une odeur suave. Ceux qui commenaient a vieillir avaient l'air jeune, tandis que quelque chose de mur s'etendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifferents flottait la quietude de passions journellement assouvies ; et, a travers leurs manieres douces, perait cette brutalite particuliere que communique la domination de choses a demi faciles, dans lesquelles la force s'exerce et o la vanite s'amuse, le maniement des chevaux de race et la societe des femmes perdues.

A trois pas d'Emma, un cavalier en habit bleu causait Italie avec une jeune femme pale, portant une parure de perles. Ils vantaient la grosseur des piliers de Saint-Pierre, Tivoli, le Vesuve, Castellamare et les Cassines, les roses de Genes, le Colisee au clair de lune. Emma ecoutait de son autre oreille une conversation pleine de mots qu'elle ne comprenait pas. On entourait un tout jeune homme qui avait battu, la semaine d'avant,  Miss-Arabelle  et  Romulus  , et gagne deux mille louis a sauter un fosse, en Angleterre. L'un se plaignait de ses coureurs qui engraissaient ; un autre, des fautes d'impression qui avaient denature le nom de son cheval.

L'air du bal etait lourd ; les lampes palissaient. On refluait dans la salle de billard. Un domestique monta sur une chaise et cassa deux vitres ; au bruit des eclats de verre, madame Bovary tourna la tete et aperut dans le jardin, contre les carreaux, des faces de paysans qui regardaient. Alors le souvenir des Bertaux lui arriva. Elle revit la ferme, la mare bourbeuse, son pere en blouse sous les pommiers, et elle se revit elle-meme, comme autrefois, ecremant avec son doigt les terrines de lait dans la laiterie. Mais, aux fulgurations de l'heure presente, sa vie passee, si nette jusqu'alors, s'evanouissait tout entiere, et elle doutait presque de l'avoir vecue. Elle etait la ; puis autour du bal, il n'y avait plus que de l'ombre, etalee sur tout le reste. Elle mangeait alors une glace au marasquin, qu'elle tenait de la main gauche dans une coquille de vermeil, et fermait a demi les yeux, la cuiller entre les dents.

Une dame, pres d'elle, laissa tomber son eventail. Un danseur passait.

-- Que vous seriez bon, monsieur, dit la dame, de vouloir bien ramasser mon eventail, qui est derriere ce canape !

Le monsieur s'inclina, et, pendant qu'il faisait le mouvement d'etendre son bras, Emma vit la main de la jeune dame qui jetait dans son chapeau quelque chose de blanc, plie en triangle. Le monsieur, ramenant l'eventail, l'offrit a la dame, respectueusement ; elle le remercia d'un signe de tete et se mit a respirer son bouquet.

Apres le souper, o il y eut beaucoup de vins d'Espagne et de vins du Rhin, des potages a la bisque et au lait d'amandes, des puddings a la Trafalgar et toutes sortes de viandes froides avec des gelees alentour qui tremblaient dans les plats, les voitures, les unes apres les autres, commencerent a s'en aller. En ecartant du coin le rideau de mousseline, on voyait glisser dans l'ombre la lumiere de leurs lanternes. Les banquettes s'eclaircirent ; quelques joueurs restaient encore ; les musiciens rafraichissaient, sur leur langue, le bout de leurs doigts ; Charles dormait a demi, le dos appuye contre une porte.

A trois heures du matin, le cotillon commena. Emma ne savait pas valser. Tout le monde valsait, mademoiselle d'Andervilliers elle-meme et la marquise ; il n'y avait plus que les hotes du chateau, une douzaine de personnes a peu pres.

Cependant, un des valseurs, qu'on appelait familierement  vicomte  , et dont le gilet tres ouvert semblait moule sur sa poitrine, vint une seconde fois encore inviter madame Bovary, l'assurant qu'il la guiderait et qu'elle s'en tirerait bien.

Ils commencerent lentement, puis allerent plus vite. Ils tournaient : tout tournait autour d'eux, les lampes, les meubles, les lambris, et le parquet, comme un disque sur un pivot. En passant aupres des portes, la robe d'Emma, par le bas, s'eraflait au pantalon ; leurs jambes entraient l'une dans l'autre ; il baissait ses regards vers elle, elle levait les siens vers lui ; une torpeur la prenait, elle s'arreta. Ils repartirent ; et, d'un mouvement plus rapide, le vicomte, l'entrainant, disparut avec elle jusqu'au bout de la galerie, o, haletante, elle faillit tomber, et, un instant, s'appuya la tete sur sa poitrine. Et puis, tournant toujours, mais plus doucement, il la reconduisit a sa place ; elle se renversa contre la muraille et mit la main devant ses yeux.

Quand elle les rouvrit, au milieu du salon, une dame assise sur un tabouret avait devant elle trois valseurs agenouilles. Elle choisit le Vicomte, et le violon recommena.

On les regardait. Ils passaient et revenaient, elle immobile du corps et le menton baisse, et lui toujours dans sa meme pose, la taille cambree, le coude arrondi, la bouche en avant. Elle savait valser, celle-la ! Ils continuerent longtemps et fatiguerent tous les autres.

On causa quelques minutes encore, et, apres les adieux ou plutot le bonjour, les hotes du chateau s'allerent coucher.

Charles se trainait a la rampe, les genoux  lui rentraient dans le corps  . Il avait passe cinq heures de suite, tout debout devant les tables, a regarder jouer au whist sans y rien comprendre. Aussi poussa-t-il un grand soupir de satisfaction lorsqu'il eut retire ses bottes.

Emma mit un chale sur ses epaules, ouvrit la fenetre et s'accouda.

La nuit etait noire. Quelques gouttes de pluie tombaient. Elle aspira le vent humide qui lui rafraichissait les paupieres. La musique du bal bourdonnait encore a ses oreilles, et elle faisait des efforts pour se tenir eveillee, afin de prolonger l'illusion de cette vie luxueuse qu'il lui faudrait tout a l'heure abandonner.

Le petit jour parut. Elle regarda les fenetres du chateau, longuement, tachant de deviner quelles etaient les chambres de tous ceux qu'elle avait remarques la veille. Elle aurait voulu savoir leurs existences, y penetrer, s'y confondre.

Mais elle grelottait de froid. Elle se deshabilla et se blottit entre les draps, contre Charles qui dormait.

Il y eut beaucoup de monde au dejeuner. Le repas dura dix minutes ; on ne servit aucune liqueur, ce qui etonna le medecin. Ensuite mademoiselle d'Andervilliers ramassa des morceaux de brioche dans une bannette, pour les porter aux cygnes sur la piece d'eau, et on s'alla promener dans la serre chaude, o des plantes bizarres, herissees de poils, s'etageaient en pyramides sous des vases suspendus, qui, pareils a des nids de serpents trop pleins, laissaient retomber, de leurs bords, de longs cordons verts entrelaces. L'orangerie, que l'on trouvait au bout, menait a couvert jusqu'aux communs du chateau. Le Marquis, pour amuser la jeune femme, la mena voir les ecuries. Au-dessus des rateliers en forme de corbeille, des plaques de porcelaine portaient en noir le nom des chevaux. Chaque bete s'agitait dans sa stalle, quand on passait pres d'elle, en claquant de la langue. Le plancher de la sellerie luisait a l'oeil comme le parquet d'un salon. Les harnais de voiture etaient dresses dans le milieu sur deux colonnes tournantes, et les mors, les fouets, les etriers, les gourmettes ranges en ligne tout le long de la muraille.

Charles, cependant, alla prier un domestique d'atteler son  boc  . On l'amena devant le perron, et, tous les paquets y etant fourres, les epoux Bovary firent leurs politesses au Marquis et a la Marquise, et repartirent pour Tostes.

Emma, silencieuse, regardait tourner les roues. Charles, pose sur le bord extreme de la banquette, conduisait les deux bras ecartes, et le petit cheval trottait l'amble dans les brancards, qui etaient trop larges pour lui. Les guides molles battaient sur sa croupe en s'y trempant d'ecume, et la boite ficelee derriere le  boc  donnait contre la caisse de grands coups reguliers.

Ils etaient sur les hauteurs de Thibourville, lorsque devant eux, tout a coup, des cavaliers passerent en riant, avec des cigares a la bouche. Emma crut reconnaitre le Vicomte ; elle se detourna, et n'aperut a l'horizon que le mouvement des tetes s'abaissant et montant, selon la cadence inegale du trot ou du galop.

Un quart de lieue plus loin, il fallut s'arreter pour raccommoder, avec de la corde, le reculement qui etait rompu.

Mais Charles, donnant au harnais un dernier coup d'oeil, vit quelque chose par terre, entre les jambes de son cheval ; et il ramassa un porte-cigares tout borde de soie verte et blasonne a son milieu comme la portiere d'un carrosse.

-- Il y a meme deux cigares dedans, dit-il ; ce sera pour ce soir, apres diner.

-- Tu fumes donc ? demanda-t-elle.

-- Quelquefois, quand l'occasion se presente.

Il mit sa trouvaille dans sa poche et fouetta le bidet.

Quand ils arriverent chez eux, le diner n'etait point pret. Madame s'emporta. Nastasie repondit insolemment.

-- Partez ! dit Emma. -- C'est se moquer, je vous chasse.

Il y avait pour diner de la soupe a l'oignon, avec un morceau de veau a l'oseille. Charles, assis devant Emma, dit en se frottant les mains d'un air heureux :

-- Cela fait plaisir de se retrouver chez soi !

On entendait Nastasie qui pleurait. Il aimait un peu cette pauvre fille. Elle lui avait, autrefois, tenu societe pendant bien des soirs, dans les desoeuvrements de son veuvage. C'etait sa premiere pratique, sa plus ancienne connaissance du pays.

- Est-ce que tu l'as renvoyee pour tout de bon ? dit-il enfin.

- Oui. Qui m'en empeche ? repondit-elle.

Puis ils se chaufferent dans la cuisine, pendant qu'on appretait leur chambre. Charles se mit a fumer. Il fumait en avanant les levres, crachant a toute minute, se reculant a chaque bouffee.

-- Tu vas te faire mal, dit-elle dedaigneusement.

Il deposa son cigare, et courut avaler, a la pompe, un verre d'eau froide. Emma, saisissant le porte-cigares, le jeta vivement au fond de l'armoire.

La journee fut longue, le lendemain ! Elle se promena dans son jardinet, passant et revenant par les memes allees, s'arretant devant les plates-bandes, devant l'espalier, devant le cure de platre, considerant avec ebahissement toutes ces choses d'autrefois qu'elle connaissait si bien. Comme le bal deja lui semblait loin ! Qui donc ecartait, a tant de distance, le matin d'avant-hier et le soir d'aujourd'hui ? Son voyage a la Vaubyessard avait fait un trou dans sa vie, a la maniere de ces grandes crevasses qu'un orage, en une seule nuit, creuse quelquefois dans les montagnes. Elle se resigna pourtant ; elle serra pieusement dans la commode sa belle toilette et jusqu'a ses souliers de satin, dont la semelle s'etait jaunie a la cire glissante du parquet. Son coeur etait comme eux : au frottement de la richesse, il s'etait place dessus quelque chose qui ne s'effacerait pas.

Ce fut donc une occupation pour Emma que le souvenir de ce bal. Toutes les fois que revenait le mercredi, elle se disait en s'eveillant : Ah ! il y a huit jours... il y a quinze jours..., il y a trois semaines, j'y etais ! Et peu a peu, les physionomies se confondirent dans sa memoire, elle oublia l'air des contredanses, elle ne vit plus si nettement les livrees et les appartements ; quelques details s'en allerent, mais le regret lui resta.

IX.

Souvent, lorsque Charles etait sorti, elle allait prendre dans l'armoire, entre les plis du linge o elle l'avait laisse, le porte-cigares en soie verte.

Elle le regardait, l'ouvrait, et meme elle flairait l'odeur de sa doublure, melee de verveine et de tabac. A qui appartenait-il ?... Au Vicomte. C'etait peut-etre un cadeau de sa maitresse. On avait brode cela sur quelque metier de palissandre, meuble mignon que l'on cachait a tous les yeux, qui avait occupe bien des heures et o s'etaient penchees les boucles molles de la travailleuse pensive. Un souffle d'amour avait passe parmi les mailles du canevas ; chaque coup d'aiguille avait fixe la une esperance ou un souvenir, et tous ces fils de soie entrelaces n'etaient que la continuite de la meme passion silencieuse. Et puis le Vicomte, un matin, l'avait emporte avec lui. De quoi avait-on parle, lorsqu'il restait sur les cheminees a large chambranle, entre les vases de fleurs et les pendules Pompadour ? Elle etait a Tostes. Lui, il etait a Paris, maintenant ; la-bas ! Comment etait ce Paris ? Quel nom demesure ! Elle se le repetait a demi-voix, pour se faire plaisir ; il sonnait a ses oreilles comme un bourdon de cathedrale, il flamboyait a ses yeux jusque sur l'etiquette de ses pots de pommade.

La nuit, quand les mareyeurs, dans leurs charrettes, passaient sous ses fenetres en chantant  La Marjolaine  , elle s'eveillait ; et ecoutant le bruit des roues ferrees, qui, a la sortie du pays, s'amortissait vite sur la terre :

-- Ils y seront demain ! se disait-elle.

Et elle les suivait dans sa pensee, montant et descendant les cotes, traversant les villages, filant sur la grande route a la clarte des etoiles. Au bout d'une distance indeterminee, il se trouvait toujours une place confuse o expirait son reve.

Elle s'acheta un plan de Paris, et, du bout de son doigt, sur la carte, elle faisait des courses dans la capitale. Elle remontait les boulevards, s'arretant a chaque angle, entre les lignes des rues, devant les carres blancs qui figurent les maisons. Les yeux fatigues a la fin, elle fermait ses paupieres, et elle voyait dans les tenebres se tordre au vent des becs de gaz, avec des marche-pieds de caleches, qui se deployaient a grand fracas devant le peristyle des theatres.

Elle s'abonna a la  Corbeille  , journal des femmes, et au  Sylphe des salons  . Elle devorait, sans en rien passer, tous les comptes rendus de premieres representations, de courses et de soirees, s'interessait au debut d'une chanteuse, a l'ouverture d'un magasin. Elle savait les modes nouvelles, l'adresse des bons tailleurs, les jours de Bois ou d'Opera. Elle etudia, dans Eugene Sue, des descriptions d'ameublements ; elle lut Balzac et George Sand, y cherchant des assouvissements imaginaires pour ses convoitises personnelles. A table meme, elle apportait son livre, et elle tournait les feuillets, pendant que Charles mangeait en lui parlant. Le souvenir du Vicomte revenait toujours dans ses lectures. Entre lui et les personnages inventes, elle etablissait des rapprochements. Mais le cercle dont il etait le centre peu a peu s'elargit autour de lui, et cette aureole qu'il avait, s'ecartant de sa figure, s'etala plus au loin, pour illuminer d'autres reves.

Paris, plus vague que l'Ocean, miroitait donc aux yeux d'Emma dans une atmosphere vermeille. La vie nombreuse qui s'agitait en ce tumulte y etait cependant divisee par parties, classee en tableaux distincts. Emma n'en apercevait que deux ou trois qui lui cachaient tous les autres, et representaient a eux seuls l'humanite complete. Le monde des ambassadeurs marchait sur des parquets luisants, dans des salons lambrisses de miroirs, autour de tables ovales couvertes d'un tapis de velours a crepines d'or. Il y avait la des robes a queue, de grands mysteres, des angoisses dissimulees sous des sourires. Venait ensuite la societe des duchesses ; on y etait pale ; on se levait a quatre heures ; les femmes, pauvres anges ! portaient du point d'Angleterre au bas de leur jupon, et les hommes, capacites meconnues sous des dehors futiles, crevaient leurs chevaux par partie de plaisir, allaient passer a Bade la saison d'ete, et, vers la quarantaine enfin, epousaient des heritieres. Dans les cabinets de restaurants o l'on soupe apres minuit riait, a la clarte des bougies, la foule bigarree des gens de lettres et des actrices. Ils etaient, ceux-la, prodigues comme des rois, pleins d'ambitions ideales et de delires fantastiques. C'etait une existence au-dessus des autres, entre ciel et terre, dans les orages, quelque chose de sublime. Quant au reste du monde, il etait perdu, sans place precise, et comme n'existant pas. Plus les choses, d'ailleurs, etaient voisines, plus sa pensee s'en detournait. Tout ce qui l'entourait immediatement, campagne ennuyeuse, petits bourgeois imbeciles, mediocrite de l'existence, lui semblait une exception dans le monde, un hasard particulier o elle se trouvait prise, tandis qu'au-dela s'etendait a perte de vue l'immense pays des felicites et des passions. Elle confondait, dans son desir, les sensualites du luxe avec les joies du coeur, l'elegance des habitudes et les delicatesses du sentiment. Ne fallait-il pas a l'amour, comme aux plantes indiennes, des terrains prepares, une temperature particuliere ? Les soupirs au clair de lune, les longues etreintes, les larmes qui coulent sur les mains qu'on abandonne, toutes les fievres de la chair et les langueurs de la tendresse ne se separaient donc pas du balcon des grands chateaux qui sont pleins de loisirs, d'un boudoir a stores de soie avec un tapis bien epais, des jardinieres remplies, un lit monte sur une estrade, ni du scintillement des pierres precieuses et des aiguillettes de la livree.

Le garon de la poste, qui, chaque matin, venait panser la jument, traversait le corridor avec ses gros sabots ; sa blouse avait des trous, ses pieds etaient nus dans des chaussons. C'etait la le groom en culotte courte dont il fallait se contenter ! Quand son ouvrage etait fini, il ne revenait plus de la journee ; car Charles, en rentrant, mettait lui-meme son cheval a l'ecurie, retirait la selle et passait le licou, pendant que la bonne apportait une botte de paille et la jetait, comme elle le pouvait, dans la mangeoire.

Pour remplacer Nastasie ( qui enfin partit de Tostes, en versant des ruisseaux de larmes ) , Emma prit a son service une jeune fille de quatorze ans, orpheline et de physionomie douce. Elle lui interdit les bonnets de coton, lui apprit qu'il fallait vous parler a la troisieme personne, apporter un verre d'eau dans une assiette, frapper aux portes avant d'entrer, et a repasser, a empeser, a l'habiller, voulut en faire sa femme de chambre. La nouvelle bonne obeissait sans murmure pour n'etre point renvoyee ; et, comme Madame, d'habitude, laissait la clef au buffet, Felicite, chaque soir prenait une petite provision de sucre qu'elle mangeait toute seule, dans son lit, apres avoir fait sa priere.

L'apres-midi, quelquefois, elle allait causer en face avec les postillons. Madame se tenait en haut, dans son appartement.

Elle portait une robe de chambre tout ouverte, qui laissait voir, entre les revers a chale du corsage, une chemisette plissee avec trois boutons d'or. Sa ceinture etait une cordeliere a gros glands, et ses petites pantoufles de couleur grenat avaient une touffe de rubans larges, qui s'etalait sur le couvre-pied. Elle s'etait achete un buvard, une papeterie, un porte-plume et des enveloppes, quoiqu'elle n'eut personne a qui ecrire ; elle epoussetait son etagere, se regardait dans la glace, prenait un livre, puis, revant entre les lignes, le laissait tomber sur ses genoux. Elle avait envie de faire des voyages ou de retourner vivre a son couvent. Elle souhaitait a la fois mourir et habiter Paris.

Charles, a la neige a la pluie, chevauchait par les chemins de traverse. Il mangeait des omelettes sur la table des fermes, entrait son bras dans des lits humides, recevait au visage le jet tiede des saignees, ecoutait des rales, examinait des cuvettes, retroussait bien du linge sale ; mais il trouvait, tous les soirs, un feu flambant, la table servie, des meubles souples, et une femme en toilette fine, charmante et sentant frais, a ne savoir meme d'o venait cette odeur, ou si ce n'etait pas sa peau qui parfumait sa chemise.

Elle le charmait par quantite de delicatesses : c'etait tantot une maniere nouvelle de faonner pour les bougies des bobeches de papier, un volant qu'elle changeait a sa robe, ou le nom extraordinaire d'un mets bien simple, et que la bonne avait manque, mais que Charles, jusqu'au bout, avalait avec plaisir. Elle vit a Rouen des dames qui portaient a leur montre un paquet de breloques ; elle acheta des breloques. Elle voulut sur sa cheminee deux grands vases de verre bleu, et, quelque temps apres, un necessaire d'ivoire, avec un de de vermeil. Moins Charles comprenait ces elegances, plus il en subissait la seduction. Elles ajoutaient quelque chose au plaisir de ses sens et a la douceur de son foyer. C'etait comme une poussiere d'or qui sablait tout du long le petit sentier de sa vie.

Il se portait bien, il avait bonne mine ; sa reputation etait etablie tout a fait. Les campagnards le cherissaient parce qu'il n'etait pas fier. Il caressait les enfants, n'entrait jamais au cabaret, et, d'ailleurs, inspirait de la confiance par sa moralite. Il reussissait particulierement dans les catarrhes et maladies de poitrine. Craignant beaucoup de tuer son monde, Charles, en effet, n'ordonnait guere que des potions calmantes, de temps a autre de l'emetique, un bain de pieds ou des sangsues. Ce n'est pas que la chirurgie lui fit peur ; il vous saignait les gens largement, comme des chevaux, et il avait pour l'extraction des dents une  poigne d'enfer  .

Enfin,  pour se tenir au courant  , il prit un abonnement a  la Ruche medicale  , journal nouveau dont il avait reu le prospectus. Il en lisait un peu apres son diner ; mais la chaleur de l'appartement, jointe a la digestion, faisait qu'au bout de cinq minutes il s'endormait ; et il restait la, le menton sur ses deux mains, et les cheveux etales comme une criniere jusqu'au pied de la lampe. Emma le regardait en haussant les epaules. Que n'avait-elle, au moins, pour mari un de ces hommes d'ardeurs taciturnes qui travaillent la nuit dans les livres, et portent enfin, a soixante ans, quand vient l'age des rhumatismes, une brochette de croix, sur leur habit noir, mal fait. Elle aurait voulu que ce nom de Bovary, qui etait le sien, fut illustre, le voir etale chez les libraires, repete dans les journaux, connu par toute la France. Mais Charles n'avait point d'ambition : Un medecin d'Yvetot, avec qui dernierement il s'etait trouve en consultation, l'avait humilie quelque peu, au lit meme du malade, devant les parents assembles. Quand Charles lui raconta, le soir, cette anecdote, Emma s'emporta bien haut contre le confrere. Charles en fut attendri. Il la baisa au front avec une larme. Mais elle etait exasperee de honte, elle avait envie de le battre, elle alla dans le corridor ouvrir la fenetre et huma l'air frais pour se calmer.

-- Quel pauvre homme ! quel pauvre homme ! disait-elle tout bas, en se mordant les levres.

Elle se sentait, d'ailleurs, plus irritee de lui. Il prenait, avec l'age, des allures epaisses ; il coupait, au dessert, le bouchon des bouteilles vides ; il se passait, apres manger, la langue sur les dents ; il faisait, en avalant sa soupe, un gloussement a chaque gorgee, et, comme il commenait d'engraisser, ses yeux, deja petits, semblaient remontes vers les tempes par la bouffissure de ses pommettes.

Emma, quelquefois, lui rentrait dans son gilet la bordure rouge de ses tricots, rajustait sa cravate, ou jetait a l'ecart les gants deteints qu'il se disposait a passer ; et ce n'etait pas, comme il croyait, pour lui ; c'etait pour elle-meme, par expansion d'egosme, agacement nerveux. Quelquefois aussi, elle lui parlait des choses qu'elle avait lues, comme d'un passage de roman, d'une piece nouvelle, ou de l'anecdote du  grand monde  que l'on racontait dans le feuilleton ; car, enfin, Charles etait quelqu'un, une oreille toujours ouverte, une approbation toujours prete. Elle faisait bien des confidences a sa levrette ! Elle en eut fait aux buches de la cheminee et au balancier de la pendule.

Au fond de son ame, cependant, elle attendait un evenement. Comme les matelots en detresse, elle promenait sur la solitude de sa vie des yeux desesperes, cherchant au loin quelque voile blanche dans les brumes de l'horizon. Elle ne savait pas quel serait ce hasard, le vent qui le pousserait jusqu'a elle, vers quel rivage il la menerait, s'il etait chaloupe ou vaisseau a trois ponts, charge d'angoisses ou plein de felicites jusqu'aux sabords. Mais, chaque matin, a son reveil, elle l'esperait pour la journee, et elle ecoutait tous les bruits, se levait en sursaut, s'etonnait qu'il ne vint pas ; puis, au coucher du soleil, toujours plus triste, desirait etre au lendemain.

Le printemps reparut. Elle eut des etouffements aux premieres chaleurs, quand les poiriers fleurirent.

Des le commencement de juillet, elle compta sur ses doigts combien de semaines lui restaient pour arriver au mois d'octobre, pensant que le marquis d'Andervilliers, peut-etre, donnerait encore un bal a la Vaubyessard. Mais tout septembre s'ecoula sans lettres ni visites.

Apres l'ennui de cette deception, son coeur de nouveau resta vide, et alors la serie des memes journees recommena.

Elles allaient donc maintenant se suivre ainsi a la file, toujours pareilles, innombrables, et n'apportant rien ! Les autres existences, si plates qu'elles fussent, avaient du moins la chance d'un evenement. Une aventure amenait parfois des peripeties a l'infini, et le decor changeait. Mais, pour elle, rien n'arrivait, Dieu l'avait voulu ! L'avenir etait un corridor tout noir, et qui avait au fond sa porte bien fermee.

Elle abandonna la musique. Pourquoi jouer ? qui l'entendrait ? Puisqu'elle ne pourrait jamais, en robe de velours a manches courtes, sur un piano d'Erard, dans un concert, battant de ses doigts legers les touches d'ivoire, sentir, comme une brise, circuler autour d'elle un murmure d'extase, ce n'etait pas la peine de s'ennuyer a etudier. Elle laissa dans l'armoire ses cartons a dessin et la tapisserie. A quoi bon ? a quoi bon ? La couture l'irritait.

-- J'ai tout lu, se disait-elle.

Et elle restait a faire rougir les pincettes, ou regardant la pluie tomber.

Comme elle etait triste le dimanche, quand on sonnait les vepres ! Elle ecoutait, dans un hebetement attentif, tinter un a un les coups feles de la cloche. Quelque chat sur les toits, marchant lentement, bombait son dos aux rayons pales du soleil. Le vent, sur la grande route, soufflait des trainees de poussieres. Au loin, parfois, un chien hurlait : et la cloche, a temps egaux, continuait sa sonnerie monotone qui se perdait dans la campagne.

Cependant on sortait de l'eglise. Les femmes en sabots cires, les paysans en blouse neuve, les petits enfants qui sautillaient nu-tete devant eux, tout rentrait chez soi. Et, jusqu'a la nuit, cinq ou six hommes, toujours les memes, restaient a jouer au bouchon, devant la grande porte de l'auberge.

L'hiver fut froid. Les carreaux, chaque matin, etaient charges de givre, et la lumiere, blanchatre a travers eux, comme par des verres depolis, quelquefois ne variait pas de la journee. Des quatre heures du soir, il fallait allumer la lampe.

Les jours qu'il faisait beau, elle descendait dans le jardin. La rosee avait laisse sur les choux des guipures d'argent avec de longs fils clairs qui s'etendaient de l'un a l'autre. On n'entendait pas d'oiseaux, tout semblait dormir, l'espalier couvert de paille et la vigne comme un grand serpent malade sous le chaperon du mur, o l'on voyait, en s'approchant, se trainer des cloportes a pattes nombreuses. Dans les sapinettes, pres de la haie, le cure en tricorne qui lisait son breviaire avait perdu le pied droit et meme le platre, s'ecaillant a la gelee, avait fait des gales blanches sur sa figure.

Puis elle remontait, fermait la porte, etalait les charbons, et, defaillant a la chaleur du foyer, sentait l'ennui plus lourd qui retombait sur elle. Elle serait bien descendue causer avec la bonne, mais une pudeur la retenait.

Tous les jours, a la meme heure, le maitre d'ecole, en bonnet de soie noire, ouvrait les auvents de sa maison, et le garde-champetre passait, portant son sabre sur sa blouse. Soir et matin, les chevaux de la poste, trois par trois, traversaient la rue pour aller boire a la mare. De temps a autre, la porte d'un cabaret faisait tinter sa sonnette, et, quand il y avait du vent, l'on entendait grincer sur leurs deux tringles les petites cuvettes en cuivre du perruquier, qui servaient d'enseigne a sa boutique. Elle avait pour decoration une vieille gravure de modes collee contre un carreau et un buste de femme en cire, dont les cheveux etaient jaunes. Lui aussi, le perruquier, il se lamentait de sa vocation arretee, de son avenir perdu, et, revant quelque boutique dans une grande ville, comme a Rouen, par exemple, sur le port, pres du theatre, il restait toute la journee a se promener en long, depuis la mairie jusqu'a l'eglise, sombre, et attendant la clientele. Lorsque madame Bovary levait les yeux, elle le voyait toujours la, comme une sentinelle en faction, avec son bonnet grec sur l'oreille et sa veste de lasting.

Dans l'apres-midi, quelquefois, une tete d'homme apparaissait derriere les vitres de la salle, tete halee, a favoris noirs, et qui souriait lentement d'un large sourire doux a dents blanches. Une valse aussitot commenait, et, sur l'orgue, dans un petit salon, des danseurs hauts comme le doigt, femmes en turban rose, Tyroliens en jaquette, singes en habit noir, messieurs en culotte courte, tournaient, tournaient entre les fauteuils, les canapes, les consoles, se repetant dans les morceaux de miroir que raccordait a leurs angles un filet de papier dore. L'homme faisait aller sa manivelle, regardant a droite, a gauche et vers les fenetres. De temps a autre, tout en lanant contre la borne un long jet de salive brune, il soulevait du genou son instrument, dont la bretelle dure lui fatiguait l'epaule ; et, tantot dolente et trainarde, ou joyeuse et precipitee, la musique de la boite s'echappait en bourdonnant a travers un rideau de taffetas rose, sous une grille de cuivre en arabesque. C'etaient des airs que l'on jouait ailleurs sur les theatres, que l'on chantait dans les salons, que l'on dansait le soir sous des lustres eclaires, echos du monde qui arrivaient jusqu'a Emma. Des sarabandes a n'en plus finir se deroulaient dans sa tete, et, comme une bayadere sur les fleurs d'un tapis, sa pensee bondissait avec les notes, se balanait de reve en reve, de tristesse en tristesse. Quand l'homme avait reu l'aumone dans sa casquette, il rabattait une vieille couverture de laine bleue, passait son orgue sur son dos et s'eloignait d'un pas lourd. Elle le regardait partir.

Mais c'etait surtout aux heures des repas qu'elle n'en pouvait plus, dans cette petite salle au rez-de-chaussee, avec le poele qui fumait, la porte qui criait, les murs qui suintaient, les paves humides ; toute l'amertume de l'existence lui semblait servie sur son assiette, et, a la fumee du bouilli, il montait du fond de son ame comme d'autres bouffees d'affadissement. Charles etait long a manger ; elle grignotait quelques noisettes, ou bien, appuyee du coude, s'amusait, avec la pointe de son couteau, a faire des raies sur la toile ciree.

Elle laissait maintenant tout aller dans son menage, et madame Bovary mere, lorsqu'elle vint passer a Tostes une partie du careme, s'etonna fort de ce changement. Elle, en effet, si soigneuse autrefois et delicate, elle restait a present des journees entieres sans s'habiller, portait des bas de coton gris, s'eclairait a la chandelle. Elle repetait qu'il fallait economiser, puisqu'ils n'etaient pas riches, ajoutant qu'elle etait tres contente, tres heureuse, que Tostes lui plaisait beaucoup, et autres discours nouveaux qui fermaient la bouche a la belle-mere. Du reste, Emma ne semblait plus disposee a suivre ses conseils ; une fois meme, madame Bovary s'etant avisee de pretendre que les maitres devaient surveiller la religion de leurs domestiques, elle lui avait repondu d'un oeil si colere et avec un sourire tellement froid, que la bonne femme ne s'y frotta plus.

Emma devenait difficile, capricieuse. Elle se commandait des plats pour elle, n'y touchait point, un jour ne buvait que du lait pur, et, le lendemain, des tasses de the a la douzaine. Souvent elle s'obstinait a ne pas sortir, puis elle suffoquait, ouvrait les fenetres, s'habillait en robe legere. Lorsqu'elle avait bien rudoye sa servante, elle lui faisait des cadeaux ou l'envoyait se promener chez les voisines, de meme qu'elle jetait parfois aux pauvres toutes les pieces blanches de sa bourse, quoiqu'elle ne fut guere tendre cependant, ni facilement accessible a l'emotion d'autrui, comme la plupart des gens issus de campagnards, qui gardent toujours a l'ame quelque chose de la callosite des mains paternelles.

Vers la fin de fevrier, le pere Rouault, en souvenir de sa guerison, apporta lui-meme a son gendre une dinde superbe, et il resta trois jours a Tostes. Charles etant a ses malades, Emma lui tint compagnie. Il fuma dans la chambre, cracha sur les chenets, causa culture, veaux, vaches, volailles et conseil municipal ; si bien qu'elle referma la porte, quand il fut parti, avec un sentiment de satisfaction qui la surprit elle-meme. D'ailleurs, elle ne cachait plus son mepris pour rien, ni pour personne ; et elle se mettait quelque fois a exprimer des opinions singulieres, blamant ce que l'on approuvait, et approuvant des choses perverses ou immorales : ce qui faisait ouvrir de grands yeux a son mari.

Est-ce que cette misere durerait toujours ? est-ce qu'elle n'en sortirait pas ? Elle valait bien cependant toutes celles qui vivaient heureuses ! Elle avait vu des duchesses a la Vaubyessard qui avaient la taille plus lourde et les faons plus communes, et elle execrait l'injustice de Dieu ; elle s'appuyait la tete aux murs pour pleurer ; elle enviait les existences tumultueuses, les nuits masquees, les insolents plaisirs avec tous les eperduments qu'elle ne connaissait pas et qu'ils devaient donner.

Elle palissait et avait des battements de coeur. Charles lui administra de la valeriane et des bains de camphre. Tout ce que l'on essayait semblait l'irriter davantage.

En de certains jours, elle bavardait avec une abondance febrile ; a ces exaltations succedaient tout a coup des torpeurs o elle restait sans parler, sans bouger. Ce qui la ranimait alors, c'etait de se repandre sur les bras un flacon d'eau de Cologne.

Comme elle se plaignait de Tostes continuellement, Charles imagina que la cause de sa maladie etait sans doute dans quelque influence locale, et, s'arretant a cette idee, il songea serieusement a aller s'etablir ailleurs.

Des lors, elle but du vinaigre pour se faire maigrir, contracta une petite toux seche et perdit completement l'appetit.

Il en coutait a Charles d'abandonner Tostes apres quatre ans de sejour et au moment  o il commenait a s'y poser  . S'il le fallait, cependant ! Il la conduisit a Rouen voir son ancien maitre. C'etait une maladie nerveuse : on devait la changer d'air.

Apres s'etre tourne de cote et d'autre, Charles apprit qu'il y avait dans l'arrondissement de Neufchatel, un fort bourg nomme Yonville-l'Abbaye, dont le medecin, qui etait un refugie polonais, venait de decamper la semaine precedente. Alors il ecrivit au pharmacien de l'endroit pour savoir quel etait le chiffre de la population, la distance o se trouvait le confrere le plus voisin, combien par annee gagnait son predecesseur, etc. ; et, les reponses ayant ete satisfaisantes, il se resolut a demenager vers le printemps, si la sante d'Emma ne s'ameliorait pas.

Un jour qu'en prevision de son depart elle faisait des rangements dans un tiroir, elle se piqua les doigts a quelque chose. C'etait un fil de fer de son bouquet de mariage. Les boutons d'oranger etaient jaunes de poussiere, et les rubans de satin, a lisere d'argent, s'effiloquaient par le bord. Elle le jeta dans le feu. Il s'enflamma plus vite qu'une paille seche. Puis ce fut comme un buisson rouge sur les cendres, et qui se rongeait lentement. Elle le regarda bruler. Les petites baies de carton eclataient, les fils d'archal se tordaient, le galon se fondait ; et les corolles de papier, racornies, se balanant le long de la plaque comme des papillons noirs, enfin s'envolerent par la cheminee.

Quand on partit de Tostes, au mois de mars, madame Bovary etait enceinte.

DEUXIEME PARTIE

I.

Yonville-l'Abbaye ( ainsi nomme a cause d'une ancienne abbaye de Capucins dont les ruines n'existent meme plus ) est un bourg a huit lieues de Rouen, entre la route d'Abbeville et celle de Beauvais, au fond d'une vallee qu'arrose la Rieule, petite riviere qui se jette dans l'Andelle, apres avoir fait tourner trois moulins vers son embouchure, et o il y a quelques truites, que les garons, le dimanche, s'amusent a pecher a la ligne.

On quitte la grande route a la Boissiere et l'on continue a plat jusqu'au haut de la cote des Leux, d'o l'on decouvre la vallee. La riviere qui la traverse en fait comme deux regions de physionomie distincte : tout ce qui est a gauche est en herbage, tout ce qui est a droite est en labour. La prairie s'allonge sous un bourrelet de collines basses pour se rattacher par-derriere aux paturages du pays de Bray, tandis que, du cote de l'est, la plaine, montant doucement, va s'elargissant et etale a perte de vue ses blondes pieces de ble. L'eau qui court au bord de l'herbe separe d'une raie blanche la couleur des pres et celle des sillons, et la campagne ainsi ressemble a un grand manteau deplie qui a un collet de velours vert borde d'un galon d'argent.

Au bout de l'horizon, lorsqu'on arrive, on a devant soi les chenes de la foret d'Argueil, avec les escarpements de la cote Saint-Jean, rayes du haut en bas par de longues trainees rouges, inegales ; ce sont les traces de pluies, et ces tons de brique, tranchant en filets minces sur la couleur grise de la montagne, viennent de la quantite de sources ferrugineuses qui coulent au-dela dans le pays d'alentour.

On est ici sur les confins de la Normandie, de la Picardie et de l'Ile-de-France, contree batarde o le langage est sans accentuation, comme le paysage sans caractere. C'est la que l'on fait les pires fromages de Neufchatel de tout l'arrondissement, et, d'autre part, la culture y est couteuse, parce qu'il faut beaucoup de fumier pour engraisser ces terres friables pleines de sable et de cailloux.

Jusqu'en 1835, il n'y avait point de route praticable pour arriver a Yonville ; mais on a etabli vers cette epoque un chemin de  grande vicinalite  qui relie la route d'Abbeville a celle d'Amiens, et sert quelquefois aux rouliers allant de Rouen dans les Flandres. Cependant, Yonville-l'Abbaye est demeuree stationnaire, malgre ses  debouches nouveaux  . Au lieu d'ameliorer les cultures, on s'y obstine encore aux herbages, quelques deprecies qu'ils soient, et le bourg paresseux, s'ecartant de la plaine, a continue naturellement a s'agrandir vers la riviere. On l'aperoit de loin, tout couche en long sur la rive, comme un gardeur de vaches qui fait la sieste au bord de l'eau.

Au bas de la cote, apres le pont, commence une chaussee plantee de jeunes trembles, qui vous mene en droite ligne jusqu'aux premieres maisons du pays. Elles sont encloses de haies, au milieu de cours pleines de batiments epars, pressoirs, charretteries et bouilleries disseminees sous les arbres touffus portant des echelles, des gaules ou des faux accrochees dans leur branchage. Les toits de chaume, comme des bonnets de fourrure rabattus sur des yeux, descendent jusqu'au tiers a peu pres des fenetres basses, dont les gros verres bombes sont garnis d'un noeud dans le milieu, a la faon des culs de bouteilles. Sur le mur de platre que traversent en diagonale des lambourdes noires s'accroche parfois quelque maigre poirier, et les rez-de-chaussee ont a leur porte une petite barriere tournante pour les defendre des poussins, qui viennent picorer, sur le seuil, des miettes de pain bis trempe de cidre. Cependant les cours se font plus etroites, les habitations se rapprochent, les haies disparaissent ; un fagot de fougeres se balance sous une fenetre au bout d'un manche a balai ; il y a la forge d'un marechal et ensuite un charron avec deux ou trois charrettes neuves, en dehors, qui empietent sur la route. Puis, a travers une claire-voie, apparait une maison blanche au-dela d'un rond de gazon que decore un Amour, le doigt pose sur la bouche ; deux vases en fonte sont a chaque bout du perron ; des panonceaux brillent a la porte ; c'est la maison du notaire, et la plus belle du pays.

L'eglise est de l'autre cote de la rue, vingt pas plus loin, a l'entree de la place. Le petit cimetiere qui l'entoure, clos d'un mur a hauteur d'appui, est si bien rempli de tombeaux, que les vieilles pierres a ras du sol font un dallage continu, o l'herbe a dessine de soi-meme des carres verts reguliers. L'eglise a ete rebatie a neuf dans les dernieres annees du regne de Charles X. La voute en bois commence a se pourrir par le haut et, de place en place, a des enfonures noires dans sa couleur bleue. Au dessus de la porte, o seraient les orgues, se tient un jube pour les hommes, avec un escalier tournant qui retentit sous les sabots.

Le grand jour, arrivant par les vitraux tout unis, eclaire obliquement les bancs ranges en travers de la muraille, que tapisse a et la quelque paillasson cloue, ayant au dessous de lui ces mots en grosses lettres : " Banc de M. un tel " . Plus loin, a l'endroit o le vaisseau se retrecit, le confessionnal fait pendant a une statuette de la Vierge, vetue d'une robe de satin, coiffee d'un voile de tulle seme d'etoiles d'argent, et tout empourpree aux pommettes comme une idole des iles Sandwich ; enfin une copie de la  Sainte Famille, envoi du ministre de l'Interieur  , dominant le maitre-autel entre quatre chandeliers, termine au fond la perspective. Les stalles du choeur, en bois de sapin, sont restees sans etre peintes.

Les halles, c'est-a-dire un toit de tuiles supporte par une vingtaine de poteaux, occupent a elles seules la moitie environ de la grande place d'Yonville. La mairie, construite  sur les dessins d'un architecte de Paris  , est une maniere de temple grec qui fait l'angle, a cote de la maison du pharmacien. Elle a, au rez-de-chaussee, trois colonnes ioniques et, au premier etage, une galerie a plein cintre, tandis que le tympan qui la termine est rempli par un coq gaulois, appuye d'une patte sur la Charte et tenant de l'autre les balances de la justice. Mais ce qui attire le plus les yeux, c'est, en face de l'auberge du  Lion d'or  , la pharmacie de M. Homais ! Le soir, principalement, quand son quinquet est allume et que les bocaux rouges et verts qui embellissent sa devanture allongent au loin, sur le sol, leurs deux clartes de couleur, alors, a travers elles, comme dans des feux de Bengale, s'entrevoit l'ombre du pharmacien accoude sur son pupitre. Sa maison, du haut en bas, est placardee d'inscriptions ecrites en anglaise, en ronde, en moulee : " Eaux de Vichy, de Seltz et de Bareges, robs depuratifs, medecine Raspail, racabout des Arabes, pastilles Darcet, pate Regnault, bandages, bains, chocolats de sante, etc " . Et l'enseigne, qui tient toute la largeur de la boutique, porte en lettres d'or :  Homais, pharmacien  . Puis, au fond de la boutique, derriere les grandes balances scellees sur le comptoir, le mot  laboratoire  se deroule au-dessus d'une porte vitree qui, a moitie de sa hauteur, repete encore une fois  Homais  , en lettres d'or, sur un fond noir.

Il n'y a plus ensuite rien a voir dans Yonville. La rue ( la seule ) , longue d'une portee de fusil et bordee de quelques boutiques, s'arrete court au tournant de la route. Si on la laisse sur la droite et que l'on suive le bas de la cote Saint-Jean, bientot on arrive au cimetiere.

Lors du cholera, pour l'agrandir, on a abattu un pan de mur et achete trois acres de terre a cote ; mais toute cette portion nouvelle est presque inhabitee, les tombes, comme autrefois, continuant a s'entasser vers la porte. Le gardien, qui est en meme temps fossoyeur et bedeau a l'eglise ( tirant ainsi des cadavres de la paroisse un double benefice ) , a profite du terrain vide pour y semer des pommes de terre. D'annee en annee, cependant, son petit champ se retrecit, et, lorsqu'il survient une epidemie, il ne sait pas s'il doit se rejouir des deces ou s'affliger des sepultures.

-- Vous vous nourrissez des morts, Lestiboudois ! lui dit enfin, un jour, M. le cure.

Cette parole sombre le fit reflechir ; elle l'arreta pour quelque temps ; mais, aujourd'hui encore, il continue la culture de ses tubercules, et meme soutient avec aplomb qu'ils poussent naturellement.

Depuis les evenements que l'on va raconter, rien, en effet, n'a change a Yonville. Le drapeau tricolore de fer-blanc tourne toujours au haut du clocher de l'eglise ; la boutique du marchand de nouveautes agite encore au vent ses deux banderoles d'indienne ; les foetus du pharmacien, comme des paquets d'amadou blanc, se pourrissent de plus en plus dans leur alcool bourbeux, et, au-dessus de la grande porte de l'auberge, le vieux lion d'or, deteint par les pluies, montre toujours aux passants sa frisure de caniche.

Le soir que les epoux Bovary devaient arriver a Yonville, madame veuve Lefranois, la maitresse de cette auberge, etait si fort affairee, qu'elle suait a grosses gouttes en remuant ses casseroles. C'etait, le lendemain, jour de marche dans le bourg. Il fallait d'avance tailler les viandes, vider les poulets, faire de la soupe et du cafe. Elle avait, de plus, le repas de ses pensionnaires, celui du medecin, de sa femme et de leur bonne ; le billard retentissait d'eclats de rire ; trois meuniers, dans la petite salle, appelaient pour qu'on leur apportat de l'eau-de-vie ; le bois flambait, la braise craquait, et, sur la longue table de la cuisine, parmi les quartiers de mouton cru, s'elevaient des piles d'assiettes qui tremblaient aux secousses du billot o l'on hachait des epinards. On entendait, dans la basse-cour, crier les volailles que la servante poursuivait pour leur couper le cou.

Un homme en pantoufles de peau verte, quelque peu marque de petite verole et coiffe d'un bonnet de velours a gland d'or, se chauffait le dos contre la cheminee. Sa figure n'exprimait rien que la satisfaction de soi-meme, et il avait l'air aussi calme dans la vie que le chardonneret suspendu au-dessus de sa tete, dans une cage d'osier : c'etait le pharmacien.

-- Artemise ! criait la maitresse d'auberge, casse de la bourree, emplis les carafes, apporte de l'eau-de-vie, depeche-toi ! Au moins, si je savais quel dessert offrir a la societe que vous attendez ! Bonte divine ! les commis du demenagement recommencent leur tintamarre dans le billard ! Et leur charrette qui est restee sous la grande porte ?  L'hirondelle  est capable de la defoncer en arrivant ! Appelle Polyte pour qu'il la remise !... Dire que, depuis le matin, monsieur Homais, ils ont peut-etre fait quinze parties et bu huit pots de cidre !... Mais ils vont me dechirer le tapis, continuait-elle en les regardant de loin, son ecumoire a la main.

-- Le mal ne serait pas grand, repondit M. Homais, vous en acheteriez un autre.

-- Un autre billard ! s'exclama la veuve.

-- Puisque celui-la ne tient plus, madame Lefranois, je vous le repete, vous vous faites tort ! Vous vous faites grand tort ! Et puis les amateurs, a present, veulent des blouses etroites et des queues lourdes. On ne joue plus la bille ; tout est change ! Il faut marcher avec son siecle ! Regardez Tellier, plutot...

L'hotesse devint rouge de depit. Le pharmacien ajouta :

-- Son billard, vous avez beau dire, est plus mignon que le votre ; et qu'on ait l'idee, par exemple, de monter une poule patriotique pour la Pologne ou les inondes de Lyon...

-- Ce ne sont pas des gueux comme lui qui nous font peur ! interrompit l'hotesse, en haussant ses grosses epaules. Allez ! allez ! monsieur Homais, tant que le  Lion d'Or  vivra, on y viendra. Nous avons du foin dans nos bottes, nous autres ! Au lieu qu'un de ces matins vous verrez le  Cafe Franais  ferme, et avec une belle affiche sur les auvents !... Changer mon billard, continuait-elle en se parlant a elle-meme, lui qui m'est si commode pour ranger ma lessive, et sur lequel, dans le temps de la chasse, j'ai mis coucher jusqu'a six voyageurs !... Mais ce lambin d'Hivert qui n'arrive pas !

-- L'attendez-vous pour le diner de vos messieurs ? demanda le pharmacien.

-- L'attendre ? Et M. Binet donc ! A six heures battant vous allez le voir entrer, car son pareil n'existe pas sur la terre pour l'exactitude. Il lui faut toujours sa place dans la petite salle ! On le tuerait plutot que de le faire diner ailleurs ! et degoute qu'il est ! et si difficile pour le cidre ! Ce n'est pas comme M. Leon ; lui, il arrive quelquefois a sept heures, sept heures et demie meme ; il ne regarde seulement pas a ce qu'il mange. Quel bon jeune homme ! Jamais un mot plus haut que l'autre.

-- C'est qu'il y a bien de la difference, voyez-vous, entre quelqu'un qui a reu de l'education et un ancien carabinier qui est percepteur.

Six heures sonnerent. Binet entra.

Il etait vetu d'une redingote bleue, tombant droit d'elle-meme tout autour de son corps maigre, et sa casquette de cuir, a pattes nouees par des cordons sur le sommet de sa tete, laissait voir, sous la visiere relevee, un front chauve, qu'avait deprime l'habitude du casque. Il portait un gilet de drap noir, un col de crin, un pantalon gris, et, en toute saison, des bottes bien cirees qui avaient deux renflements paralleles, a cause de la saillie de ses orteils. Pas un poil ne depassait la ligne de son collier blond, qui, contournant la machoire, encadrait comme la bordure d'une plate-bande sa longue figure terne, dont les yeux etaient petits et le nez busque. Fort a tous les jeux de cartes, bon chasseur et possedant une belle ecriture, il avait chez lui un tour, o il s'amusait a tourner des ronds de serviette dont il encombrait sa maison, avec la jalousie d'un artiste et l'egosme d'un bourgeois.

Il se dirigea vers la petite salle : mais il fallut d'abord en faire sortir les trois meuniers ; et, pendant tout le temps que l'on fut a mettre son couvert, Binet resta silencieux a sa place, aupres du poele ; puis il ferma la porte et retira sa casquette, comme d'usage.

-- Ce ne sont pas les civilites qui lui useront la langue ! dit le pharmacien, des qu'il fut seul avec l'hotesse.

-- Jamais il ne cause davantage, repondit-elle ; il est venu ici, la semaine derniere, deux voyageurs en draps, des garons pleins d'esprit qui contaient, le soir, un tas de farces que j'en pleurais de rire : eh bien ! il restait la, comme une alose, sans dire un mot.

-- Oui, fit le pharmacien, pas d'imagination, pas de saillies, rien de ce qui constitue l'homme de societe !

-- On dit pourtant qu'il a des moyens, objecta l'hotesse.

-- Des moyens ! repliqua M. Homais ; lui ! des moyens ? Dans sa partie, c'est possible, ajouta-t-il d'un ton plus calme.

Et il reprit :

-- Ah ! qu'un negociant qui a des relations considerables, qu'un jurisconsulte, un medecin, un pharmacien soient tellement absorbes qu'ils en deviennent fantasques et bourrus meme, je le comprends ; on en cite des traits dans l'histoire ! Mais, au moins, c'est qu'ils pensent a quelque chose. Moi, par exemple, combien de fois m'est-il arrive de chercher ma plume sur mon bureau pour ecrire une etiquette, et de trouver, en definitive, que je l'avais placee a mon oreille !

Cependant, madame Lefranois alla sur le seuil regarder si  l'Hirondelle  n'arrivait pas. Elle tressaillit. Un homme vetu de noir entra tout a coup dans la cuisine. On distinguait, aux dernieres lueurs du crepuscule, qu'il avait une figure rubiconde et le corps athletique.

-- Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur le cure ? demanda la maitresse d'auberge, tout en atteignant sur la cheminee un des flambeaux de cuivre qui s'y trouvaient ranges en colonnade avec leurs chandelles ; voulez-vous prendre quelque chose ? un doigt de cassis, un verre de vin ?

L'ecclesiastique refusa fort civilement. Il venait chercher son parapluie, qu'il avait oublie l'autre jour au couvent d'Ernemont, et, apres avoir prie madame Lefranois de le lui faire remettre au presbytere dans la soiree, il sortit pour se rendre a l'eglise, o l'on sonnait  l'Angelus  .

Quand le pharmacien n'entendit plus sur la place le bruit de ses souliers, il trouva fort inconvenante sa conduite de tout a l'heure. Ce refus d'accepter un rafraichissement lui semblait une hypocrisie des plus odieuses ; les pretres gouaillaient tous sans qu'on les vit, et cherchaient a ramener le temps de la dime.

L'hotesse prit la defense de son cure :

-- D'ailleurs, il en plierait quatre comme vous sur son genou. Il a, l'annee derniere, aide nos gens a rentrer la paille ; il en portait jusqu'a six bottes a la fois, tant il est fort !

-- Bravo ! dit le pharmacien. Envoyez donc vos filles a confesse a des gaillards d'un temperament pareil ! Moi, si j'etais le gouvernement, je voudrais qu'on saignat les pretres une fois par mois. Oui, madame Lefranois, tous les mois, une large phlebotomie, dans l'interet de la police et des moeurs !

-- Taisez-vous donc, monsieur Homais ! vous etes un impie ! vous n'avez pas de religion !

Le pharmacien repondit :

-- J'ai une religion, ma religion, et meme j'en ai plus qu'eux tous, avec leurs momeries et leurs jongleries ! J'adore Dieu, au contraire ! Je crois en l'Etre supreme, a un Createur, quel qu'il soit, peu m'importe, qui nous a places ici-bas pour y remplir nos devoirs de citoyen et de pere de famille ; mais je n'ai pas besoin d'aller, dans une eglise, baiser des plats d'argent et engraisser de ma poche un tas de farceurs qui se nourrissent mieux que nous ! Car on peut l'honorer aussi bien dans un bois, dans un champ, o meme en contemplant la voute etheree, comme les anciens. Mon Dieu, a moi, c'est le Dieu de Socrate, de Franklin, de Voltaire et de Beranger ! Je suis pour la  Profession de foi du vicaire savoyard  et les immortels principes de 89 ! Aussi je n'admets pas un bonhomme du bon Dieu qui se promene dans son parterre la canne a la main, loge ses amis dans le ventre des baleines, meurt en poussant un cri et ressuscite au bout de trois jours : choses absurdes en elles-memes et completement opposees, d'ailleurs, a toutes les lois de la physique ; ce qui nous demontre, en passant, que les pretres ont toujours croupi dans une ignorance turpide, o ils s'efforcent d'engloutir avec eux les populations.

Il se tut, cherchant des yeux un public autour de lui, car, dans son effervescence, le pharmacien, un moment, s'etait cru en plein conseil municipal. Mais la maitresse d'auberge ne l'ecoutait plus : elle tendait son oreille a un roulement eloigne. On distingua le bruit d'une voiture mele a un claquement de fers laches qui battaient la terre, et  l'Hirondelle  , enfin, s'arreta devant la porte.

C'etait un coffre jaune porte par deux grandes roues qui, montant jusqu'a la hauteur de la bache, empechaient les voyageurs de voir la route et leur salissaient les epaules. Les petits carreaux de ses vasistas etroits tremblaient dans leurs chassis quand la voiture etait fermee, et gardaient des taches de boue, a et la, parmi leur vieille couche de poussiere, que les pluies d'orage meme ne lavaient pas tout a fait. Elle etait attelee de trois chevaux, dont le premier en arbalete, et, lorsqu'on descendait les cotes, elle touchait du fond en cahotant. Quelques bourgeois d'Yonville arriverent sur la place ; ils parlaient tous a la fois, demandant des nouvelles, des explications et des bourriches : Hivert ne savait auquel repondre. C'etait lui qui faisait a la ville les commissions du pays. Il allait dans les boutiques, rapportait des rouleaux de cuir au cordonnier, de la ferraille au marechal, un baril de harengs pour sa maitresse, des bonnets de chez la modiste, des toupets de chez le coiffeur ; et, le long de la route, en s'en revenant, il distribuait ses paquets, qu'il jetait par-dessus les clotures des cours, debout sur son siege, et criant a pleine poitrine, pendant que ses chevaux allaient tout seuls.

Un accident l'avait retarde ; la levrette de madame Bovary s'etait enfuie a travers champs. On l'avait sifflee un grand quart d'heure. Hivert meme etait retourne d'une demi-lieue en arriere, croyant l'apercevoir a chaque minute ; mais il avait fallu continuer la route. Emma avait pleure, s'etait emportee ; elle avait accuse Charles de ce malheur. M. Lheureux, marchand d'etoffes, qui se trouvait avec elle dans la voiture, avait essaye de la consoler par quantite d'exemples de chiens perdus, reconnaissant leur maitre au bout de longues annees. On en citait un, disait-il, qui etait revenu de Constantinople a Paris. Un autre avait fait cinquante lieues en ligne droite et passe quatre rivieres a la nage ; et son pere a lui-meme avait possede un caniche qui, apres douze ans d'absence, lui avait tout a coup saute sur le dos, un soir, dans la rue comme il allait diner en ville.

II.

Emma descendit la premiere, puis Felicite, M. Lheureux, une nourrice, et l'on fut oblige de reveiller Charles dans son coin, o il s'etait endormi completement, des que la nuit etait venue.

Homais se presenta ; il offrit ses hommages a Madame, ses civilites a Monsieur, dit qu'il etait charme d'avoir pu leur rendre quelque service, et ajouta d'un air cordial qu'il avait ose s'inviter lui-meme, sa femme, d'ailleurs, etait absente.

Madame Bovary, quand elle fut dans la cuisine, s'approcha de la cheminee. Du bout de ses deux doigts elle prit sa robe a la hauteur du genou, et, l'ayant ainsi remontee jusqu'aux chevilles, elle tendit a la flamme, par-dessus le gigot qui tournait, son pied chausse d'une bottine noire. Le feu l'eclairait en entier, penetrant d'une lumiere crue la trame de sa robe, les pores egaux de sa peau blanche et meme les paupieres de ses yeux qu'elle clignait de temps a autre. Une grande couleur rouge passait sur elle selon le souffle du vent qui venait par la porte entrouverte.

De l'autre cote de la cheminee, un jeune homme a chevelure blonde la regardait silencieusement.

Comme il s'ennuyait beaucoup a Yonville, o il etait clerc chez maitre Guillaumin, souvent M. Leon Dupuis ( c'etait lui, le second habitue du  Lion d'Or  ) reculait l'instant de son repas, esperant qu'il viendrait quelque voyageur a l'auberge avec qui causer dans la soiree. Les jours que sa besogne etait finie, il lui fallait bien, faute de savoir que faire, arriver a l'heure exacte, et subir depuis la soupe jusqu'au fromage le tete-a-tete de Binet. Ce fut donc avec joie qu'il accepta la proposition de l'hotesse de diner en la compagnie des nouveaux venus, et l'on passa dans la grande salle, o madame Lefranois, par pompe, avait fait dresser les quatre couverts.

Homais demanda la permission de garder son bonnet grec, de peur des coryzas.

Puis, se tournant vers sa voisine :

-- Madame, sans doute, est un peu lasse ? on est si epouvantablement cahote dans notre  Hirondelle  !

-- Il est vrai, repondit Emma ; mais le derangement m'amuse toujours ; j'aime a changer de place.

-- C'est une chose si maussade, soupira le clerc, que de vivre cloue aux memes endroits !

-- Si vous etiez comme moi, dit Charles, sans cesse oblige d'etre a cheval...

-- Mais, reprit Leon s'adressant a madame Bovary, rien n'est plus agreable, il me semble ; quand on le peut, ajouta-t-il.

-- Du reste, disait l'apothicaire, l'exercice de la medecine n'est pas fort penible en nos contrees ; car l'etat de nos routes permet l'usage du cabriolet, et, generalement, l'on paye assez bien, les cultivateurs etant aises. Nous avons, sous le rapport medical, a part les cas ordinaires d'enterite, bronchite, affections bilieuses, etc., de temps a autre quelques fievres intermittentes a la moisson, mais, en somme, peu de choses graves, rien de special a noter, si ce n'est beaucoup d'humeurs froides, et qui tiennent sans doute aux deplorables conditions hygieniques de nos logements de paysans. Ah ! vous trouverez bien des prejuges a combattre, monsieur Bovary ; bien des entetements de la routine, o se heurteront quotidiennement tous les efforts de votre science ; car on a recours encore aux neuvaines, aux reliques, au cure, plutot que de venir naturellement chez le medecin ou chez le pharmacien. Le climat, pourtant, n'est point, a vrai dire, mauvais, et meme nous comptons dans la commune quelques nonagenaires. Le thermometre ( j'en ai fait les observations ) descend en hiver jusqu'a quatre degres, et, dans la forte saison, touche vingt-cinq, trente centigrades tout au plus, ce qui nous donne vingt-quatre Reaumur au maximum, ou autrement cinquante-quatre Fahrenheit ( mesure anglaise ) , pas davantage ! -- et, en effet, nous sommes abrites des vents du nord par la foret d'Argueil d'une part, des vents d'ouest par la cote Saint-Jean de l'autre ; et cette chaleur, cependant, qui a cause de la vapeur d'eau degagee par la riviere et la presence considerable de bestiaux dans les prairies, lesquels exhalent, comme vous savez, beaucoup d'ammoniaque, c'est-a-dire azote, hydrogene et oxygene ( non, azote et hydrogene seulement ) , et qui, pompant a elle l'humus de la terre, confondant toutes ces emanations differentes, les reunissant en un faisceau, pour ainsi dire, et se combinant de soi-meme avec l'electricite repandue dans l'atmosphere, lorsqu'il y en a, pourrait a la longue, comme dans les pays tropicaux, engendrer des miasmes insalubres ; -- cette chaleur, dis-je, se trouve justement temperee du cote o elle vient, ou plutot d'o elle viendrait, c'est-a-dire du cote sud, par les vents de sud-est, lesquels, s'etant rafraichis d'eux-memes en passant sur la Seine, nous amenent quelquefois tout d'un coup, comme des brises de Russie !

-- Avez-vous du moins quelques promenades dans les environs ? continuait madame Bovary parlant au jeune homme.

-- Oh ! fort peu, repondit-il. Il y a un endroit que l'on nomme la Pature, sur le haut de la cote, a la lisiere de la foret. Quelquefois, le dimanche, je vais la, et j'y reste avec un livre, a regarder le soleil couchant.

-- Je ne trouve rien d'admirable comme les soleils couchants, reprit-elle, mais au bord de la mer, surtout.

-- Oh ! j'adore la mer, dit M. Leon.

-- Et puis ne vous semble-t-il pas, repliqua madame Bovary, que l'esprit vogue plus librement sur cette etendue sans limites, dont la contemplation vous eleve l'ame et donne des idees d'infini, d'ideal ?

-- Il en est de meme des paysages de montagnes, reprit Leon. J'ai un cousin qui a voyage en Suisse l'annee derniere, et qui me disait qu'on ne peut se figurer la poesie des lacs, le charme des cascades, l'effet gigantesque des glaciers. On voit des pins d'une grandeur incroyable, en travers des torrents, des cabanes suspendues sur des precipices, et, a mille pieds sous vous, des vallees entieres, quand les nuages s'entrouvrent. Ces spectacles doivent enthousiasmer, disposer a la priere, a l'extase ! Aussi je ne m'etonne plus de ce musicien celebre qui, pour exciter mieux son imagination, avait coutume d'aller jouer du piano devant quelque site imposant.

-- Vous faites de la musique ? demanda-t-elle.

-- Non, mais je l'aime beaucoup, repondit-il.

-- Ah ! ne l'ecoutez pas, madame Bovary, interrompit Homais en se penchant sur son assiette, c'est modestie pure. -- Comment, mon cher ! Eh ! l'autre jour, dans votre chambre, vous chantiez  l'Ange gardien  a ravir. Je vous entendais du laboratoire ; vous detachiez cela comme un acteur.

Leon, en effet, logeait chez le pharmacien, o il avait une petite piece au second etage, sur la place. Il rougit a ce compliment de son proprietaire, qui deja s'etait tourne vers le medecin et lui enumerait les uns apres les autres les principaux habitants d'Yonville. Il racontait des anecdotes, donnait des renseignements ; on ne savait pas au juste la fortune du notaire,  et il y avait la maison Tuvache  qui faisait beaucoup d'embarras.

Emma reprit :

-- Et quelle musique preferez-vous ?

-- Oh ! la musique allemande, celle qui porte a rever.

-- Connaissez-vous les Italiens ?

-- Pas encore ; mais je les verrai l'annee prochaine, quand j'irai habiter Paris, pour finir mon droit.

-- C'est comme j'avais l'honneur, dit le pharmacien, de l'exprimer a M. votre epoux, a ce propos de ce pauvre Yanoda qui s'est enfui ; vous vous trouverez, grace aux folies qu'il a faites, jouir d'une des maisons les plus confortables d'Yonville. Ce qu'elle a principalement de commode pour un medecin, c'est une porte sur  l'Allee  , qui permet d'entrer et de sortir sans etre vu. D'ailleurs, elle est fournie de tout ce qui est agreable a un menage : buanderie, cuisine avec office, salon de famille, fruitier, etc. C'etait un gaillard qui n'y regardait pas ! Il s'etait fait construire, au bout du jardin, a cote de l'eau, une tonnelle tout expres pour boire de la biere en ete, et si Madame aime le jardinage, elle pourra...

-- Ma femme ne s'en occupe guere, dit Charles ; elle aime mieux, quoiqu'on lui recommande l'exercice, toujours rester dans sa chambre, a lire.

-- C'est comme moi, repliqua Leon ; quelle meilleure chose, en effet, que d'etre le soir au coin du feu avec un livre, pendant que le vent bat les carreaux, que la lampe brule ?...

-- N'est-ce pas ? dit-elle, en fixant sur lui ses grands yeux noirs tout ouverts.

-- On ne songe a rien, continuait-il, les heures passent. On se promene immobile dans des pays que l'on croit voir, et votre pensee, s'enlaant a la fiction, se joue dans les details ou poursuit le contour des aventures. Elle se mele aux personnages ; il semble que c'est vous qui palpitez sous leurs costumes.

-- C'est vrai ! c'est vrai ! disait-elle.

-- Vous est-il arrive parfois, reprit Leon, de rencontrer dans un livre une idee vague que l'on a eue, quelque image obscurcie qui revient de loin, et comme l'exposition entiere de votre sentiment le plus delie ?

-- J'ai eprouve cela, repondit-elle.

-- C'est pourquoi, dit-il, j'aime surtout les poetes. Je trouve les vers plus tendres que la prose, et qu'ils font bien mieux pleurer.

-- Cependant ils fatiguent a la longue, reprit Emma ; et maintenant, au contraire, j'adore les histoires qui se suivent toutes d'une haleine, o l'on a peur. Je deteste les heros communs et les sentiments temperes, comme il y en a dans la nature.

-- En effet, observa le clerc, ces ouvrages ne touchant pas le coeur, s'ecartent, il me semble, du vrai but de l'Art. Il est si doux, parmi les desenchantements de la vie, de pouvoir se reporter en idee sur de nobles caracteres, des affections pures et des tableaux de bonheur. Quant a moi, vivant ici, loin du monde, c'est ma seule distraction ; mais Yonville offre si peu de ressources !

-- Comme Tostes, sans doute, reprit Emma ; aussi j'etais toujours abonnee a un cabinet de lecture.

-- Si Madame veut me faire l'honneur d'en user, dit le pharmacien, qui venait d'entendre ces derniers mots, j'ai moi-meme a sa disposition une bibliotheque composee des meilleurs auteurs : Voltaire, Rousseau, Delille, Walter Scott,  l'Echo des Feuilletons  , etc., et je reois, de plus, differentes feuilles periodiques, parmi lesquelles  le Fanal de Rouen  , quotidiennement, ayant l'avantage d'en etre le correspondant pour les circonscriptions de Buchy, Forges, Neufchatel, Yonville et les alentours.

Depuis deux heures et demie, on etait a table ; car la servante Artemise, trainant nonchalamment sur les carreaux ses savates de lisiere, apportait les assiettes les unes apres les autres, oubliait tout, n'entendait a rien et sans cesse laissait entrebaillee la porte du billard, qui battait contre le mur du bout de sa clenche.

Sans qu'il s'en aperut, tout en causant, Leon avait pose son pied sur un des barreaux de la chaise o madame Bovary etait assise. Elle portait une petite cravate de soie bleue, qui tenait droit comme une fraise un col de batiste tuyaute ; et, selon les mouvements de tete qu'elle faisait, le bas de son visage s'enfonait dans le linge ou en sortait avec douceur. C'est ainsi, l'un pres de l'autre, pendant que Charles et le pharmacien devisaient, qu'ils entrerent dans une de ces vagues conversations o le hasard des phrases vous ramene toujours au centre fixe d'une sympathie commune. Spectacles de Paris, titres de romans, quadrilles nouveaux, et le monde qu'ils ne connaissaient pas, Tostes o elle avait vecu, Yonville o ils etaient, ils examinerent tout, parlerent de tout jusqu'a la fin du diner.

Quand le cafe fut servi, Felicite s'en alla preparer la chambre dans la nouvelle maison, et les convives bientot leverent le siege. Madame Lefranois dormait aupres des cendres, tandis que le garon d'ecurie, une lanterne a la main, attendait M. et madame Bovary pour les conduire chez eux. Sa chevelure rouge etait entremelee de brins de paille, et il boitait de la jambe gauche. Lorsqu'il eut pris de son autre main le parapluie de M. le cure, l'on se mit en marche.

Le bourg etait endormi. Les piliers des halles allongeaient de grandes ombres. La terre etait toute grise, comme par une nuit d'ete.

Mais, la maison du medecin se trouvant a cinquante pas de l'auberge, il fallut presque aussitot se souhaiter le bonsoir, et la compagnie se dispersa.

Emma, des le vestibule, sentit tomber sur ses epaules, comme un linge humide, le froid du platre. Les murs etaient neufs, et les marches de bois craquerent. Dans la chambre, au premier, un jour blanchatre passait par les fenetres sans rideaux. On entrevoyait des cimes d'arbres, et plus loin la prairie, a demi noyee dans le brouillard, qui fumait au clair de la lune, selon le cours de la riviere. Au milieu de l'appartement, pele-mele, il y avait des tiroirs de commode, des bouteilles, des tringles, des batons dores avec des matelas sur des chaises et des cuvettes sur le parquet, -- les deux hommes qui avaient apporte les meubles ayant tout laisse la, negligemment.

C'etait la quatrieme fois qu'elle couchait dans un endroit inconnu. La premiere avait ete le jour de son entree au couvent, la seconde celle de son arrivee a Tostes, la troisieme a la Vaubyessard, la quatrieme etait celle-ci ; et chacune s'etait trouvee faire dans sa vie comme l'inauguration d'une phase nouvelle. Elle ne croyait pas que les choses pussent se representer les memes a des places differentes, et, puisque la portion vecue avait ete mauvaise, sans doute ce qui restait a consommer serait meilleur.

III.

Le lendemain, a son reveil, elle aperut le clerc sur la place. Elle etait en peignoir. Il leva la tete et la salua. Elle fit une inclination rapide et referma la fenetre.

Leon attendit pendant tout le jour que six heures du soir fussent arrivees ; mais, en entrant a l'auberge, il ne trouva personne que M. Binet, attable.

Ce diner de la veille etait pour lui un evenement considerable ; jamais, jusqu'alors, il n'avait cause pendant deux heures de suite avec une  dame  . Comment donc avoir pu lui exposer, et en un tel langage, quantite de choses qu'il n'aurait pas si bien dites auparavant ? il etait timide d'habitude et gardait cette reserve qui participe a la fois de la pudeur et de la dissimulation. On trouvait a Yonville qu'il avait des manieres  comme il faut  . Il ecoutait raisonner les gens murs, et ne paraissait point exalte en politique, chose remarquable pour un jeune homme. Puis il possedait des talents, il peignait a l'aquarelle, savait lire la clef de sol, et s'occupait volontiers de litterature apres son diner, quand il ne jouait pas aux cartes. M. Homais le considerait pour son instruction ; madame Homais l'affectionnait pour sa complaisance, car souvent il accompagnait au jardin les petits Homais, marmots toujours barbouilles, fort mal eleves et quelque peu lymphatiques, comme leur mere. Ils avaient pour les soigner, outre la bonne, Justin, l'eleve en pharmacie, un arriere-cousin de M. Homais que l'on avait pris dans la maison par charite, et qui servait en meme temps de domestique.

L'apothicaire se montra le meilleur des voisins. Il renseigna madame Bovary sur les fournisseurs, fit venir son marchand de cidre tout expres, gouta la boisson lui-meme, et veilla dans la cave a ce que la futaille fut bien placee ; il indiqua encore la faon de s'y prendre pour avoir une provision de beurre a bon marche, et conclut un arrangement avec Lestiboudois, le sacristain, qui, outre ses fonctions sacerdotales et mortuaires, soignait les principaux jardins d'Yonville a l'heure ou a l'annee, selon le gout des personnes.

Le besoin de s'occuper d'autrui ne poussait pas seul le pharmacien a tant de cordialite obsequieuse, et il y avait la-dessous un plan.

Il avait enfreint la loi du 19 ventose an XI, article 1er, qui defend a tout individu non porteur de diplome l'exercice de la medecine ; si bien que, sur des denonciations tenebreuses, Homais avait ete mande a Rouen, pres M. le procureur du roi, en son cabinet particulier. Le magistrat l'avait reu debout, dans sa robe, hermine a l'epaule et toque en tete. C'etait le matin, avant l'audience. On entendait dans le corridor passer les fortes bottes des gendarmes, et comme un bruit lointain de grosses serrures qui se fermaient. Les oreilles du pharmacien lui tinterent a croire qu'il allait tomber d'un coup de sang ; il entrevit des culs de basse-fosse, sa famille en pleurs, la pharmacie vendue, tous les bocaux dissemines ; et il fut oblige d'entrer dans un cafe prendre un verre de rhum avec de l'eau de Seltz, pour se remettre les esprits.

Peu a peu, le souvenir de cette admonition s'affaiblit, et il continuait, comme autrefois, a donner des consultations anodines dans son arriere-boutique. Mais le maire lui en voulait, des confreres etaient jaloux, il fallait tout craindre ; en s'attachant M. Bovary par des politesses, c'etait gagner sa gratitude, et empecher qu'il ne parlat plus tard, s'il s'apercevait de quelque chose. Aussi tous les matins, Homais lui apportait le  journal  , et souvent, dans l'apres-midi, quittait un instant la pharmacie pour aller chez l'officier de sante faire la conversation.

Charles etait triste : la clientele n'arrivait pas. Il demeurait assis pendant de longues heures, sans parler, allait dormir dans son cabinet ou regardait coudre sa femme. Pour se distraire, il s'employa chez lui comme homme de peine, et meme il essaya de peindre le grenier avec un reste de couleur que les peintres avaient laisse. Mais les affaires d'argent le preoccupaient. Il en avait tant depense pour les reparations de Tostes, pour les toilettes de Madame et pour le demenagement, que toute la dot, plus de trois mille ecus, s'etait ecoulee en deux ans. Puis, que de choses endommagees ou perdues dans le transport de Tostes a Yonville, sans compter le cure de platre, qui, tombant de la charrette a un cahot trop fort, s'etait ecrase en mille morceaux sur le pave de Quincampoix !

Un souci meilleur vint le distraire, a savoir la grossesse de sa femme. A mesure que le terme en approchait, il la cherissait davantage. C'etait un autre lien de la chair s'etablissant et comme le sentiment continu d'une union plus complexe. Quand il voyait de loin sa demarche paresseuse et sa taille tourner mollement sur ses hanches sans corset, quand vis-a-vis l'un de l'autre il la contemplait tout a l'aise et qu'elle prenait, assise, des poses fatiguees dans son fauteuil, alors son bonheur ne se tenait plus il se levait, il l'embrassait, passait ses mains sur sa figure, l'appelait petite maman, voulait la faire danser, et debitait, moitie riant, moitie pleurant, toutes sortes de plaisanteries caressantes qui lui venaient a l'esprit. L'idee d'avoir engendre le delectait. Rien ne lui manquait a present. Il connaissait l'existence humaine tout du long, et il s'y attablait sur les deux coudes avec serenite.

Emma d'abord sentit un grand etonnement, puis eut envie d'etre delivree, pour savoir quelle chose c'etait que d'etre mere. Mais, ne pouvant faire les depenses qu'elle voulait, avoir un berceau en nacelle avec des rideaux de soie rose et des beguins brodes, elle renona au trousseau dans un acces d'amertume, et le commanda d'un seul coup a une ouvriere du village, sans rien choisir ni discuter. Elle ne s'amusa donc pas a ces preparatifs o la tendresse des meres se met en appetit, et son affection, des l'origine, en fut peut-etre attenuee de quelque chose.

Cependant, comme Charles, a tous les repas, parlait du marmot, bientot elle y songea d'une faon plus continue.

Elle souhaitait un fils ; il serait fort et brun, elle l'appellerait Georges ; et cette idee d'avoir pour enfant un male etait comme la revanche en espoir de toutes ses impuissances passees. Un homme, au moins, est libre ; il peut parcourir les passions et les pays, traverser les obstacles, mordre aux bonheurs les plus lointains. Mais une femme est empechee continuellement. Inerte et flexible a la fois, elle a contre elle les mollesses de la chair avec les dependances de la loi. Sa volonte, comme le voile de son chapeau retenu par un cordon, palpite a tous les vents ; il y a toujours quelque desir qui entraine, quelque convenance qui retient.

Elle accoucha un dimanche, vers six heures, au soleil levant.

-- C'est une fille ! dit Charles.

Elle tourna la tete et s'evanouit.

Presque aussitot, madame Homais accourut et l'embrassa, ainsi que la mere Lefranois, du  Lion d'Or  . Le pharmacien, en homme discret, lui adressa seulement quelques felicitations provisoires, par la porte entrebaillee. Il voulut voir l'enfant, et le trouva bien conforme.

Pendant sa convalescence, elle s'occupa beaucoup a chercher un nom pour sa fille. D'abord, elle passa en revue tous ceux qui avaient des terminaisons italiennes, tels que Clara, Louisa, Amanda, Atala ; elle aimait assez Galsuinde, plus encore Yseult ou Leocadie. Charles desirait qu'on appelat l'enfant comme sa mere ; Emma s'y opposait. On parcourut le calendrier d'un bout a l'autre, et l'on consulta les etrangers.

-- M. Leon, disait le pharmacien, avec qui j'en causais l'autre jour, s'etonne que vous ne choisissiez point Madeleine, qui est excessivement a la mode maintenant.

Mais la mere Bovary se recria bien fort sur ce nom de pecheresse. M. Homais, quant a lui, avait en predilection tous ceux qui rappelaient un grand homme, un fait illustre ou une conception genereuse, et c'est dans ce systeme-la qu'il avait baptise ses quatre enfants. Ainsi, Napoleon representait la gloire et Franklin la liberte ; Irma, peut-etre, etait une concession au romantisme ; mais Athalie, un hommage au plus immortel chef-d'oeuvre de la scene franaise. Car ses convictions philosophiques n'empechaient pas ses admirations artistiques, le penseur chez lui n'etouffait point l'homme sensible ; il savait etablir des differences, faire la part de l'imagination et celle du fanatisme. De cette tragedie, par exemple, il blamait les idees, mais il admirait le style ; il maudissait la conception, mais il applaudissait a tous les details, et s'exasperait contre les personnages, en s'enthousiasmant de leurs discours. Lorsqu'il lisait les grands morceaux, il etait transporte ; mais, quand il songeait que les calotins en tiraient avantage pour leur boutique, il etait desole, et dans cette confusion de sentiments o il s'embarrassait, il aurait voulu tout a la fois pouvoir couronner Racine de ses deux mains et discuter avec lui pendant un bon quart d'heure.

Enfin, Emma se souvint qu'au chateau de la Vaubyessard elle avait entendu la marquise appeler Berthe une jeune femme ; des lors ce nom-la fut choisi, et, comme le pere Rouault ne pouvait venir, on pria M. Homais d'etre parrain. Il donna pour cadeaux tous produits de son etablissement, a savoir : six boites de jujubes, un bocal entier de racabout, trois coffins de pate a la guimauve, et, de plus, six batons de sucre candi qu'il avait retrouves dans un placard. Le soir de la ceremonie, il y eut un grand diner ; le cure s'y trouvait ; on s'echauffa. M. Homais, vers les liqueurs, entonna le  Dieu des bonnes gens  . M. Leon chanta une barcarolle, et madame Bovary mere, qui etait la marraine, une romance du temps de l'Empire ; enfin M. Bovary pere exigea que l'on descendit l'enfant, et se mit a le baptiser avec un verre de champagne qu'il lui versait de haut sur la tete. Cette derision du premier des sacrements indigna l'abbe Bournisien ; le pere Bovary repondit par une citation de  La Guerre des dieux  , le cure voulut partir ; les dames suppliaient ; Homais s'interposa ; et l'on parvint a faire rasseoir l'ecclesiastique, qui reprit tranquillement, dans sa soucoupe, sa demi-tasse de cafe a moitie bue.

M. Bovary pere resta encore un mois a Yonville, dont il eblouit les habitants par un superbe bonnet de police a galons d'argent, qu'il portait le matin, pour fumer sa pipe sur la place. Ayant aussi l'habitude de boire beaucoup d'eau-de-vie, souvent il envoyait la servante au  Lion d'Or  lui en acheter une bouteille, que l'on inscrivait au compte de son fils ; et il usa, pour parfumer ses foulards, toute la provision d'eau de Cologne qu'avait sa bru.

Celle-ci ne se deplaisait point dans sa compagnie. Il avait couru le monde il parlait de Berlin, de Vienne, de Strasbourg, de son temps d'officier, des maitresses qu'il avait eues, des grands dejeuners qu'il avait faits ; puis il se montrait aimable, et parfois meme, soit dans l'escalier ou au jardin, il lui saisissait la taille en s'ecriant :

-- Charles, prends garde a toi !

Alors la mere Bovary s'effraya pour le bonheur de son fils, et, craignant que son epoux, a la longue, n'eut une influence immorale sur les idees de la jeune femme, elle se hata de presser le depart. Peut-etre avait-elle des inquietudes plus serieuses. M. Bovary etait homme a ne rien respecter.

Un jour, Emma fut prise tout a coup du besoin de voir sa petite fille, qui avait ete mise en nourrice chez la femme du menuisier ; et, sans regarder a l'almanach si les six semaines de la Vierge duraient encore, elle s'achemina vers la demeure de Rolet, qui se trouvait a l'extremite du village, au bas de la cote, entre la grande route et les prairies.

Il etait midi ; les maisons avaient leurs volets fermes, et les toits d'ardoises, qui reluisaient sous la lumiere apre du ciel bleu, semblaient a la crete de leurs pignons faire petiller des etincelles. Un vent lourd soufflait. Emma se sentait faible en marchant ; les cailloux du trottoir la blessaient ; elle hesita si elle ne s'en retournerait pas chez elle, ou entrerait quelque part pour s'asseoir.

A ce moment, M. Leon sortit d'une porte voisine avec une liasse de papiers sous son bras. Il vint la saluer et se mit a l'ombre devant la boutique de Lheureux, sous la tente grise qui avanait.

Madame Bovary dit qu'elle allait voir son enfant, mais qu'elle commenait a etre lasse.

-- Si..., reprit Leon, n'osant poursuivre.

-- Avez-vous affaire quelque part ? demanda-t-elle. Et, sur la reponse du clerc, elle le pria de l'accompagner. Des le soir, cela fut connu dans Yonville, et madame Tuvache, la femme du maire, declara devant sa servante que  madame Bovary se compromettait  .

Pour arriver chez la nourrice il fallait, apres la rue, tourner a gauche, comme pour gagner le cimetiere, et suivre, entre des maisonnettes et des cours, un petit sentier que bordaient des troenes. Ils etaient en fleur et les veroniques aussi, les eglantiers, les orties, et les ronces legeres qui s'elanaient des buissons. Par le trou des haies, on apercevait, dans les  masures  , quelque pourceau sur un fumier, ou des vaches embricolees, frottant leurs cornes contre le tronc des arbres. Tous les deux, cote a cote, ils marchaient doucement, elle s'appuyant sur lui et lui retenant son pas qu'il mesurait sur les siens ; devant eux, un essaim de mouches voltigeait, en bourdonnant dans l'air chaud.

Ils reconnurent la maison a un vieux noyer qui l'ombrageait. Basse et couverte de tuiles brunes, elle avait en dehors, sous la lucarne de son grenier, un chapelet d'oignons suspendu. Des bourrees, debout contre la cloture d'epines, entouraient un carre de laitues, quelques pieds de lavande et des pois a fleurs montes sur des rames. De l'eau sale coulait en s'eparpillant sur l'herbe, et il y avait tout autour plusieurs guenilles indistinctes, des bas de tricot, une camisole d'indienne rouge, et un grand drap de toile epaisse etale en long sur la haie. Au bruit de la barriere, la nourrice parut, tenant sur son bras un enfant qui tetait. Elle tirait de l'autre main un pauvre marmot chetif, couvert de scrofules au visage, le fils d'un bonnetier de Rouen, que ses parents trop occupes de leur negoce laissaient a la campagne.

-- Entrez, dit-elle ; votre petite est la qui dort.

La chambre, au rez-de-chaussee, la seule du logis, avait au fond contre la muraille un large lit sans rideaux, tandis que le petrin occupait le cote de la fenetre, dont une vitre etait raccommodee avec un soleil de papier bleu. Dans l'angle, derriere la porte, des brodequins a clous luisants etaient ranges sous la dalle du lavoir, pres d'une bouteille pleine d'huile qui portait une plume a son goulot ; un  Mathieu Laensberg  trainait sur la cheminee poudreuse, parmi des pierres a fusil, des bouts de chandelle et des morceaux d'amadou. Enfin la derniere superfluite de cet appartement etait une Renommee soufflant dans des trompettes, image decoupee sans doute a meme quelque prospectus de parfumerie, et que six pointes a sabot clouaient au mur.

L'enfant d'Emma dormait a terre, dans un berceau d'osier. Elle la prit avec la couverture qui l'enveloppait, et se mit a chanter doucement en se dandinant.

Leon se promenait dans la chambre ; il lui semblait etrange de voir cette belle dame en robe de nankin, tout au milieu de cette misere. Madame Bovary devint rouge ; il se detourna, croyant que ses yeux peut-etre avaient eu quelque impertinence. Puis elle recoucha la petite, qui venait de vomir sur sa collerette. La nourrice aussitot vint l'essuyer, protestant qu'il n'y paraitrait pas.

-- Elle m'en fait bien d'autres, disait-elle, et je ne suis occupee qu'a la rincer continuellement ! Si vous aviez donc la complaisance de commander a Camus l'epicier, qu'il me laisse prendre un peu de savon lorsqu'il m'en faut ? Ce serait meme plus commode pour vous, que je ne derangerais pas.

-- C'est bien, c'est bien ! dit Emma. Au revoir, mere Rolet !

Et elle sortit, en essuyant ses pieds sur le seuil.

La bonne femme l'accompagna jusqu'au bout de la cour, tout en parlant du mal qu'elle avait a se relever la nuit.

-- J'en suis si rompue quelquefois, que je m'endors sur ma chaise ; aussi, vous devriez pour le moins me donner une petite livre de cafe moulu qui me ferait un mois et que je prendrai le matin avec du lait.

Apres avoir subi ses remerciements, madame Bovary s'en alla ; et elle etait quelque peu avancee dans le sentier, lorsqu'a un bruit de sabots elle tourna la tete : c'etait la nourrice !

-- Qu'y a-t-il ?

Alors la paysanne, la tirant a l'ecart, derriere un orme, se mit a lui parler de son mari, qui, avec son metier et six francs par an que le capitaine...

-- Achevez plus vite, dit Emma.

-- Eh bien, reprit la nourrice poussant des soupirs entre chaque mot, j'ai peur qu'il ne se fasse une tristesse de me voir prendre du cafe toute seule ; vous savez, les hommes.

-- Puisque vous en aurez, repetait Emma, je vous en donnerai !... Vous m'ennuyez !

-- Helas ! ma pauvre chere dame, c'est qu'il a, par suite de ses blessures, des crampes terribles a la poitrine. Il dit meme que le cidre l'affaiblit.

-- Mais depechez-vous, mere Rolet !

-- Donc, reprit celle-ci faisant une reverence, si ce etait pas trop vous demander..., -- elle salua encore une fois, -- quand vous voudrez, -- et son regard suppliait, -- un cruchon d'eau-de-vie, dit-elle enfin, et j'en frotterai les pieds de votre petite, qui les a tendres comme la langue.

Debarrassee de la nourrice, Emma reprit le bras de M. Leon. Elle marcha rapidement pendant quelque temps ; puis elle se ralentit, et son regard qu'elle promenait devant elle rencontra l'epaule du jeune homme, dont la redingote avait un collet de velours noir. Ses cheveux chatains tombaient dessus, plats et bien peignes. Elle remarqua ses ongles, qui etaient plus longs qu'on ne les portait a Yonville. C'etait une des grandes occupations du clerc que de les entretenir ; et il gardait, a cet usage, un canif tout particulier dans son ecritoire.

Ils s'en revinrent a Yonville en suivant le bord de l'eau. Dans la saison chaude, la berge plus elargie decouvrait jusqu'a leur base les murs des jardins, qui avaient un escalier de quelques marches descendant a la riviere. Elle coulait sans bruit, rapide et froide a l'oeil ; de grandes herbes minces s'y courbaient ensemble, selon le courant qui les poussait, et comme des chevelures vertes abandonnees, s'etalaient dans sa limpidite. Quelquefois, a la pointe des joncs ou sur la feuille des nenuphars, un insecte a pattes fines marchait ou se posait. Le soleil traversait d'un rayon les petits globules bleus des ondes qui se succedaient en se crevant ; les vieux saules ebranches miraient dans l'eau leur ecorce grise ; au-dela, tout alentour, la prairie semblait vide. C'etait l'heure du diner dans les fermes, et la jeune femme et son compagnon n'entendaient en marchant que la cadence de leurs pas sur la terre du sentier, les paroles qu'ils se disaient, et le frolement de la robe d'Emma qui bruissait tout autour d'elle.

Les murs des jardins, garnis a leur chaperon de morceaux de bouteilles, etaient chauds comme le vitrage d'une serre. Dans les briques, des ravenelles avaient pousse ; et, du bord de son ombrelle deployee, madame Bovary, tout en passant, faisait s'egrener en poussiere jaune un peu de leurs fleurs fletries, ou bien quelque branche des chevrefeuilles et des clematites qui pendaient au dehors trainait un moment sur la soie, en s'accrochant aux effiles.

Ils causaient d'une troupe de danseurs espagnols, que l'on attendait bientot sur le theatre de Rouen.

-- Vous irez ? demanda-t-elle.

-- Si je le peux, repondit-il.

N'avaient-ils rien autre chose a se dire ? Leurs yeux pourtant etaient pleins d'une causerie plus serieuse ; et, tandis qu'ils s'efforaient a trouver des phrases banales, ils sentaient une meme langueur les envahir tous les deux ; c'etait comme un murmure de l'ame, profond, continu, qui dominait celui des voix. Surpris d'etonnement a cette suavite nouvelle, ils ne songeaient pas a s'en raconter la sensation ou a en decouvrir la cause. Les bonheurs futurs, comme les rivages des tropiques, projettent sur l'immensite qui les precede leurs mollesses natales, une brise parfumee, et l'on s'assoupit dans cet enivrement sans meme s'inquieter de l'horizon que l'on n'aperoit pas.

La terre, a un endroit, se trouvait effondree par le pas des bestiaux ; il fallut marcher sur de grosses pierres vertes, espacees dans la boue. Souvent elle s'arretait une minute a regarder o poser sa bottine, -- et, chancelant sur le caillou qui tremblait, les coudes en l'air, la taille penchee, l'oeil indecis, elle riait alors, de peur de tomber dans les flaques d'eau.

Quand ils furent arrives devant son jardin, madame Bovary poussa la petite barriere, monta les marches en courant et disparut.

Leon rentra a son etude. Le patron etait absent ; il jeta un coup d'oeil sur les dossiers, puis se tailla une plume, prit enfin son chapeau et s'en alla.

Il alla sur la Pature, au haut de la cote d'Argueil, a l'entree de la foret ; il se coucha par terre sous les sapins, et regarda le ciel a travers ses doigts.

-- Comme je m'ennuie ! se disait-il, comme je m'ennuie !

Il se trouvait a plaindre de vivre dans ce village, avec Homais pour ami et M. Guillaumin pour maitre. Ce dernier, tout occupe d'affaires, portant des lunettes a branches d'or et favoris rouges sur cravate blanche, n'entendait rien aux delicatesses de l'esprit, quoiqu'il affectat un genre raide et anglais qui avait ebloui le clerc dans les premiers temps. Quant a la femme du pharmacien, c'etait la meilleure epouse de Normandie, douce comme un mouton, cherissant ses enfants, son pere, sa mere, ses cousins, pleurant aux maux d'autrui, laissant tout aller dans son menage, et detestant les corsets ; -- mais si lente a se mouvoir, si ennuyeuse a ecouter, d'un aspect si commun et d'une conversation si restreinte, qu'il n'avait jamais songe, quoiqu'elle eut trente ans, qu'il en eut vingt, qu'ils couchassent porte a porte, et qu'il lui parlat chaque jour, qu'elle put etre une femme pour quelqu'un, ni qu'elle possedat de son sexe autre chose que la robe.

Et ensuite, qu'y avait-il ? Binet, quelques marchands, deux ou trois cabaretiers, le cure, et enfin M. Tuvache, le maire, avec ses deux fils, gens cossus, bourrus, obtus, cultivant leurs terres eux-memes, faisant des ripailles en famille, devots d'ailleurs, et d'une societe tout a fait insupportable.

Mais, sur le fond commun de tous ces visages humains, la figure d'Emma se detachait isolee et plus lointaine cependant ; car il sentait entre elle et lui comme de vagues abimes.

Au commencement, il etait venu chez elle plusieurs fois dans la compagnie du pharmacien. Charles n'avait point paru extremement curieux de le recevoir ; et Leon ne savait comment s'y prendre entre la peur d'etre indiscret et le desir d'une intimite qu'il estimait presque impossible.

IV.

Des les premiers froids, Emma quitta sa chambre pour habiter la salle, longue piece a plafond bas o il y avait, sur la cheminee, un polypier touffu s'etalant contre la glace. Assise dans son fauteuil, pres de la fenetre, elle voyait passer les gens du village sur le trottoir.

Leon, deux fois par jour, allait de son etude au  Lion d'Or  . Emma, de loin, l'entendait venir ; elle se penchait en ecoutant ; et le jeune homme glissait derriere le rideau, toujours vetu de meme faon et sans detourner la tete. Mais au crepuscule, lorsque, le menton dans sa main gauche, elle avait abandonne sur ses genoux sa tapisserie commencee, souvent elle tressaillait a l'apparition de cette ombre glissant tout a coup. Elle se levait et commandait qu'on mit le couvert.

M. Homais arrivait pendant le diner. Bonnet grec a la main, il entrait a pas muets pour ne deranger personne et toujours en repetant la meme phrase : " Bonsoir la compagnie ! " Puis, quand il s'etait pose a sa place, contre la table, entre les deux epoux, il demandait au medecin des nouvelles de ses malades, et celui-ci le consultait sur la probabilite des honoraires. Ensuite, on causait de ce qu'il y avait  dans le journal  . Homais, a cette heure-la, le savait presque par coeur ; et il le rapportait integralement, avec les reflexions du journaliste et toutes les histoires des catastrophes individuelles arrivees en France ou a l'etranger. Mais, le sujet se tarissant, il ne tardait pas a lancer quelques observations sur les mets qu'il voyait. Parfois meme, se levant a demi, il indiquait delicatement a Madame le morceau le plus tendre, ou, se tournant vers la bonne, lui adressait des conseils pour la manipulation des ragouts et l'hygiene des assaisonnements ; il parlait arome, osmazome, sucs et gelatine d'une faon a eblouir. La tete d'ailleurs plus remplie de recettes que sa pharmacie ne l'etait de bocaux, Homais excellait a faire quantite de confitures, vinaigres et liqueurs douces, et il connaissait aussi toutes les inventions nouvelles de calefacteurs economiques, avec l'art de conserver les fromages et de soigner les vins malades.

A huit heures, Justin venait le chercher pour fermer la pharmacie. Alors M. Homais le regardait d'un oeil narquois, surtout si Felicite se trouvait la, s'etant aperu que son eleve affectionnait la maison du medecin.

-- Mon gaillard, disait-il, commence a avoir des idees, et je crois, diable m'emporte, qu'il est amoureux de votre bonne !

Mais un defaut plus grave, et qu'il lui reprochait, c'etait d'ecouter continuellement les conversations. Le dimanche, par exemple, on ne pouvait le faire sortir du salon, o madame Homais l'avait appele pour prendre les enfants, qui s'endormaient dans les fauteuils, en tirant avec leurs dos les housses de calicot, trop larges.

Il ne venait pas grand monde a ces soirees du pharmacien, sa medisance et ses opinions politiques ayant ecarte de lui successivement differentes personnes respectables. Le clerc ne manquait pas de s'y trouver. Des qu'il entendait la sonnette, il courait au-devant de madame Bovary, prenait son chale, et posait a l'ecart, sous le bureau de la pharmacie, les grosses pantoufles de lisiere qu'elle portait sur sa chaussure, quand il y avait de la neige.

On faisait d'abord quelques parties de trente-et-un ; ensuite M. Homais jouait a l'ecarte avec Emma ; Leon, derriere elle, lui donnait des avis. Debout et les mains sur le dossier de sa chaise, il regardait les dents de son peigne qui mordaient son chignon. A chaque mouvement qu'elle faisait pour jeter les cartes, sa robe du cote droit remontait. De ses cheveux retrousses, il descendait une couleur brune sur son dos, et qui, s'apalissant graduellement, peu a peu se perdait dans l'ombre. Son vetement, ensuite, retombait des deux cotes sur le siege, en bouffant, plein de plis, et s'etalait jusqu'a terre. Quand Leon parfois sentait la semelle de sa botte poser dessus, il s'ecartait, comme s'il eut marche sur quelqu'un.

Lorsque la partie de cartes etait finie, l'apothicaire et le medecin jouaient aux dominos, et Emma changeant de place, s'accoudait sur la table, a feuilleter  l'Illustration  . Elle avait apporte son journal de modes. Leon se mettait pres d'elle ; ils regardaient ensemble les gravures et s'attardaient au bas des pages. Souvent elle le priait de lui dire des vers ; Leon les declamait d'une voix trainante et qu'il faisait expirer soigneusement aux passages d'amour. Mais le bruit des dominos le contrariait ; M. Homais y etait fort, il battait Charles a plein double-six. Puis, les trois centaines terminees, ils s'allongeaient tous deux devant le foyer et ne tardaient pas a s'endormir. Le feu se mourait dans les cendres ; la theiere etait vide ; Leon lisait encore. Emma l'ecoutait, en faisant tourner machinalement l'abat-jour de la lampe, o etaient peints sur la gaze des pierrots dans des voitures et des danseuses de corde, avec leurs balanciers. Leon s'arretait, designant d'un geste son auditoire endormi ; alors ils se parlaient a voix basse, et la conversation qu'ils avaient leur semblait plus douce, parce qu'elle n'etait pas entendue.

Ainsi s'etablit entre eux une sorte d'association, un commerce continuel de livres et de romances ; M. Bovary, peu jaloux, ne s'en etonnait pas.

Il reut pour sa fete une belle tete phrenologique, toute marquetee de chiffres jusqu'au thorax et peinte en bleu. C'etait une attention du clerc. Il en avait bien d'autres, jusqu'a lui faire, a Rouen, ses commissions ; et le livre d'un romancier ayant mis a la mode la manie des plantes grasses, Leon en achetait pour Madame, qu'il rapportait sur ses genoux, dans  l'Hirondelle  , tout en se piquant les doigts a leurs poils durs.

Elle fit ajuster, contre sa croisee, une planchette a balustrade pour tenir ses potiches. Le clerc eut aussi son jardinet suspendu ; ils s'apercevaient soignant leurs fleurs a leur fenetre.

Parmi les fenetres du village, il y en avait une encore plus souvent occupee ; car, le dimanche, depuis le matin jusqu'a la nuit, et chaque apres-midi, si le temps etait clair, on voyait a la lucarne d'un grenier le profil maigre de M. Binet penche sur son tour, dont le ronflement monotone s'entendait jusqu'au  Lion d'Or  .

Un soir, en rentrant, Leon trouva dans sa chambre un tapis de velours et de laine avec des feuillages sur fond pale, il appela madame Homais, M. Homais, Justin, les enfants, la cuisiniere, il en parla a son patron ; tout le monde desira connaitre ce tapis ; pourquoi la femme du medecin faisait-elle au clerc des  generosites  ? Cela parut drole, et l'on pensa definitivement qu'elle devait etre  sa bonne amie  .

Il le donnait a croire, tant il vous entretenait sans cesse de ses charmes et de son esprit, si bien que Binet lui repondit une fois fort brutalement :

-- Que m'importe, a moi, puisque je ne suis pas de sa societe !

Il se torturait a decouvrir par quel moyen lui  faire sa declaration  ; et, toujours hesitant entre la crainte de lui deplaire et la honte d'etre si pusillanime, il en pleurait de decouragement et de desirs. Puis il prenait des decisions energiques ; il ecrivait des lettres qu'il dechirait, s'ajournait a des epoques qu'il reculait. Souvent il se mettait en marche, dans le projet de tout oser ; mais cette resolution l'abandonnait bien vite en la presence d'Emma, et, quand Charles, survenant, l'invitait a monter dans son  boc  pour aller voir ensemble quelque malade aux environs, il acceptait aussitot, saluait Madame et s'en allait. Son mari, n'etait-ce pas quelque chose d'elle ?

Quant a Emma, elle ne s'interrogea point pour savoir si elle l'aimait. L'amour, croyait-elle, devait arriver tout a coup, avec de grands eclats et des fulgurations, -- ouragan des cieux qui tombe sur la vie, la bouleverse, arrache les volontes comme des feuilles et emporte a l'abime le coeur entier. Elle ne savait pas que, sur la terrasse des maisons, la pluie fait des lacs quand les gouttieres sont bouchees, et elle fut ainsi demeuree en sa securite, lorsqu'elle decouvrit subitement une lezarde dans le mur.

V.

Ce fut un dimanche de fevrier, une apres-midi qu'il neigeait.

Ils etaient tous, M. et madame Bovary, Homais et M. Leon, partis voir, a une demi-lieue d'Yonville, dans la vallee, une filature de lin que l'on etablissait. L'apothicaire avait amene avec lui Napoleon et Athalie, pour leur faire faire de l'exercice, et Justin les accompagnait, portant des parapluies sur son epaule.

Rien pourtant n'etait moins curieux que cette curiosite. Un grand espace de terrain vide, o se trouvaient pele-mele, entre des tas de sable et de cailloux, quelques roues d'engrenage deja rouillees, entourait un long batiment quadrangulaire que peraient quantite de petites fenetres. Il n'etait pas acheve d'etre bati, et l'on voyait le ciel a travers les lambourdes de la toiture. Attache a la poutrelle du pignon, un bouquet de paille entremele d'epis faisait claquer au vent ses rubans tricolores.

Homais parlait. Il expliquait a  la compagnie  l'importance future de cet etablissement, supputait la force des planchers, l'epaisseur des murailles, et regrettait beaucoup de n'avoir pas de canne metrique, comme M. Binet en possedait une pour son usage particulier.

Emma, qui lui donnait le bras, s'appuyait un peu sur son epaule, et elle regardait le disque du soleil irradiant au loin, dans la brume, sa paleur eblouissante ; mais elle tourna la tete : Charles etait la. Il avait sa casquette enfoncee sur ses sourcils, et ses deux grosses levres tremblotaient, ce qui ajoutait a son visage quelque chose de stupide ; son dos meme, son dos tranquille etait irritant a voir, et elle y trouvait etalee sur la redingote toute la platitude du personnage.

Pendant qu'elle le considerait, goutant ainsi dans son irritation une sorte de volupte depravee, Leon s'avana d'un pas. Le froid qui le palissait semblait deposer sur sa figure une langueur plus douce ; entre sa cravate et son cou, le col de la chemise, un peu lache, laissait voir la peau ; un bout d'oreille depassait sous une meche de cheveux, et son grand oeil bleu, leve vers les nuages, parut a Emma plus limpide et plus beau que ces lacs des montagnes o le ciel se mire.

-- Malheureux ! s'ecria tout a coup l'apothicaire.

Et il courut a son fils, qui venait de se precipiter dans un tas de chaux pour peindre ses souliers en blanc. Aux reproches dont on l'accablait, Napoleon se prit a pousser des hurlements, tandis que Justin lui essuyait ses chaussures avec un torchis de paille. Mais il eut fallu un couteau ; Charles offrit le sien.

-- Ah ! se dit-elle, il porte un couteau dans sa poche, comme un paysan !

Le givre tombait, et l'on s'en retourna vers Yonville. Madame Bovary, le soir, n'alla pas chez ses voisins, et, quand Charles fut parti, lorsqu'elle se sentit seule, le parallele recommena dans la nettete d'une sensation presque immediate et avec cet allongement de perspective que le souvenir donne aux objets. Regardant de son lit le feu clair qui brulait, elle voyait encore, comme la-bas, Leon debout, faisant plier d'une main sa badine et tenant de l'autre Athalie, qui suait tranquillement un morceau de glace. Elle le trouvait charmant ; elle ne pouvait s'en detacher ; elle se rappela ses autres attitudes en d'autres jours, des phrases qu'il avait dites, le son de sa voix, toute sa personne ; et elle repetait, en avanant ses levres comme pour un baiser :

-- Oui, charmant ! charmant !... N'aime-t-il pas ? se demanda-t-elle. Qui donc ?... mais c'est moi !

Toutes les preuves a la fois s'en etalerent, son coeur bondit. La flamme de la cheminee faisait trembler au plafond une clarte joyeuse ; elle se tourna sur le dos en s'etirant les bras.

Alors commena l'eternelle lamentation : " Oh ! Si le ciel l'avait voulu ! Pourquoi n'est-ce pas ? Qui empechait donc ?... "

Quand Charles, a minuit, rentra, elle eut l'air de s'eveiller, et, comme il fit du bruit en se deshabillant, elle se plaignit de la migraine ; puis demanda nonchalamment ce qui s'etait passe dans la soiree.

-- M. Leon, dit-il, est remonte de bonne heure.

Elle ne put s'empecher de sourire, et elle s'endormit l'ame remplie d'un enchantement nouveau.

Le lendemain, a la nuit tombante, elle reut la visite du sieur Lheureux, marchand de nouveautes. C'etait un homme habile que ce boutiquier.

Ne Gascon, mais devenu Normand, il doublait sa faconde meridionale de cautele cauchoise. Sa figure grasse, molle et sans barbe, semblait teinte par une decoction de reglisse claire, et sa chevelure blanche rendait plus vif encore l'eclat rude de ses petits yeux noirs. On ignorait ce qu'il avait ete jadis : porteballe, disaient les uns, banquier a Routot, selon les autres. Ce qu'il y a de sur, c'est qu'il faisait, de tete, des calculs compliques, a effrayer Binet lui-meme. Poli jusqu'a l'obsequiosite, il se tenait toujours les reins a demi courbes, dans la position de quelqu'un qui salue ou qui invite.

Apres avoir laisse a la porte son chapeau garni d'un crepe, il posa sur la table un carton vert, et commena par se plaindre a Madame, avec force civilites, d'etre reste jusqu'a ce jour sans obtenir sa confiance. Une pauvre boutique comme la sienne n'etait pas faite pour attirer une  elegante  ; il appuya sur le mot. Elle n'avait pourtant qu'a commander, et il se chargerait de lui fournir ce qu'elle voudrait, tant en mercerie que lingerie, bonneterie ou nouveautes ; car il allait a la ville quatre fois par mois, regulierement. Il etait en relation avec les plus fortes maisons. On pouvait parler de lui aux  Trois Freres  , a  la Barbe d'or  ou au  Grand Sauvage  ; tous ces messieurs le connaissaient comme leur poche ! Aujourd'hui donc, il venait montrer a Madame, en passant, differents articles qu'il se trouvait avoir, grace a une occasion des plus rares. Et il retira de la boite une demi-douzaine de cols brodes.

Madame Bovary les examina.

-- Je n'ai besoin de rien, dit-elle.

Alors M. Lheureux exhiba delicatement trois echarpes algeriennes, plusieurs paquets d'aiguilles anglaises, une paire de pantoufles en paille, et, enfin, quatre coquetiers en coco, ciseles a jour par des forats. Puis, les deux mains sur la table, le cou tendu, la taille penchee, il suivait, bouche beante, le regard d'Emma, qui se promenait indecis parmi ces marchandises. De temps a autre, comme pour en chasser la poussiere, il donnait un coup d'ongle sur la soie des echarpes depliees dans toute leur longueur ; et elles fremissaient avec un bruit leger, en faisant, a la lumiere verdatre du crepuscule, scintiller, comme de petites etoiles, les paillettes d'or de leur tissu.

-- Combien coutent-elles ?

-- Une misere, repondit-il, une misere ; mais rien ne presse ; quand vous voudrez ; nous ne sommes pas des Juifs !

Elle reflechit quelques instants, et finit encore par remercier M. Lheureux, qui repliqua sans s'emouvoir :

-- Eh bien, nous nous entendrons plus tard ; avec les dames je me suis toujours arrange, si ce n'est avec la mienne, cependant !

Emma sourit.

-- C'etait pour vous dire, reprit-il d'un air bonhomme apres sa plaisanterie, que ce n'est pas l'argent qui m'inquiete... Je vous en donnerais, s'il le fallait.

Elle eut un geste de surprise.

-- Ah ! fit-il vivement et a voix basse, je n'aurais pas besoin d'aller loin pour vous en trouver ; comptez-y !

Et il se mit a demander des nouvelles du pere Tellier, le maitre du  Cafe Franais  , que M. Bovary soignait alors.

-- Qu'est-ce qu'il a donc, le pere Tellier ?... Il tousse qu'il en secoue toute sa maison, et j'ai bien peur que prochainement il ne lui faille plutot un paletot de sapin qu'une camisole de flanelle ! Il a fait tant de bamboches quand il etait jeune ! Ces gens-la, madame, n'avaient pas le moindre ordre ! Il s'est calcine avec l'eau-de-vie ! Mais c'est facheux tout de meme de voir une connaissance s'en aller.

Et, tandis qu'il rebouclait son carton, il discourait ainsi sur la clientele du medecin.

-- C'est le temps, sans doute, dit-il en regardant les carreaux avec une figure rechignee, qui est la cause de ces maladies-la ! Moi aussi, je ne me sens pas en mon assiette ; il faudra meme un de ces jours que je vienne consulter Monsieur, pour une douleur que j'ai dans le dos. Enfin, au revoir, madame Bovary ; a votre disposition ; serviteur tres humble !

Et il referma la porte doucement.

Emma se fit servir a diner dans sa chambre, au coin du feu, sur un plateau ; elle fut longue a manger ; tout lui sembla bon.

-- Comme j'ai ete sage ! se disait-elle en songeant aux echarpes.

Elle entendit des pas dans l'escalier : c'etait Leon. Elle se leva, et prit sur la commode, parmi des torchons a ourler, le premier de la pile. Elle semblait fort occupee quand il parut.

La conversation fut languissante, madame Bovary l'abandonnant a chaque minute, tandis qu'il demeurait lui-meme comme tout embarrasse. Assis sur une chaise basse, pres de la cheminee, il faisait tourner dans ses doigts l'etui d'ivoire ; elle poussait son aiguille, ou, de temps a autre, avec son ongle, fronait les plis de la toile. Elle ne parlait pas ; il se taisait, captive par son silence, comme il l'eut ete par ses paroles.

-- Pauvre garon pensait-elle

-- En quoi lui deplais-je ? se demandait-il.

Leon, cependant, finit par dire qu'il devait, un de ces jours, aller a Rouen, pour une affaire de son etude.

-- Votre abonnement de musique est termine, dois-je le reprendre ?

-- Non, repondit-elle.

-- Pourquoi ?

-- Parce que...

Et, pinant ses levres, elle tira lentement une longue aiguillee de fil gris.

Cet ouvrage irritait Leon. Les doigts d'Emma semblaient s'y ecorcher par le bout ; il lui vint en tete une phrase galante, mais qu'il ne risqua pas.

-- Vous l'abandonnez donc ? reprit-il.

-- Quoi ? dit-elle vivement ; la musique ? Ah ! Mon Dieu, oui ! n'ai-je pas ma maison a tenir, mon mari a soigner, mille choses enfin, bien des devoirs qui passent auparavant !

Elle regarda la pendule. Charles etait en retard. Alors elle fit la soucieuse. Deux ou trois fois meme elle repeta :

-- Il est si bon !

Le clerc affectionnait M. Bovary. Mais cette tendresse a son endroit l'etonna d'une faon desagreable ; neanmoins il continua son eloge, qu'il entendait faire a chacun, disait-il, et surtout au pharmacien.

-- Ah ! c'est un brave homme, reprit Emma.

-- Certes, reprit le clerc.

Et il se mit a parler de madame Homais, dont la tenue fort negligee leur pretait a rire ordinairement.

-- Qu'est-ce que cela fait ? interrompit Emma. Une bonne mere de famille ne s'inquiete pas de sa toilette.

Puis elle retomba dans son silence.

Il en fut de meme les jours suivants ; ses discours, ses manieres, tout changea. On la vit prendre a coeur son menage, retourner a l'eglise regulierement et tenir sa servante avec plus de severite.

Elle retira Berthe de nourrice. Felicite l'amenait quand il venait des visites, et madame Bovary la deshabillait afin de faire voir ses membres. Elle declarait adorer les enfants ; c'etait sa consolation, sa joie, sa folie, et elle accompagnait ses caresses d'expansions lyriques, qui, a d'autres qu'a des Yonvillais, eussent rappele la Sachette de  Notre-Dame de Paris  .

Quand Charles rentrait, il trouvait aupres des cendres ses pantoufles a chauffer. Ses gilets maintenant ne manquaient plus de doublure, ni ses chemises de boutons, et meme il y avait plaisir a considerer dans l'armoire tous les bonnets de coton ranges par piles egales. Elle ne rechignait plus, comme autrefois, a faire des tours dans le jardin ; ce qu'il proposait etait toujours consenti, bien qu'elle ne devinat pas les volontes auxquelles elle se soumettait sans un murmure ; -- et lorsque Leon le voyait au coin du feu, apres le diner, les deux mains sur son ventre, les deux pieds sur les chenets, la joue rougie par la digestion, les yeux humides de bonheur, avec l'enfant qui se trainait sur le tapis, et cette femme a taille mince qui par-dessus le dossier du fauteuil venait le baiser au front :

-- Quelle folie se disait-il, et comment arriver jusqu'a elle ?

Elle lui parut donc si vertueuse et inaccessible, que toute esperance, meme la plus vague, l'abandonna.

Mais, par ce renoncement, il la plaait en des conditions extraordinaires. Elle se degagea, pour lui, des qualites charnelles dont il n'avait rien a obtenir ; et elle alla, dans son coeur, montant toujours et s'en detachant, a la maniere magnifique d'une apotheose qui s'envole. C'etait un de ces sentiments purs qui n'embarrassent pas l'exercice de la vie, que l'on cultive parce qu'ils sont rares, et dont la perte affligerait plus que la possession n'est rejouissante.

Emma maigrit, ses joues palirent, sa figure s'allongea. Avec ses bandeaux noirs, ses grands yeux, son nez droit, sa demarche d'oiseau, et toujours silencieuse, maintenant, ne semblait-elle pas traverser l'existence en y touchant a peine, et porter au front la vague empreinte de quelque predestination sublime ? Elle etait si triste et si calme, si douce a la fois et si reservee, que l'on se sentait pres d'elle pris par un charme glacial, comme l'on frissonne dans les eglises sous le parfum des fleurs mele au froid des marbres. Les autres meme n'echappaient point a cette seduction. Le pharmacien disait :

-- C'est une femme de grands moyens et qui ne serait pas deplacee dans une sous-prefecture.

Les bourgeoises admiraient son economie, les clients sa politesse, les pauvres sa charite.

Mais elle etait pleine de convoitises, de rage, de haine. Cette robe aux plis droits cachait un coeur bouleverse, et ces levres si pudiques n'en racontaient pas la tourmente. Elle etait amoureuse de Leon, et elle recherchait la solitude, afin de pouvoir plus a l'aise se delecter en son image. La vue de sa personne troublait la volupte de cette meditation. Emma palpitait au bruit de ses pas ; puis, en sa presence, l'emotion tombait, et il ne lui restait ensuite qu'un immense etonnement qui se finissait en tristesse.

Leon ne savait pas, lorsqu'il sortait de chez elle desespere, qu'elle se levait derriere lui afin de le voir dans la rue. Elle s'inquietait de ses demarches ; elle epiait son visage ; elle inventa toute une histoire pour trouver pretexte a visiter sa chambre. La femme du pharmacien lui semblait bien heureuse de dormir sous le meme toit ; et ses pensees continuellement s'abattaient sur cette maison, comme les pigeons du  Lion d'Or  qui venaient tremper la, dans les gouttieres, leurs pattes roses et leurs ailes blanches. Mais plus Emma s'apercevait de son amour, plus elle le refoulait, afin qu'il ne parut pas, et pour le diminuer. Elle aurait voulu que Leon s'en doutat ; et elle imaginait des hasards, des catastrophes qui l'eussent facilite. Ce qui la retenait, sans doute, c'etait la paresse ou l'epouvante, et la pudeur aussi. Elle songeait qu'elle l'avait repousse trop loin, qu'il n'etait plus temps, que tout etait perdu. Puis l'orgueil, la joie de se dire : " Je suis vertueuse ", et de se regarder dans la glace en prenant des poses resignees, la consolait un peu du sacrifice qu'elle croyait faire.

Alors, les appetits de la chair, les convoitises d'argent et les melancolies de la passion, tout se confondit dans une meme souffrance ; -- et, au lieu d'en detourner sa pensee, elle l'y attachait davantage, s'excitant a la douleur et en cherchant partout les occasions. Elle s'irritait d'un plat mal servi ou d'une porte entrebaillee, gemissait du velours qu'elle n'avait pas, du bonheur qui lui manquait, de ses reves trop hauts, de sa maison trop etroite.

Ce qui l'exasperait, c'est que Charles n'avait pas l'air de se douter de son supplice. La conviction o il etait de la rendre heureuse lui semblait une insulte imbecile, et sa securite la-dessus de l'ingratitude. Pour qui donc etait-elle sage ? N'etait-il pas, lui, l'obstacle a toute felicite, la cause de toute misere, et comme l'ardillon pointu de cette courroie complexe qui la bouclait de tous cotes ?

Donc, elle reporta sur lui seul la haine nombreuse qui resultait de ses ennuis, et chaque effort pour l'amoindrir ne servait qu'a l'augmenter ; car cette peine inutile s'ajoutait aux autres motifs de desespoir et contribuait encore plus a l'ecartement. Sa propre douceur a elle-meme lui donnait des rebellions. La mediocrite domestique la poussait a des fantaisies luxueuses, la tendresse matrimoniale en des desirs adulteres. Elle aurait voulu que Charles la battit, pour pouvoir plus justement le detester, s'en venger. Elle s'etonnait parfois des conjectures atroces qui lui arrivaient a la pensee ; et il fallait continuer a sourire, s'entendre repeter qu'elle etait heureuse, faire semblant de l'etre, le laisser croire !

Elle avait des degouts, cependant, de cette hypocrisie. Des tentations la prenaient de s'enfuir avec Leon, quelque part, bien loin, pour essayer une destinee nouvelle ; mais aussitot il s'ouvrait dans son ame un gouffre vague, plein d'obscurite.

-- D'ailleurs, il ne m'aime plus, pensait-elle ; que devenir ? quel secours attendre, quelle consolation, quel allegement ?

Elle restait brisee, haletante, inerte, sanglotant a voix basse et avec des larmes qui coulaient.

-- Pourquoi ne point le dire a Monsieur ? lui demandait la domestique, lorsqu'elle entrait pendant ces crises.

-- Ce sont les nerfs, repondait Emma ; ne lui en parle pas, tu l'affligerais.

-- Ah ! oui, reprenait Felicite, vous etes justement comme la Guerine, la fille au pere Guerin, le pecheur du Pollet, que j'ai connue a Dieppe, avant de venir chez vous. Elle etait si triste, si triste, qu'a la voir debout sur le seuil de sa maison, elle vous faisait l'effet d'un drap d'enterrement tendu devant la porte. Son mal, a ce qu'il parait, etait une maniere de brouillard qu'elle avait dans la tete, et les medecins n'y pouvaient rien, ni le cure non plus. Quand a la prenait trop fort, elle s'en allait toute seule sur le bord de la mer, si bien que le lieutenant de la douane, en faisant sa tournee, souvent la trouvait etendue a plat ventre et pleurant sur les galets. Puis, apres son mariage, a lui a passe, dit-on.

-- Mais, moi, reprenait Emma, c'est apres le mariage que a m'est venu.

VI.

Un soir que la fenetre etait ouverte, et que, assise au bord, elle venait de regarder Lestiboudois, le bedeau, qui taillait le buis, elle entendit tout a coup sonner  l'Angelus  .

On etait au commencement d'avril, quand les primeveres sont ecloses ; un vent tiede se roule sur les plates-bandes labourees, et les jardins, comme des femmes, semblent faire leur toilette pour les fetes de l'ete. Par les barreaux de la tonnelle et au-dela tout alentour, on voyait la riviere dans la prairie, o elle dessinait sur l'herbe des sinuosites vagabondes. La vapeur du soir passait entre les peupliers sans feuilles, estompant leurs contours d'une teinte violette, plus pale et plus transparente qu'une gaze subtile arretee sur leurs branchages. Au loin, des bestiaux marchaient ; on n'entendait ni leurs pas, ni leurs mugissements ; et la cloche, sonnant toujours, continuait dans les airs sa lamentation pacifique.

A ce tintement repete, la pensee de la jeune femme s'egarait dans ses vieux souvenirs de jeunesse et de pension. Elle se rappela les grands chandeliers, qui depassaient sur l'autel les vases pleins de fleurs et le tabernacle a colonnettes. Elle aurait voulu comme autrefois, etre encore confondue dans la longue ligne des voiles blancs, que marquaient de noir a et la les capuchons raides des bonnes soeurs inclinees sur leur prie-Dieu ; le dimanche, a la messe, quand elle relevait sa tete, elle apercevait le doux visage de la Vierge parmi les tourbillons bleuatres de l'encens qui montait. Alors un attendrissement la saisit ; elle se sentit molle et tout abandonnee, comme un duvet d'oiseau qui tournoie dans la tempete ; et ce fut sans en avoir conscience qu'elle s'achemina vers l'eglise, disposee a n'importe qu'elle devotion, pourvu qu'elle y absorbat son ame et que l'existence entiere y disparut.

Elle rencontra, sur la place, Lestiboudois, qui s'en revenait ; car, pour ne pas rogner la journee, il preferait interrompre sa besogne puis la reprendre, si bien qu'il tintait  l'Angelus  selon sa commodite. D'ailleurs, la sonnerie, faite plus tot, avertissait les gamins de l'heure du catechisme.

Deja quelques-uns, qui se trouvaient arrives, jouaient aux billes sur les dalles du cimetiere. D'autres, a califourchon sur le mur, agitaient leurs jambes, en fauchant avec leurs sabots les grandes orties poussees entre la petite enceinte et les dernieres tombes. C'etait la seule place qui fut verte ; tout le reste n'etait que pierres, et couvert continuellement d'une poudre fine, malgre le balai de la sacristie.

Les enfants en chaussons couraient la comme sur un parquet fait pour eux, et on entendait les eclats de leurs voix a travers le bourdonnement de la cloche. Il diminuait avec les oscillations de la grosse corde qui, tombant des hauteurs du clocher, trainait a terre par le bout. Des hirondelles passaient en poussant de petits cris, coupaient l'air au tranchant de leur vol, et rentraient vite dans leurs nids jaunes, sous les tuiles du larmier. Au fond de l'eglise, une lampe brulait, c'est-a-dire une meche de veilleuse dans un verre suspendu. Sa lumiere, de loin, semblait une tache blanchatre qui tremblait sur l'huile. Un long rayon de soleil traversait toute la nef et rendait plus sombres encore les bas-cotes et les angles.

-- O est le cure ? demanda madame Bovary a un jeune garon qui s'amusait a secouer le tourniquet dans son trou trop lache.

-- Il va venir, repondit-il.

En effet, la porte du presbytere grina, l'abbe Bournisien parut ; les enfants, pele-mele, s'enfuirent dans l'eglise.

-- Ces polissons-la ! murmura l'ecclesiastique, toujours les memes !

Et, ramassant un catechisme en lambeaux qu'il venait de heurter avec son pied !

-- a ne respecte rien !

Mais, des qu'il aperut madame Bovary :

-- Excusez-moi, dit-il, je ne vous remettais pas.

Il fourra le catechisme dans sa poche et s'arreta, continuant a balancer entre deux doigts la lourde clef de la sacristie.

La lueur du soleil couchant qui frappait en plein son visage palissait le lasting de sa soutane, luisante sous les coudes, effiloquee par le bas. Des taches de graisse et de tabac suivaient sur sa poitrine large la ligne des petits boutons, et elles devenaient plus nombreuses en s'ecartant de son rabat, o reposaient les plis abondants de sa peau rouge ; elle etait semee de macules jaunes qui disparaissaient dans les poils rudes de sa barbe grisonnante. Il venait de diner et respirait bruyamment.

-- Comment vous portez-vous ? ajouta-t-il.

-- Mal, repondit Emma ; je souffre.

-- Eh bien, moi aussi, reprit l'ecclesiastique. Ces premieres chaleurs, n'est-ce pas, vous amollissent etonnamment ? Enfin, que voulez-vous ! nous sommes nes pour souffrir, comme dit saint Paul. Mais, M. Bovary, qu'est-ce qu'il en pense ?

-- Lui ! fit-elle avec un geste de dedain.

-- Quoi ! repliqua le bonhomme tout etonne, il ne vous ordonne pas quelque chose ?

-- Ah ! dit Emma, ce ne sont pas les remedes de la terre qu'il me faudrait.

Mais le cure, de temps a autre, regardait dans l'eglise, o tous les gamins agenouilles se poussaient de l'epaule, et tombaient comme des capucins de cartes.

-- Je voudrais savoir..., reprit-elle.

-- Attends, attends, Riboudet, cria l'ecclesiastique d'une voix colere, je m'en vas aller te chauffer les oreilles, mauvais galopin !

Puis, se tournant vers Emma :

-- C'est le fils de Boudet le charpentier ; ses parents sont a leur aise et lui laissent faire ses fantaisies. Pourtant il apprendrait vite, s'il le voulait, car il est plein d'esprit. Et moi quelquefois, par plaisanterie, je l'appelle donc Riboudet ( comme la cote que l'on prend pour aller a Maromme ) , et je dis meme : mon Riboudet. Ah ! ah ! Mont-Riboudet ! L'autre jour, j'ai rapporte ce mot-la a Monseigneur, qui en a ri... il a daigne en rire.

-- Et M. Bovary, comment va-t-il ?

Elle semblait ne pas entendre. Il continua :

-- Toujours fort occupe, sans doute ? car nous sommes certainement, lui et moi, les deux personnes de la paroisse qui avons le plus a faire. Mais lui, il est le medecin des corps, ajouta-t-il avec un rire epais, et moi, je le suis des ames !

Elle fixa sur le pretre des yeux suppliants.

-- Oui..., dit-elle, vous soulagez toutes les miseres.

- Ah ! ne m'en parlez pas, madame Bovary ! Ce matin meme, il a fallu que j'aille dans le Bas-Diauville pour une vache qui avait  l'enfle  ; ils croyaient que c'etait un sort. Toutes leurs vaches, je ne sais comment... Mais, pardon ! Longuemarre et Boudet ! Sac a papier ! voulez-vous bien finir !

Et, d'un bond, il s'elana dans l'eglise.

Les gamins, alors, se pressaient autour du grand pupitre, grimpaient sur le tabouret du chantre, ouvraient le missel ; et d'autres, a pas de loup, allaient se hasarder bientot jusque dans le confessionnal. Mais le cure, soudain, distribua sur tous une grele de soufflets. Les prenant par le collet de la veste, il les enlevait de terre et les reposait a deux genoux sur les paves du choeur, fortement, comme s'il eut voulu les y planter.

-- Allez, dit-il quand il fut revenu pres d'Emma, et en deployant son large mouchoir d'indienne, dont il mit un angle entre ses dents, les cultivateurs sont bien a plaindre !

-- Il y en a d'autres, repondit-elle.

-- Assurement ! les ouvriers des villes, par exemple.

-- Ce ne sont pas eux...

-- Pardonnez-moi ! j'ai connu la de pauvres meres de famille, des femmes vertueuses, je vous assure, de veritables saintes, qui manquaient meme de pain.

-- Mais celles, reprit Emma ( et les coins de sa bouche se tordaient en parlant ) , celles, monsieur le cure, qui ont du pain, et qui n'ont pas...

-- De feu l'hiver, dit le pretre.

-- Eh ! qu'importe ?

-- Comment ! qu'importe ? Il me semble, a moi, que lorsqu'on est bien chauffe, bien nourri..., car enfin...

-- Mon Dieu ! mon Dieu ! soupirait-elle.

-- Vous vous trouvez genee ? fit-il, en s'avanant d'un air inquiet ; c'est la digestion, sans doute ? Il faut rentrer chez vous, madame Bovary, boire un peu de the ; a vous fortifiera, ou bien un verre d'eau fraiche avec de la cassonade.

-- Pourquoi ?

Et elle avait l'air de quelqu'un qui se reveille d'un songe.

-- C'est que vous passiez la main sur votre front. J'ai cru qu'un etourdissement vous prenait.

Puis, se ravisant :

-- Mais vous me demandiez quelque chose ? Qu'est-ce donc ? Je ne sais plus.

-- Moi ? Rien..., rien,. ., repetait Emma.

Et son regard, qu'elle promenait autour d'elle, s'abaissa lentement sur le vieillard a soutane. Ils se consideraient tous les deux, face a face, sans parler.

-- Alors, madame Bovary, dit-il enfin, faites excuse, mais le devoir avant tout, vous savez ; il faut que j'expedie mes garnements. Voila les premieres communions qui vont venir. Nous serons encore surpris, j'en ai peur ! Aussi, a partir de l'Ascension, je les tiens recta tous les mercredis une heure de plus. Ces pauvres enfants ! on ne saurait les diriger trop tot dans la voie du Seigneur, comme, du reste, il nous l'a recommande lui-meme par la bouche de son divin Fils... Bonne sante, madame ; mes respects a monsieur votre mari !

Et il entra dans l'eglise, en faisant des la porte une genuflexion.

Emma le vit qui disparaissait entre la double ligne des bancs, marchant a pas lourds, la tete un peu penchee sur l'epaule, et avec ses deux mains entrouvertes, qu'il portait en dehors.

Puis elle tourna sur ses talons, tout d'un bloc comme une statue sur un pivot, et prit le chemin de sa maison. Mais la grosse voix du cure, la voix claire des gamins arrivaient encore a son oreille et continuaient derriere elle :

-- Etes-vous chretien ?

-- Oui, je suis chretien.

-- Qu'est-ce qu'un chretien ?

- C'est celui qui, etant baptise..., baptise..., baptise.

Elle monta les marches de son escalier en se tenant a la rampe, et, quand elle fut dans sa chambre, se laissa tomber dans un fauteuil.

Le jour blanchatre des carreaux s'abaissait doucement avec des ondulations. Les meubles a leur place semblaient devenus plus immobiles et se perdre dans l'ombre comme dans un ocean tenebreux. La cheminee etait eteinte, la pendule battait toujours, et Emma vaguement s'ebahissait a ce calme des choses, tandis qu'il y avait en elle-meme tant de bouleversements. Mais, entre la fenetre et la table a ouvrage, la petite Berthe etait la, qui chancelait sur ses bottines de tricot, et essayait de se rapprocher de sa mere, pour lui saisir, par le bout, les rubans de son tablier.

-- Laisse-moi ! dit celle-ci en l'ecartant avec la main. La petite fille bientot revint plus pres encore contre ses genoux ; et, s'y appuyant des bras, elle levait vers elle son gros oeil bleu, pendant qu'un filet de salive pure decoulait de sa levre sur la soie du tablier.

-- Laisse-moi ! repeta la jeune femme tout irritee.

Sa figure epouvanta l'enfant, qui se mit a crier.

-- Eh ! laisse-moi donc ! fit-elle en la repoussant du coude.

Berthe alla tomber au pied de la commode, contre la patere de cuivre ; elle s'y coupa la joue, le sang sortit. Madame Bovary se precipita pour la relever, cassa le cordon de la sonnette, appela la servante de toutes ses forces, et elle allait commencer a se maudire, lorsque Charles parut. C'etait l'heure du diner, il rentrait.

-- Regarde donc, cher ami, lui dit Emma d'une voix tranquille : voila la petite qui, en jouant, vient de se blesser par terre.

Charles la rassura, le cas n'etait point grave, et il alla chercher du diachylum.

Madame Bovary ne descendit pas dans la salle ; elle voulut demeurer seule a garder son enfant. Alors, en la contemplant dormir, ce qu'elle conservait d'inquietude se dissipa par degres, et elle se parut a elle-meme bien sotte et bien bonne de s'etre troublee tout a l'heure pour si peu de chose. Berthe, en effet, ne sanglotait plus. Sa respiration, maintenant, soulevait insensiblement la couverture de coton. De grosses larmes s'arretaient au coin de ses paupieres a demi closes, qui laissaient voir entre les cils deux prunelles pales, enfoncees ; le sparadrap, colle sur sa joue, en tirait obliquement la peau tendue.

-- C'est une chose etrange, pensait Emma, comme cette enfant est laide !

Quand Charles, a onze heures du soir, revint de la pharmacie ( o il avait ete remettre, apres le diner, ce qui lui restait du diachylum ) , il trouva sa femme debout aupres du berceau.

-- Puisque je t'assure que ce ne sera rien, dit-il en la baisant au front ; ne te tourmente pas, pauvre cherie, tu te rendras malade !

Il etait reste longtemps chez l'apothicaire. Bien qu'il ne s'y fut pas montre fort emu, M. Homais, neanmoins, s'etait efforce de le raffermir, de lui  remonter le moral  . Alors on avait cause des dangers divers qui menaaient l'enfance et de l'etourderie des domestiques. Madame Homais en savait quelque chose, ayant encore sur la poitrine les marques d'une ecuellee de braise qu'une cuisiniere, autrefois, avait laisse tomber dans son sarrau. Aussi ces bons parents prenaient-ils quantite de precautions. Les couteaux jamais n'etaient affiles, ni les appartements cires. Il y avait aux fenetres des grilles en fer et aux chambranles de fortes barres. Les petits Homais, malgre leur independance, ne pouvaient remuer sans un surveillant derriere eux ; au moindre rhume, leur pere les bourrait de pectoraux, et jusqu'a plus de quatre ans ils portaient tous, impitoyablement, des bourrelets matelasses. C'etait, il est vrai, une manie de madame Homais ; son epoux en etait interieurement afflige, redoutant pour les organes de l'intellect les resultats possibles d'une pareille compression, et il s'echappait jusqu'a lui dire :

-- Tu pretends donc en faire des Carabes ou des Botocudos ?

Charles, cependant, avait essaye plusieurs fois d'interrompre la conversation.

-- J'aurais a vous entretenir, avait-il souffle bas a l'oreille du clerc, qui se mit a marcher devant lui dans l'escalier.

-- Se douterait-il de quelque chose ? se demandait Leon. Il avait des battements de coeur et se perdait en conjectures.

Enfin Charles, ayant ferme la porte, le pria de voir lui-meme a Rouen quels pouvaient etre les prix d'un beau daguerreotype ; c'etait une surprise sentimentale qu'il reservait a sa femme, une attention fine, son portrait en habit noir. Mais il voulait auparavant  savoir a quoi s'en tenir  ; ces demarches ne devaient pas embarrasser M. Leon, puisqu'il allait a la ville toutes les semaines, a peu pres.

Dans quel but ? Homais souponnait la-dessous quelque  histoire de jeune homme  , une intrigue. Mais il se trompait ; Leon ne poursuivait aucune amourette. Plus que jamais il etait triste, et madame Lefranois s'en apercevait bien a la quantite de nourriture qu'il laissait maintenant sur son assiette. Pour en savoir plus long, elle interrogea le percepteur ; Binet repliqua, d'un ton rogue, qu'il n'etait  point paye par la police  .

Son camarade, toutefois, lui paraissait fort singulier ; car souvent Leon se renversait sur sa chaise en ecartant les bras, et se plaignait vaguement de l'existence.

-- C'est que vous ne prenez point assez de distraction, disait le percepteur.

-- Lesquelles ?

-- Moi, a votre place, j'aurais un tour !

-- Mais je ne sais pas tourner, repondait le clerc.

-- Oh ! c'est vrai ! faisait l'autre en caressant sa machoire, avec un air de dedain mele de satisfaction.

Leon etait las d'aimer sans resultat ; puis il commenait a sentir cet accablement que vous cause la repetition de la meme vie, lorsque aucun interet ne la dirige et qu'aucune esperance ne la soutient. Il etait si ennuye d'Yonville et des Yonvillais, que la vue de certaines gens, de certaines maisons l'irritait a n'y pouvoir tenir ; et le pharmacien, tout bonhomme qu'il etait, lui devenait completement insupportable. Cependant, la perspective d'une situation nouvelle l'effrayait autant qu'elle le seduisait.

Cette apprehension se tourna vite en impatience, et Paris alors agita pour lui, dans le lointain, la fanfare de ses bals masques avec le rire de ses grisettes. Puisqu'il devait y terminer son droit, pourquoi ne partait-il pas ? qui l'empechait ? Et il se mit a faire des preparatifs interieurs il arrangea d'avance ses occupations. Il se meubla, dans sa tete, un appartement. Il y menerait une vie d'artiste ! Il y prendrait des leons de guitare ! Il aurait une robe de chambre, un beret basque, des pantoufles de velours bleu ! Et meme il admirait deja sur sa cheminee deux fleurets en sautoir, avec une tete de mort et la guitare au-dessus.

La chose difficile etait le consentement de sa mere ; rien pourtant ne paraissait plus raisonnable. Son patron meme l'engageait a visiter une autre etude, o il put se developper davantage. Prenant donc un parti moyen, Leon chercha quelque place de second clerc a Rouen, n'en trouva pas, et ecrivit enfin a sa mere une longue lettre detaillee, o il exposait les raisons d'aller habiter Paris immediatement. Elle y consentit.

Il ne se hata point. Chaque jour, durant tout un mois Hivert transporta pour lui d'Yonville a Rouen, de Rouen a Yonville, des coffres, des valises, des paquets ; et, quand Leon eut remonte sa garde-robe, fait rembourrer ses trois fauteuils, achete une provision de foulards, pris en un mot plus de dispositions que pour un voyage autour du monde, il s'ajourna de semaine en semaine, jusqu'a ce qu'il reut une seconde lettre maternelle o on le pressait de partir, puisqu'il desirait, avant les vacances passer son examen.

Lorsque le moment fut venu des embrassades, madame Homais pleura ; Justin sanglotait ; Homais, en homme fort, dissimula son emotion ; il voulut lui-meme porter le paletot de son ami jusqu'a la grille du notaire, qui emmenait Leon a Rouen dans sa voiture. Ce dernier avait juste le temps de faire ses adieux a M. Bovary.

Quand il fut au haut de l'escalier, il s'arreta, tant il se sentait hors d'haleine. A son entree, madame Bovary se leva vivement.

-- C'est encore moi ! dit Leon.

-- J'en etais sure !

Elle se mordit les levres, et un flot de sang lui courut sous la peau, qui se colora tout en rose, depuis la racine des cheveux jusqu'au bord de sa collerette. Elle restait debout, s'appuyant de l'epaule contre la boiserie.

-- Monsieur n'est donc pas la ? reprit-il.

-- Il est absent.

Elle repeta :

-- Il est absent.

Alors il y eut un silence. Ils se regarderent ; et leurs pensees, confondues dans la meme angoisse, s'etreignaient etroitement, comme deux poitrines palpitantes.

-- Je voudrais bien embrasser Berthe, dit Leon. Emma descendit quelques marches, et elle appela Felicite.

Il jeta vite autour de lui un large coup d'oeil qui s'etala sur les murs, les etageres, la cheminee, comme pour penetrer tout, emporter tout.

Mais elle rentra, et la servante amena Berthe, qui secouait au bout d'une ficelle un moulin a vent la tete en bas.

Leon la baisa sur le cou a plusieurs reprises.

-- Adieu, pauvre enfant ! adieu, chere petite, adieu ! Et il la remit a sa mere.

-- Emmenez-la, dit celle-ci. Ils resterent seuls. Madame Bovary, le dos tourne, avait la figure posee contre un carreau ; Leon tenait sa casquette a la main et la battait doucement le long de sa cuisse.

-- Il va pleuvoir, dit Emma.

-- J'ai un manteau, repondit-il.

-- Ah !

Elle se detourna, le menton baisse et le front en avant. La lumiere y glissait comme sur un marbre, jusqu'a la courbe des sourcils, sans que l'on put savoir ce qu'Emma regardait a l'horizon ni ce qu'elle pensait au fond d'elle-meme.

-- Allons, adieu ! soupira-t-il.

Elle releva sa tete d'un mouvement brusque :

-- Oui, adieu..., partez !

Ils s'avancerent l'un vers l'autre ; il tendit la main, elle hesita.

-- A l'anglaise donc, fit-elle abandonnant la sienne tout en s'efforant de rire.

Leon la sentit entre ses doigts, et la substance meme de tout son etre lui semblait descendre dans cette paume humide.

Puis il ouvrit la main ; leurs yeux se rencontrerent encore, et il disparut.

Quand il fut sous les halles, il s'arreta, et il se cacha derriere un pilier, afin de contempler une derniere fois cette maison blanche avec ses quatre jalousies vertes. Il crut voir une ombre derriere la fenetre, dans la chambre ; mais le rideau, se decrochant de la patere comme si personne n'y touchait, remua lentement ses longs plis obliques, qui d'un seul bond s'etalerent tous, et il resta droit, plus immobile qu'un mur de platre. Leon se mit a courir.

Il aperut de loin, sur la route, le cabriolet de son patron, et a cote un homme en serpilliere qui tenait le cheval. Homais et M. Guillaumin causaient ensemble. On l'attendait.

-- Embrassez-moi, dit l'apothicaire les larmes aux yeux. Voila votre paletot, mon bon ami ; prenez garde au froid ! Soignez-vous ! menagez-vous !

-- Allons, Leon, en voiture ! dit le notaire.

Homais se pencha sur le garde-crotte, et d'une voix entrecoupee par les sanglots, laissa tomber ces deux mots tristes :

-- Bon voyage !

-- Bonsoir, repondit M. Guillaumin. Lachez tout ! Ils partirent, et Homais s'en retourna.

Madame Bovary avait ouvert sa fenetre sur le jardin, et elle regardait les nuages.

Ils s'amoncelaient au couchant du cote de Rouen, et roulaient vite leurs volutes noires, d'o depassaient par derriere les grandes lignes du soleil, comme les fleches d'or d'un trophee suspendu, tandis que le reste du ciel vide avait la blancheur d'une porcelaine. Mais une rafale de vent fit se courber les peupliers, et tout a coup la pluie tomba ; elle crepitait sur les feuilles vertes. Puis le soleil reparut, les poules chanterent, des moineaux battaient des ailes dans les buissons humides, et les flaques d'eau sur le sable emportaient en s'ecoulant les fleurs roses d'un acacia.

-- Ah ! qu'il doit etre loin deja ! pensa-t-elle.

M. Homais, comme de coutume, vint a six heures et demie, pendant le diner.

-- Eh bien, dit-il en s'asseyant, nous avons donc tantot embarque notre jeune homme ?

Il parait ! repondit le medecin. Puis, se tournant sur sa chaise :

-- Et quoi de neuf chez vous ?

Pas grand-chose. Ma femme, seulement, a ete, cette apres-midi, un peu emue. Vous savez, les femmes, un rien les trouble ! la mienne surtout ! Et l'on aurait tort de se revolter la contre, puisque leur organisation nerveuse est beaucoup plus malleable que la notre.

-- Ce pauvre Leon ! disait Charles, comment va-t-il vivre a Paris ?... S'y accoutumera-t-il ?

Madame Bovary soupira.

-- Allons donc ! dit le pharmacien en claquant de la langue, les parties fines chez le traiteur ! les bals masques ! le champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.

-- Je ne crois pas qu'il se derange, objecta Bovary.

-- Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jesuite. Eh, vous ne savez pas la vie que menent ces farceurs-la, dans le quartier Latin, avec les actrices ! Du reste, les etudiants sont fort bien vus a Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrement, on les reoit dans les meilleures societes, et il y a meme des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de faire de tres beaux mariages.

-- Mais, dit le medecin, j'ai peur pour lui que... la-bas...

-- Vous avez raison, interrompit l'apothicaire, c'est le revers de la medaille ! et l'on y est oblige continuellement d'avoir la main posee sur son gousset. Ainsi, vous etes dans un jardin public, je suppose ; un quidam se presente, bien mis, decore meme, et qu'on prendrait pour un diplomate ; il vous aborde ; vous causez ; il s'insinue, vous offre une prise ou vous ramasse votre chapeau. Puis on se lie davantage ; il vous mene au cafe, vous invite a venir dans sa maison de campagne, vous fait faire, entre deux vins, toutes sortes de connaissances, et, les trois quarts du temps ce n'est que pour flibuster votre bourse ou vous entrainer en des demarches pernicieuses.

-- C'est vrai, repondit Charles ; mais je pensais surtout aux maladies, a la fievre typhode, par exemple, qui attaque les etudiants de la province.

Emma tressaillit.

-- A cause du changement de regime, continua le pharmacien, et de la perturbation qui en resulte dans l'economie generale. Et puis, l'eau de Paris, voyez-vous ! les mets des restaurateurs, toutes ces nourritures epicees finissent par vous echauffer le sang et ne valent pas, quoi qu'on en dise, un bon pot-au-feu. J'ai toujours, quant a moi, prefere la cuisine bourgeoise : c'est plus sain ! Aussi, lorsque j'etudiais a Rouen la pharmacie, je m'etais mis en pension dans une pension ; je mangeais avec les professeurs.

Et il continua donc a exposer ses opinions generales et ses sympathies personnelles, jusqu'au moment o Justin vint le chercher pour un lait de poule qu'il fallait faire.

-- Pas un instant de repit ! s'ecria-t-il, toujours a la chaine ! Je ne peux sortir une minute ! Il faut, comme un cheval de labour, etre a suer sang et eau ! Quel collier de misere !

Puis, quand il fut sur la porte :

-- A propos, dit-il, savez-vous la nouvelle ?

-- Quoi donc ?

-- C'est qu'il est fort probable, reprit Homais en dressant ses sourcils et en prenant une figure des plus serieuses, que les Comices agricoles de la Seine-Inferieure se tiendront cette annee a Yonville-l'Abbaye. Le bruit, du moins, en circule. Ce matin, le journal en touchait quelque chose. Ce serait pour notre arrondissement de la derniere importance ! Mais nous en causerons plus tard. J'y vois, je vous remercie ; Justin a la lanterne.

VII.

Le lendemain fut, pour Emma, une journee funebre. Tout lui parut enveloppe par une atmosphere noire qui flottait confusement sur l'exterieur des choses, et le chagrin s'engouffrait dans son ame avec des hurlements doux, comme fait le vent d'hiver dans les chateaux abandonnes. C'etait cette reverie que l'on a sur ce qui ne reviendra plus, la lassitude qui vous prend apres chaque fait accompli, cette douleur enfin que vous apportent l'interruption de tout mouvement accoutume, la cessation brusque d'une vibration prolongee.

Comme au retour de la Vaubyessard, quand les quadrilles tourbillonnaient dans sa tete, elle avait une melancolie morne, un desespoir engourdi. Leon reapparaissait plus grand, plus beau, plus suave, plus vague ; quoiqu'il fut separe d'elle, il ne l'avait pas quittee, il etait la, et les murailles de la maison semblaient garder son ombre. Elle ne pouvait detacher sa vue de ce tapis o il avait marche, de ces meubles vides o il s'etait assis. La riviere coulait toujours, et poussait lentement ses petits flots le long de la berge glissante. Ils s'y etaient promenes bien des fois, a ce meme murmure des ondes, sur les cailloux couverts de mousse. Quels bons soleils ils avaient eus ! quelles bonnes apres-midi, seuls, a l'ombre, dans le fond du jardin ! Il lisait tout haut, tete nue, pose sur un tabouret de batons secs ; le vent frais de la prairie faisait trembler les pages du livre et les capucines de la tonnelle... Ah ! il etait parti, le seul charme de sa vie, le seul espoir possible d'une felicite ! Comment n'avait-elle pas saisi ce bonheur-la, quand il se presentait ! Pourquoi ne l'avoir pas retenu a deux mains, a deux genoux, quand il voulait s'enfuir ? Et elle se maudit de n'avoir pas aime Leon ; elle eut soif de ses levres. L'envie la prit de courir le rejoindre, de se jeter dans ses bras, de lui dire : " C'est moi, je suis a toi ! " Mais Emma s'embarrassait d'avance aux difficultes de l'entreprise, et ses desirs, s'augmentant d'un regret, n'en devenaient que plus actifs.

Des lors, ce souvenir de Leon fut comme le centre de son ennui ; il y petillait plus fort que, dans un steppe de Russie, un feu de voyageurs abandonne sur la neige. Elle se precipitait vers lui, elle se blottissait contre, elle remuait delicatement ce foyer pres de s'eteindre, elle allait cherchant tout autour d'elle ce qui pouvait l'aviver davantage ; et les reminiscences les plus lointaines comme les plus immediates occasions, ce qu'elle eprouvait avec ce qu'elle imaginait, ses envies de volupte qui se dispersaient, ses projets de bonheur qui craquaient au vent comme des branchages morts, sa vertu sterile, ses esperances tombees, la litiere domestique, elle ramassait tout, prenait tout, et faisait servir tout a rechauffer sa tristesse.

Cependant les flammes s'apaiserent, soit que la provision d'elle-meme s'epuisat, ou que l'entassement fut trop considerable. L'amour, peu a peu, s'eteignit par l'absence, le regret s'etouffa sous l'habitude ; et cette lueur d'incendie qui empourprait son ciel pale se couvrit de plus d'ombre et s'effaa par degres. Dans l'assoupissement de sa conscience, elle prit meme les repugnances du mari pour des aspirations vers l'amant, les brulures de la haine pour des rechauffements de la tendresse ; mais, comme l'ouragan soufflait toujours, et que la passion se consuma jusqu'aux cendres, et qu'aucun secours ne vint, qu'aucun soleil ne parut, il fut de tous cotes nuit complete, et elle demeura perdue dans un froid horrible qui la traversait.

Alors les mauvais jours de Tostes recommencerent. Elle s'estimait a present beaucoup plus malheureuse : car elle avait l'experience du chagrin, avec la certitude qu'il ne finirait pas.

Une femme qui s'etait impose de si grands sacrifices pouvait bien se passer des fantaisies. Elle s'acheta un prie-Dieu gothique, et elle depensa en un mois pour quatorze francs de citrons a se nettoyer les ongles ; elle ecrivit a Rouen, afin d'avoir une robe en cachemire bleu ; elle choisit chez Lheureux la plus belle de ses echarpes ; elle se la nouait a la taille par-dessus sa robe de chambre ; et, les volets fermes, avec un livre a la main, elle restait etendue sur un canape dans cet accoutrement.

Souvent, elle variait sa coiffure : elle se mettait a la chinoise, en boucles molles, en nattes tressees ; elle se fit une raie sur le cote de la tete et roula ses cheveux en dessous, comme un homme.

Elle voulut apprendre l'italien : elle acheta des dictionnaires, une grammaire, une provision de papier blanc. Elle essaya des lectures serieuses, de l'histoire et de la philosophie. La nuit, quelquefois, Charles se reveillait en sursaut, croyant qu'on venait le chercher pour un malade :

-- J'y vais, balbutiait-il.

Et c'etait le bruit d'une allumette qu'Emma frottait afin de rallumer sa lampe. Mais il en etait de ses lectures comme de ses tapisseries, qui, toutes commencees encombraient son armoire ; elle les prenait, les quittait, passait a d'autres.

Elle avait des acces, o on l'eut poussee facilement a des extravagances. Elle soutint un jour, contre son mari, qu'elle boirait bien un grand demi-verre d'eau-de-vie, et, comme Charles eut la betise de l'en defier, elle avala l'eau-de-vie jusqu'au bout.

Malgre ses airs evapores ( c'etait le mot des bourgeoises d'Yonville ) , Emma pourtant ne paraissait pas joyeuse, et, d'habitude, elle gardait aux coins de la bouche cette immobile contraction qui plisse la figure des vieilles filles et celle des ambitieux dechus. Elle etait pale partout, blanche comme du linge ; la peau du nez se tirait vers les narines, ses yeux vous regardaient d'une maniere vague : Pour s'etre decouvert trois cheveux gris sur les tempes, elle parla beaucoup de sa vieillesse.

Souvent des defaillances la prenaient. Un jour meme, elle eut un crachement de sang, et, comme Charles s'empressait, laissant apercevoir son inquietude :

-- Ah bah ! repondit-elle, qu'est-ce que cela fait ?

Charles s'alla refugier dans son cabinet ; et il pleura, les deux coudes sur la table, assis dans son fauteuil de bureau, sous la tete phrenologique.

Alors il ecrivit a sa mere pour la prier de venir, et ils eurent ensemble de longues conferences au sujet d'Emma.

A quoi se resoudre ? que faire, puisqu'elle se refusait a tout traitement ?

-- Sais-tu ce qu'il faudrait a ta femme ? reprenait la mere Bovary. Ce seraient des occupations forcees, des ouvrages manuels ! Si elle etait comme tant d'autres, contrainte a gagner son pain, elle n'aurait pas ces vapeurs-la, qui lui viennent d'un tas d'idees qu'elle se fourre dans la tete, et du desoeuvrement o elle vit.

-- Pourtant elle s'occupe, disait Charles.

-- Ah ! elle s'occupe ! A quoi donc ? A lire des romans, de mauvais livres, des ouvrages qui sont contre la religion et dans lesquels on se moque des pretres par des discours tires de Voltaire. Mais tout cela va loin, mon pauvre enfant, et quelqu'un qui n'a pas de religion finit toujours par tourner mal.

Donc, il fut resolu que l'on empecherait Emma de lire des romans. L'entreprise ne semblait point facile. La bonne dame s'en chargea : elle devait quand elle passerait par Rouen, aller en personne chez le loueur de livres et lui representer qu'Emma cessait ses abonnements. N'aurait-on pas le droit d'avertir la police, si le libraire persistait quand meme dans son metier d'empoisonneur ?

Les adieux de la belle-mere et de la bru furent secs. Pendant les trois semaines qu'elles etaient restees ensemble, elles n'avaient pas echange quatre paroles, a part les informations et compliments quand elles se rencontraient a table, et le soir avant de se mettre au lit.

Madame Bovary mere partit un mercredi, qui etait jour de marche a Yonville.

La place, des le matin, etait encombree par une file de charrettes qui, toutes a cul et les brancards en l'air, s'etendaient le long des maisons depuis l'eglise jusqu'a l'auberge. De l'autre cote, il y avait des baraques de toile o l'on vendait des cotonnades, des couvertures et des bas de laine, avec des licous pour les chevaux et des paquets de rubans bleus, qui par le bout s'envolaient au vent. De la grosse quincaillerie s'etalait par terre, entre les pyramides d'oeufs et les bannettes de fromages, d'o sortaient des pailles gluantes ; pres des machines a ble, des poules qui gloussaient dans des cages plates passaient leurs cous par les barreaux. La foule, s'encombrant au meme endroit sans en vouloir bouger, menaait quelquefois de rompre la devanture de la pharmacie. Les mercredis, elle ne desemplissait pas et l'on s'y poussait, moins pour acheter des medicaments que pour prendre des consultations, tant etait fameuse la reputation du sieur Homais dans les villages circonvoisins. Son robuste aplomb avait fascine les campagnards. Ils le regardaient comme un plus grand medecin que tous les medecins.

Emma etait accoudee a sa fenetre ( elle s'y mettait souvent : la fenetre, en province, remplace les theatres et la promenade ) , et elle s'amusait a considerer la cohue des rustres, lorsqu'elle aperut un monsieur vetu d'une redingote de velours vert. Il etait gante de gants jaunes, quoiqu'il fut chausse de fortes guetres ; et il se dirigeait vers la maison du medecin, suivi d'un paysan marchant la tete basse d'un air tout reflechi.

-- Puis-je voir Monsieur ? demanda-t-il a Justin, qui causait sur le seuil avec Felicite.

Et, le prenant pour le domestique de la maison :

-- Dites-lui que M. Rodolphe Boulanger de la Huchette est la.

Ce n'etait point par vanite territoriale que le nouvel arrivant avait ajoute a son nom la particule, mais afin de se faire mieux connaitre. La Huchette, en effet, etait un domaine pres d'Yonville, dont il venait d'acquerir le chateau, avec deux fermes qu'il cultivait lui-meme, sans trop se gener cependant. Il vivait en garon, et passait pour avoir  au moins quinze mille livres de rentes !  

Charles entra dans la salle. M. Boulanger lui presenta son homme, qui voulait etre saigne parce qu'il eprouvait des  fourmis le long du corps  .

-- a me purgera, objectait-il a tous les raisonnements.

Bovary commanda donc d'apporter une bande et une cuvette, et pria Justin de la soutenir. Puis, s'adressant au villageois deja bleme :

-- N'ayez point peur, mon brave.

-- Non, non, repondit l'autre, marchez toujours !

Et, d'un air fanfaron, il tendit son gros bras. Sous la piqure de la lancette, le sang jaillit et alla s'eclabousser contre la glace.

-- Approche le vase ! exclama Charles.

--  Guete !  disait le paysan, on jurerait une petite fontaine qui coule ! Comme j'ai le sang rouge ! ce doit etre bon signe, n'est-ce pas ?

-- Quelquefois, reprit l'officier de sante, l'on n'eprouve rien au commencement, puis la syncope se declare, et plus particulierement chez les gens bien constitues, comme celui-ci.

Le campagnard, a ces mots, lacha l'etui qu'il tournait entre ses doigts. Une saccade de ses epaules fit craquer le dossier de la chaise. Son chapeau tomba.

-- Je m'en doutais, dit Bovary en appliquant son doigt sur la veine.

La cuvette commenait a trembler aux mains de Justin ; ses genoux chancelerent, il devint pale.

-- Ma femme ! ma femme ! appela Charles.

D'un bond, elle descendit l'escalier.

-- Du vinaigre ! cria-t-il. Ah ! mon Dieu, deux a la fois !

Et, dans son emotion, il avait peine a poser la compresse.

-- Ce n'est rien, disait tout tranquillement M. Boulanger, tandis qu'il prenait Justin entre ses bras.

Et il l'assit sur la table, lui appuyant le dos contre la muraille.

Madame Bovary se mit a lui retirer sa cravate. Il y avait un noeud aux cordons de la chemise ; elle resta quelques minutes a remuer ses doigts legers dans le cou du jeune garon ; ensuite elle versa du vinaigre sur son mouchoir de batiste ; elle lui en mouillait les tempes a petits coups et elle soufflait dessus, delicatement.

Le charretier se reveilla ; mais la syncope de Justin durait encore, et ses prunelles disparaissaient dans leur sclerotique pale, comme des fleurs bleues dans du lait.

-- Il faudrait, dit Charles, lui cacher cela.

Madame Bovary prit la cuvette. Pour la mettre sous la table, dans le mouvement qu'elle fit en s'inclinant, sa robe ( c'etait une robe d'ete a quatre volants, de couleur jaune, longue de taille, large de jupe ) , sa robe s'evasa autour d'elle sur les carreaux de la salle ; -- et, comme Emma, baissee, chancelait un peu en ecartant les bras, le gonflement de l'etoffe se crevait de place en place, selon les inflexions de son corsage. Ensuite elle alla prendre une carafe d'eau, et elle faisait fondre des morceaux de sucre lorsque le pharmacien arriva. La servante l'avait ete chercher dans l'algarade ; en apercevant son eleve les yeux ouverts, il reprit haleine. Puis, tournant autour de lui, il le regardait de haut en bas.

-- Sot ! disait-il ; petit sot, vraiment ! sot en trois lettres ! Grand-chose, apres tout, qu'une phlebotomie ! et un gaillard qui n'a peur de rien ! une espece d'ecureuil, tel que vous le voyez, qui monte locher des noix a des hauteurs vertigineuses. Ah ! oui, parle, vante-toi ! voila de belles dispositions a exercer plus tard la pharmacie ; car tu peux te trouver appele en des circonstances graves, par-devant les tribunaux, afin d'y eclairer la conscience des magistrats ; et il faudra pourtant garder son sang-froid, raisonner, se montrer homme, ou bien passer pour un imbecile !

Justin ne repondait pas. L'apothicaire continuait :

-- Qui t'a prie de venir ? Tu importunes toujours monsieur et madame ! Les mercredis, d'ailleurs, ta presence m'est plus indispensable. Il y a maintenant vingt personnes a la maison. J'ai tout quitte a cause de l'interet que je te porte. Allons, va-t'en ! cours ! attends-moi, et surveille les bocaux !

Quand Justin, qui se rhabillait, fut parti, l'on causa quelque peu des evanouissements. Madame Bovary n'en avait jamais eu.

- C'est extraordinaire pour une dame ! dit M. Boulanger. Du reste, il y a des gens bien delicats. Ainsi j'ai vu, dans une rencontre, un temoin perdre connaissance rien qu'au bruit des pistolets que l'on chargeait.

-- Moi, dit l'apothicaire, la vue du sang des autres ne me fait rien du tout ; mais l'idee seulement du mien qui coule suffirait a me causer des defaillances, si j'y reflechissais trop.

Cependant M. Boulanger congedia son domestique, en l'engageant a se tranquilliser l'esprit, puisque sa fantaisie etait passee.

-- Elle m'a procure l'avantage de votre connaissance, ajouta-t-il.

Et il regardait Emma durant cette phrase.

Puis il deposa trois francs sur le coin de la table, salua negligemment et s'en alla.

Il fut bientot de l'autre cote de la riviere ( c'etait son chemin pour s'en retourner a la Huchette ) ; et Emma l'aperut dans la prairie, qui marchait sous les peupliers, se ralentissant de temps a autre, comme quelqu'un qui reflechit.

-- Elle est fort gentille ! se disait-il ; elle est fort gentille, cette femme du medecin ! De belles dents, les yeux noirs, le pied coquet, et de la tournure comme une Parisienne. D'o diable sort-elle ? O donc l'a-t-il trouvee, ce gros garon-la ?

M. Rodolphe Boulanger avait trente-quatre ans ; il etait de temperament brutal et d'intelligence perspicace, ayant d'ailleurs beaucoup frequente les femmes, et s'y connaissant bien. Celle-la lui avait paru jolie ; il y revait donc, et a son mari.

-- Je le crois tres bete. Elle en est fatiguee sans doute. Il porte des ongles sales et une barbe de trois jours. Tandis qu'il trottine a ses malades, elle reste a ravauder des chaussettes. Et on s'ennuie ! on voudrait habiter la ville, danser la polka tous les soirs ! Pauvre petite femme ! a baille apres l'amour, comme une carpe apres l'eau sur une table de cuisine. Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j'en suis sur ! ce serait tendre ! charmant !... Oui, mais comment s'en debarrasser ensuite ?

Alors les encombrements du plaisir, entrevus en perspective, le firent, par contraste, songer a sa maitresse. C'etait une comedienne de Rouen, qu'il entretenait ; et, quand il se fut arrete sur cette image, dont il avait, en souvenir meme, des rassasiements :

-- Ah ! madame Bovary, pensa-t-il, est bien plus jolie qu'elle, plus fraiche surtout. Virginie, decidement, commence a devenir trop grosse. Elle est si fastidieuse avec ses joies. Et, d'ailleurs, quelle manie de salicoques !

La campagne etait deserte, et Rodolphe n'entendait autour de lui que le battement regulier des herbes qui fouettaient sa chaussure, avec le cri des grillons tapis au loin sous les avoines ; il revoyait Emma dans la salle, habillee comme il l'avait vue, et il la deshabillait.

-- Oh ! je l'aurai ! s'ecria-t-il en ecrasant, d'un coup de baton, une motte de terre devant lui.

Et aussitot il examina la partie politique de l'entreprise. Il se demandait :

-- O se rencontrer ? par quel moyen ? On aura continuellement le marmot sur les epaules, et la bonne, les voisins, le mari, toute sorte de tracasseries considerables. Ah bah ! dit-il, on y perd trop de temps !

Puis il recommena :

-- C'est qu'elle a des yeux qui vous entrent au coeur comme des vrilles. Et ce teint pale !... Moi, qui adore les femmes pales !

Au haut de la cote d'Argueil, sa resolution etait prise.

-- Il n'y a plus qu'a chercher les occasions. Eh bien, j'y passerai quelquefois, je leur enverrai du gibier, de la volaille ; je me ferai saigner, s'il le faut ; nous deviendrons amis, je les inviterai chez moi... Ah ! parbleu ! ajouta-t-il, voila les Comices bientot ; elle y sera, je la verrai. Nous commencerons, et hardiment, car c'est le plus sur.

VIII.

Ils arriverent, en effet, ces fameux Comices ! Des le matin de la solennite, tous les habitants, sur leurs portes, s'entretenaient des preparatifs ; on avait enguirlande de lierres le fronton de la mairie ; une tente dans un pre etait dressee pour le festin, et, au milieu de la place, devant l'eglise, une espece de bombarde devait signaler l'arrivee de M. le prefet et le nom des cultivateurs laureats. La garde nationale de Buchy ( il n'y en avait point a Yonville ) etait venue s'adjoindre au corps des pompiers, dont Binet etait le capitaine. Il portait ce jour-la un col encore plus haut que de coutume ; et, sangle dans sa tunique, il avait le buste si roide et immobile, que toute la partie vitale de sa personne semblait etre descendue dans ses deux jambes, qui se levaient en cadence, a pas marques, d'un seul mouvement. Comme une rivalite subsistait entre le percepteur et le colonel, l'un et l'autre, pour montrer leurs talents, faisaient a part manoeuvrer leurs hommes. On voyait alternativement passer et repasser les epaulettes rouges et les plastrons noirs. Cela ne finissait pas et toujours recommenait ! Jamais il n'y avait eu pareil deploiement de pompe ! Plusieurs bourgeois, des la veille, avaient lave leurs maisons ; des drapeaux tricolores pendaient aux fenetres entrouvertes ; tous les cabarets etaient pleins ; et, par le beau temps qu'il faisait, les bonnets empeses, les croix d'or et les fichus de couleur paraissaient plus blancs que neige, miroitaient au soleil clair et relevaient de leur bigarrure eparpillee la sombre monotonie des redingotes et des bourgerons bleus. Les fermieres des environs retiraient, en descendant de cheval, la grosse epingle qui leur serrait autour du corps leur robe retroussee de peur des taches ; et les maris, au contraire, afin de menager leurs chapeaux, gardaient par-dessus des mouchoirs de poche, dont ils tenaient un angle entre les dents.

La foule arrivait dans la grande rue par les deux bouts du village. Il s'en degorgeait des ruelles, des allees, des maisons, et l'on entendait de temps a autre retomber le marteau des portes, derriere les bourgeoises en gants de fil, qui sortaient pour aller voir la fete. Ce que l'on admirait surtout, c'etaient deux longs ifs couverts de lampions qui flanquaient une estrade o s'allaient tenir les autorites ; et il y avait de plus, contre les quatre colonnes de la mairie, quatre manieres de gaules, portant chacune un petit etendard de toile verdatre, enrichi d'inscriptions en lettres d'or. On lisait sur l'un : " Au Commerce " ; sur l'autre : " A l'Agriculture " ; sur le troisieme : " A l'industrie " ; et sur le quatrieme : " Aux Beaux-Arts " .

Mais la jubilation qui epanouissait tous les visages paraissait assombrir madame Lefranois, l'aubergiste. Debout sur les marches de sa cuisine, elle murmurait dans son menton :

-- Quelle betise ! quelle betise avec leur baraque de toile ! Croient-ils que le prefet sera bien aise de diner la-bas, sous une tente, comme un saltimbanque ? Ils appellent ces embarras-la, faire le bien du pays ! Ce n'etait pas la peine, alors, d'aller chercher un gargotier a Neufchatel ! Et pour qui ? pour des vachers ! des va-nu-pieds !...

L'apothicaire passa. Il portait un habit noir, un pantalon de nankin, des souliers de castor, et par extraordinaire un chapeau, -- un chapeau bas de forme.

-- Serviteur ! dit-il ; excusez-moi, je suis presse.

Et comme la grosse veuve lui demanda o il allait :

-- Cela vous semble drole, n'est-ce pas ? moi qui reste toujours plus confine dans mon laboratoire que le rat du bonhomme dans son fromage.

-- Quel fromage ? fit l'aubergiste.

-- Non, rien ! ce n'est rien ! reprit Homais. Je voulais vous exprimer seulement, madame Lefranois, que je demeure d'habitude tout reclus chez moi. Aujourd'hui cependant, vu la circonstance, il faut bien que...

-- Ah ! vous allez la-bas ? dit-elle avec un air de dedain.

-- Oui, j'y vais, repliqua l'apothicaire etonne ; ne fais-je point partie de la commission consultative ?

La mere Lefranois le considera quelques minutes, et finit par repondre en souriant :

-- C'est autre chose ! Mais qu'est-ce que la culture vous regarde ? vous vous y entendez donc ?

-- Certainement, je m'y entends, puisque je suis pharmacien, c'est-a-dire chimiste ! et la chimie, madame Lefranois, ayant pour objet la connaissance de l'action reciproque et moleculaire de tous les corps de la nature, il s'ensuit que l'agriculture se trouve comprise dans son domaine ! Et, en effet, composition des engrais, fermentation des liquides, analyse des gaz et influence des miasmes, qu'est-ce que tout cela, je vous le demande, si ce n'est de la chimie pure et simple ?

L'aubergiste ne repondit rien. Homais continua :

-- Croyez-vous qu'il faille, pour etre agronome, avoir soi-meme laboure la terre ou engraisse des volailles ? Mais il faut connaitre plutot la constitution des substances dont il s'agit, les gisements geologiques, les actions atmospheriques, la qualite des terrains, des mineraux, des eaux, la densite des differents corps et leur capillarite ! que sais-je ? Et il faut posseder a fond tous ses principes d'hygiene, pour diriger, critiquer la construction des batiments, le regime des animaux, l'alimentation des domestiques ! Il faut encore, madame Lefranois, posseder la botanique ; pouvoir discerner les plantes, entendez-vous, quelles sont les salutaires d'avec les deleteres, quelles les improductives et quelles les nutritives, s'il est bon de les arracher par-ci et de les ressemer par-la, de propager les unes, de detruire les autres ; bref, il faut se tenir au courant de la science par les brochures et papiers publics, etre toujours en haleine, afin d'indiquer les ameliorations...

L'aubergiste ne quittait point des yeux la porte du  Cafe Franais  , et le pharmacien poursuivit :

-- Plut a Dieu que nos agriculteurs fussent des chimistes, ou que du moins ils ecoutassent davantage les conseils de la science ! Ainsi, moi, j'ai dernierement ecrit un fort opuscule, un memoire de plus de soixante et douze pages, intitule :  Du cidre, de sa fabrication et de ses effets ; suivi de quelques reflexions nouvelles a ce sujet  , que j'ai envoye a la Societe agronomique de Rouen ; ce qui m'a meme valu l'honneur d'etre reu parmi ses membres, section d'agriculture, classe de pomologie, eh bien, si mon ouvrage avait ete livre a la publicite...

Mais l'apothicaire s'arreta, tant madame Lefranois paraissait preoccupee.

-- Voyez-les donc ! disait-elle, on n'y comprend rien ! une gargote semblable !

Et, avec des haussements d'epaules qui tiraient sur sa poitrine les mailles de son tricot, elle montrait des deux mains le cabaret de son rival, d'o sortaient alors des chansons.

-- Du reste, il n'en a pas pour longtemps, ajouta-t-elle ; avant huit jours, tout est fini.

Homais se recula de stupefaction. Elle descendit ses trois marches, et, lui parlant a l'oreille :

-- Comment ! vous ne savez pas cela ? On va le saisir cette semaine. C'est Lheureux qui le fait vendre. Il l'a assassine de billets.

-- Quelle epouvantable catastrophe ! s'ecria l'apothicaire, qui avait toujours des expressions congruantes a toutes les circonstances imaginables.

L'hotesse donc se mit a lui raconter cette histoire, qu'elle savait par Theodore, le domestique de M. Guillaumin, et, bien qu'elle execrat Tellier, elle blamait Lheureux. C'etait un enjoleur, un rampant.

-- Ah ! tenez, dit-elle, le voila sous les halles ; il salue madame Bovary, qui a un chapeau vert. Elle est meme au bras de M. Boulanger.

-- Madame Bovary fit Homais. Je m'empresse d'aller lui offrir mes hommages. Peut-etre qu'elle sera bien aise d'avoir une place dans l'enceinte, sous le peristyle.

Et, sans ecouter la mere Lefranois, qui le rappelait pour lui en conter plus long, le pharmacien s'eloigna d'un pas rapide, sourire aux levres et jarret tendu, distribuant de droite et de gauche quantite de salutations et emplissant beaucoup d'espace avec les grandes basques de son habit noir, qui flottaient au vent derriere lui.

Rodolphe, l'ayant aperu de loin, avait pris un train rapide ; mais madame Bovary s'essouffla ; il se ralentit donc et lui dit en souriant, d'un ton brutal :

-- C'est pour eviter ce gros bonhomme : vous savez, l'apothicaire.

Elle lui donna un coup de coude.

-- Qu'est-ce que cela signifie ? se demanda-t-il.

Et il la considera du coin de l'oeil, tout en continuant a marcher.

Son profil etait si calme, que l'on n'y devinait rien. Il se detachait en pleine lumiere, dans l'ovale de sa capote qui avait des rubans pales ressemblant a des feuilles de roseau. Ses yeux aux longs cils courbes regardaient devant elle, et, quoique bien ouverts, ils semblaient un peu brides par les pommettes, a cause du sang, qui battait doucement sous sa peau fine. Une couleur rose traversait la cloison de son nez. Elle inclinait la tete sur l'epaule, et l'on voyait entre ses levres le bout nacre de ses dents blanches.

-- Se moque-t-elle de moi ? songeait Rodolphe.

Ce geste d'Emma pourtant n'avait ete qu'un avertissement ; car M. Lheureux les accompagnait, et il leur parlait de temps a autre, comme pour entrer en conversation.

-- Voici une journee superbe ! tout le monde est dehors ! les vents sont a l'est.

Et madame Bovary, non plus que Rodolphe, ne lui repondait guere, tandis qu'au moindre mouvement qu'ils faisaient, il se rapprochait en disant : " Plait-il ? " et portait la main a son chapeau.

Quand ils furent devant la maison du marechal, au lieu de suivre la route jusqu'a la barriere, Rodolphe, brusquement, prit un sentier, entrainant madame Bovary ; il cria :

-- Bonsoir, M. Lheureux ! au plaisir !

-- Comme vous l'avez congedie ! dit-elle en riant.

-- Pourquoi, reprit-il, se laisser envahir par les autres ? et, puisque, aujourd'hui, j'ai le bonheur d'etre avec vous...

Emma rougit. Il n'acheva point sa phrase. Alors il parla du beau temps et du plaisir de marcher sur l'herbe. Quelques marguerites etaient repoussees.

-- Voici de gentilles paquerettes, dit-il, et de quoi fournir bien des oracles a toutes les amoureuses du pays.

Il ajouta :

-- Si j'en cueillais. Qu'en pensez-vous ?

-- Est-ce que vous etes amoureux ? fit-elle en toussant un peu.

-- Eh ! eh ! qui sait ? repondit Rodolphe. Le pre commenait a se remplir, et les menageres vous heurtaient avec leurs grands parapluies, leurs paniers et leurs bambins. Souvent il fallait se deranger devant une longue file de campagnardes, servantes en bas bleus, a souliers plats, a bagues d'argent, et qui sentaient le lait, quand on passait pres d'elles. Elles marchaient en se tenant pars la main, et se repandaient ainsi sur toute la longueur de la prairie, depuis la ligne des trembles jusqu'a la tente du banquet. Mais c'etait le moment de l'examen, et les cultivateurs, les uns apres les autres, entraient dans une maniere d'hippodrome que formait une longue corde portee sur des batons. Les betes etaient la, le nez tourne vers la ficelle, et alignant confusement leurs croupes inegales. Des porcs assoupis enfonaient en terre leur groin ; des veaux beuglaient ; des brebis belaient ; les vaches, un jarret replie, etalaient leur ventre sur le gazon, et, ruminant lentement, clignaient leurs paupieres lourdes, sous les moucherons qui bourdonnaient autour d'elles. Des charretiers, les bras nus, retenaient par le licou des etalons cabres, qui hennissaient a pleins naseaux du cote des juments. Elles restaient paisibles, allongeant la tete et la criniere pendante, tandis que leurs poulains se reposaient a leur ombre, ou venaient les teter quelquefois ; et, sur la longue ondulation de tous ces corps tasses, on voyait se lever au vent, comme un flot, quelque criniere blanche, ou bien saillir des cornes aigus, et des tetes d'hommes qui couraient. A l'ecart, en dehors des lices, cent pas plus loin, il y avait un grand taureau noir musele, portant un cercle de fer a la narine, et qui ne bougeait pas plus qu'une bete de bronze. Un enfant en haillons le tenait par une corde.


Cependant, entre les deux rangees, des messieurs s'avanaient d'un pas lourd, examinant chaque animal, puis se consultaient a voix basse. L'un d'eux, qui semblait plus considerable, prenait, tout en marchant, quelques notes sur un album. C'etait le president du jury : M. Derozerays de la Panville. Sitot qu'il reconnut Rodolphe, il s'avana vivement, et lui dit en souriant d'un air aimable :

-- Comment, monsieur Boulanger, vous nous abandonnez ?

Rodolphe protesta qu'il allait venir. Mais quand le president eut disparu :

-- Ma foi, non, reprit-il, je n'irai pas ; votre compagnie vaut bien la sienne.

Et, tout en se moquant des comices, Rodolphe, pour circuler plus a l'aise, montrait au gendarme sa pancarte bleue, et meme il s'arretait parfois devant quelque beau  sujet  , que madame Bovary n'admirait guere. Il s'en aperut, et alors se mit a faire des plaisanteries sur les dames d'Yonville, a propos de leur toilette ; puis il s'excusa lui-meme du neglige de la sienne. Elle avait cette incoherence de choses communes et recherchees, o le vulgaire, d'habitude, croit entrevoir la revelation d'une existence excentrique, les desordres du sentiment, les tyrannies de l'art, et toujours un certain mepris des conventions sociales, ce qui le seduit ou l'exaspere. Ainsi sa chemise de batiste a manchettes plissees bouffait au hasard du vent, dans l'ouverture de son gilet, qui etait de coutil gris, et son pantalon a larges raies decouvrait aux chevilles ses bottines de nankin, claquees de cuir verni. Elles etaient si vernies, que l'herbe s'y refletait. Il foulait avec elles les crottins de cheval, une main dans la poche de sa veste et son chapeau de paille mis de cote.

-- D'ailleurs, ajouta-t-il, quand on habite la campagne...

-- Tout est peine perdue, dit Emma.

-- C'est vrai ! repliqua Rodolphe. Songer que pas un seul de ces braves gens n'est capable de comprendre meme la tournure d'un habit !

Alors ils parlerent de la mediocrite provinciale, des existences qu'elle etouffait, des illusions qui s'y perdaient.

-- Aussi, disait Rodolphe, je m'enfonce dans une tristesse...

-- Vous ! fit-elle avec etonnement. Mais je vous croyais tres gai ?

-- Ah ! oui d'apparence, parce qu'au milieu du monde je sais mettre sur mon visage un masque railleur ; et cependant que de fois, a la vue d'un cimetiere, au clair de lune je me suis demande si je ne ferais pas mieux d'aller rejoindre ceux qui sont a dormir...

-- Oh ! Et vos amis ? dit-elle. Vous n'y pensez pas.

-- Mes amis ? lesquels donc ? en ai-je ? Qui s'inquiete de moi ?

Et il accompagna ces derniers mots d'une sorte de sifflement entre ses levres.

Mais ils furent obliges de s'ecarter l'un de l'autre, a cause d'un grand echafaudage de chaises qu'un homme portait derriere eux. Il en etait si surcharge, que l'on apercevait seulement la pointe de ses sabots, avec le bout de ses deux bras, ecartes droit. C'etait Lestiboudois, le fossoyeur, qui charriait dans la multitude les chaises de l'eglise. Plein d'imagination pour tout ce qui concernait ses interets, il avait decouvert ce moyen de tirer parti des comices ; et son idee lui reussissait, car il ne savait plus auquel entendre. En effet, les villageois, qui avaient chaud, se disputaient ces sieges dont la paille sentait l'encens, et s'appuyaient contre leurs gros dossiers salis par la cire des cierges, avec une certaine veneration.

Madame Bovary reprit le bras de Rodolphe ; il continua comme se parlant a lui-meme :

-- Oui ! tant de choses m'ont manque ! toujours seul ! Ah ! Si j'avais eu un but dans la vie, si j'eusse rencontre une affection, si j'avais trouve quelqu'un... Oh ! comme j'aurais depense toute l'energie dont je suis capable, j'aurais surmonte tout, brise tout !

-- Il me semble pourtant, dit Emma, que vous n'etes guere a plaindre.

-- Ah ! vous trouvez ? fit Rodolphe.

-- Car enfin..., reprit-elle, vous etes libre.

Elle hesita :

-- Riche.

-- Ne vous moquez pas de moi, repondit-il.

Et elle jurait qu'elle ne se moquait pas, quand un coup de canon retentit ; aussitot, on se poussa, pele-mele, vers le village.

C'etait une fausse alerte. M. le prefet n'arrivait pas ; et les membres du jury se trouvaient fort embarrasses, ne sachant s'il fallait commencer la seance ou bien attendre encore.

Enfin, au fond de la Place, parut un grand landau de louage, traine par deux chevaux maigres, que fouettait a tour de bras un cocher en chapeau blanc. Binet n'eut que le temps de crier : " Aux armes ! " et le colonel de l'imiter. On courut vers les faisceaux. On se precipita. Quelques-uns meme oublierent leur col. Mais l'equipage prefectoral sembla deviner cet embarras, et les deux rosses accouplees, se dandinant sur leur chainette, arriverent au petit trot devant le peristyle de la mairie, juste au moment o la garde nationale et les pompiers s'y deployaient, tambour battant, et marquant le pas.

-- Balancez ! cria Binet.

-- Halte ! cria le colonel. Par file a gauche !

Et, apres un port d'armes o le cliquetis des capucines, se deroulant, sonna comme un chaudron de cuivre qui degringole les escaliers, tous les fusils retomberent.

Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vetu d'un habit court a broderie d'argent, chauve sur le front, portant toupet a l'occiput, ayant le teint blafard et l'apparence des plus benignes. Ses deux yeux, fort gros et couverts de paupieres epaisses, se fermaient a demi pour considerer la multitude, en meme temps qu'il levait son nez pointu et faisait sourire sa bouche rentree. Il reconnut le maire a son echarpe, et lui exposa que M. le prefet n'avait pu venir. Il etait, lui, un conseiller de prefecture ; puis il ajouta quelques excuses. Tuvache y repondit par des civilites, l'autre s'avoua confus ; et ils restaient ainsi, face a face, et leurs fronts se touchant presque, avec les membres du jury tout alentour, le conseil municipal, les notables, la garde nationale et la foule. M. le conseiller, appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir, reiterait ses salutations, tandis que Tuvache, courbe comme un arc, souriait aussi, begayait, cherchait ses phrases, protestait de son devouement a la monarchie, et de l'honneur que l'on faisait a Yonville.

Hippolyte, le garon de l'auberge, vint prendre par la bride les chevaux du cocher, et tout en boitant de son pied bot, il les conduisit sous le porche du  Lion d'Or  , o beaucoup de paysans s'amasserent a regarder la voiture. Le tambour battit, l'obusier tonna, et les messieurs a la file monterent s'asseoir sur l'estrade, dans les fauteuils en utrecht rouge qu'avait pretes madame Tuvache.

Tous ces gens-la se ressemblaient. Leurs molles figures blondes, un peu halees par le soleil, avaient la couleur du cidre doux, et leurs favoris bouffants s'echappaient de grands cols roides, que maintenaient des cravates blanches a rosette bien etalee. Tous les gilets etaient de velours, a chale ; toutes les montres portaient au bout d'un long ruban quelque cachet ovale en cornaline ; et l'on appuyait ses deux mains sur ses deux cuisses, en ecartant avec soin la fourche du pantalon, dont le drap non decati reluisait plus brillamment que le cuir des fortes bottes.

Les dames de la societe se tenaient derriere, sous le vestibule, entre les colonnes, tandis que le commun de la foule etait en face, debout, ou bien assis sur des chaises. En effet, Lestiboudois avait apporte la toutes celles qu'il avait demenagees de la prairie, et meme il courait a chaque minute en chercher d'autres dans l'eglise, et causait un tel encombrement par son commerce, que l'on avait grand-peine a parvenir jusqu'au petit escalier de l'estrade.

-- Moi, je trouve, dit M. Lheureux ( s'adressant au pharmacien, qui passait pour gagner sa place ) , que l'on aurait du planter la deux mats venitiens : avec quelque chose d'un peu severe et de riche comme nouveautes, c'eut ete d'un fort joli coup d'oeil.


-- Certes, repondit Homais. Mais, que voulez-vous ! c'est le maire qui a tout pris sous son bonnet. Il n'a pas grand gout, ce pauvre Tuvache, et il est meme completement denue de ce qui s'appelle le genie des arts.

Cependant Rodolphe, avec madame Bovary, etait monte au premier etage de la mairie, dans la  salle des deliberations  , et, comme elle etait vide, il avait declare que l'on y serait bien pour jouir du spectacle plus a son aise. Il prit trois tabourets autour de la table ovale, sous le buste du monarque, et, les ayant approches de l'une des fenetres, ils s'assirent l'un pres de l'autre.

Il y eut une agitation sur l'estrade, de longs chuchotements, des pourparlers. Enfin, M. le Conseiller se leva. On savait maintenant qu'il s'appelait Lieuvain, et l'on se repetait son nom de l'un a l'autre, dans la foule. Quand il eut donc collationne quelques feuilles et applique dessus son oeil pour y mieux voir, il commena :

" Messieurs,

" Qu'il me soit permis d'abord ( avant de vous entretenir de l'objet de cette reunion d'aujourd'hui, et ce sentiment, j'en suis sur, sera partage par vous tous ) , qu'il me soit permis, dis-je, de rendre justice a l'administration superieure, au gouvernement, au monarque, messieurs, a notre souverain, a ce roi bien-aime a qui aucune branche de la prosperite publique ou particuliere n'est indifferente, et qui dirige a la fois d'une main si ferme et si sage le char de l'Etat parmi les perils incessants d'une mer orageuse, sachant d'ailleurs faire respecter la paix comme la guerre, l'industrie, le commerce, l'agriculture et les beaux-arts. "

-- Je devrais, dit Rodolphe ; me reculer un peu.

-- Pourquoi ? dit Emma.

Mais, a ce moment, la voix du Conseiller s'eleva d'un ton extraordinaire. Il declamait :

" Le temps n'est plus, messieurs, o la discorde civile ensanglantait nos places publiques, o le proprietaire, le negociant, l'ouvrier lui-meme, en s'endormant le soir d'un sommeil paisible, tremblaient de se voir reveilles tout a coup au bruit des tocsins incendiaires, o les maximes les plus subversives sapaient audacieusement les bases. "

-- C'est qu'on pourrait, reprit Rodolphe, m'apercevoir d'en bas ; puis j'en aurais pour quinze jours a donner des excuses, et, avec ma mauvaise reputation...

-- Oh ! vous vous calomniez, dit Emma.

-- Non, non, elle est execrable, je vous jure.

" Mais, messieurs, poursuivait le Conseiller, que si, ecartant de mon souvenir ces sombres tableaux, je reporte mes yeux sur la situation actuelle de notre belle patrie : qu'y vois-je ? Partout fleurissent le commerce et les arts ; partout des voies nouvelles de communication, comme autant d'arteres nouvelles dans le corps de l'Etat, y etablissent des rapports nouveaux ; nos grands centres manufacturiers ont repris leur activite ; la religion, plus affermie, sourit a tous les coeurs ; nos ports sont pleins, la confiance renait, et enfin la France respire !... "

-- Du reste, ajouta Rodolphe, peut-etre, au point de vue du monde, a-t-on raison ?

-- Comment cela ? fit-elle.

-- Eh quoi ! dit-il, ne savez-vous pas qu'il y a des ames sans cesse tourmentees ? Il leur faut tour a tour le reve et l'action, les passions les plus pures, les jouissances les plus furieuses, et l'on se jette ainsi dans toutes sortes de fantaisies, de folies.

Alors elle le regarda comme on contemple un voyageur qui a passe par des pays extraordinaires, et elle reprit :

-- Nous n'avons pas meme cette distraction, nous autres pauvres femmes !

-- Triste distraction, car on n'y trouve pas le bonheur.

-- Mais le trouve-t-on jamais ? demanda-t-elle.

-- Oui, il se rencontre un jour, repondit-il.

" Et c'est la ce que vous avez compris, disait le Conseiller. Vous, agriculteurs et ouvriers des campagnes ; vous, pionniers pacifiques d'une oeuvre toute de civilisation ! vous, hommes de progres et de moralite ! vous avez compris, dis-je, que les orages politiques sont encore plus redoutables vraiment que les desordres de l'atmosphere... "

-- Il se rencontre un jour, repeta Rodolphe, un jour, tout a coup, et quand on en desesperait. Alors des horizons s'entrouvrent, c'est comme une voix qui crie : " Le voila ! " Vous sentez le besoin de faire a cette personne la confidence de votre vie, de lui donner tout, de lui sacrifier tout ! On ne s'explique pas, on se devine. On s'est entrevu dans ses reves. ( Et il la regardait. ) Enfin, il est la, ce tresor que l'on a tant cherche, la, devant vous ; il brille, il etincelle. Cependant on en doute encore, on n'ose y croire ; on en reste ebloui ; comme si l'on sortait des tenebres a la lumiere.

Et, en achevant ces mots, Rodolphe ajouta la pantomime a sa phrase. Il se passa la main sur le visage, tel qu'un homme pris d'etourdissement ; puis il la laissa retomber sur celle d'Emma. Elle retira la sienne. Mais le Conseiller lisait toujours :

" Et qui s'en etonnerait, messieurs ? Celui-la seul qui serait assez aveugle, assez plonge ( Je ne crains pas de le dire ) , assez plonge dans les prejuges d'un autre age pour meconnaitre encore l'esprit des populations agricoles. O trouver, en effet, plus de patriotisme que dans les campagnes, plus de devouement a la cause publique, plus d'intelligence en un mot ? Et je n'entends pas, messieurs, cette intelligence superficielle, vain ornement des esprits oisifs, mais plus de cette intelligence profonde et moderee, qui s'applique par-dessus toute chose a poursuivre des buts utiles, contribuant ainsi au bien de chacun, a l'amelioration commune et au soutien des Etats, fruit du respect des lois et de la pratique des devoirs... "

-- Ah ! encore, dit Rodolphe. Toujours les devoirs, je suis assomme de ces mots-la. Ils sont un tas de vieilles ganaches en gilet de flanelle, et de bigotes a chaufferette et a chapelet, qui continuellement nous chantent aux oreilles : " Le devoir ! le devoir ! " Eh ! Parbleu ! le devoir, c'est de sentir ce qui est grand, de cherir ce qui est beau, et non pas d'accepter toutes les conventions de la societe, avec les ignominies qu'elle nous impose.

-- Cependant..., cependant..., objectait madame Bovary.

-- Eh non ! pourquoi declamer contre les passions ? Ne sont-elles pas la seule belle chose qu'il y ait sur la terre, la source de l'herosme, de l'enthousiasme, de la poesie, de la musique, des arts, de tout enfin ?

-- Mais il faut bien, dit Emma, suivre un peu l'opinion du monde et obeir a sa morale.

-- Ah ! c'est qu'il y en a deux, repliqua-t-il. La petite, la convenue, celle des hommes, celle qui varie sans cesse et qui braille si fort, s'agite en bas, terre a terre, comme ce rassemblement d'imbeciles que vous voyez. Mais l'autre, l'eternelle, elle est tout autour et au-dessus, comme le paysage qui nous environne et le ciel bleu qui nous eclaire.

M. Lieuvain venait de s'essuyer la bouche avec son mouchoir de poche. Il reprit :

" Et qu'aurais-je a faire, messieurs, de vous demontrer ici l'utilite de l'agriculture ? Qui donc pourvoit a nos besoins ? qui donc fournit a notre subsistance ? N'est-ce pas l'agriculteur ? L'agriculteur, messieurs, qui, ensemenant d'une main laborieuse les sillons feconds des campagnes, fait naitre le ble, lequel broye est mis en poudre au moyen d'ingenieux appareils, en sort sous le nom de farine, et, de la, transporte dans les cites, est bientot rendu chez le boulanger, qui en confectionne un aliment pour le pauvre comme pour le riche. N'est-ce pas l'agriculteur encore qui engraisse, pour nos vetements, ses abondants troupeaux dans les paturages ? Car comment nous vetirions-nous, car comment nous nourririons-nous sans l'agriculteur ? Et meme, messieurs, est-il besoin d'aller si loin chercher des exemples ? Qui n'a souvent reflechi a toute l'importance que l'on retire de ce modeste animal, ornement de nos basses-cours, qui fournit a la fois un oreiller moelleux pour nos couches, sa chair succulente pour nos tables, et des oeufs ? Mais je n'en finirais pas, s'il fallait enumerer les uns apres les autres les differents produits que la terre bien cultivee, telle qu'une mere genereuse, prodigue a ses enfants. Ici, c'est la vigne ; ailleurs, ce sont les pommiers a cidre ; la, le colza ; plus loin, les fromages ; et le lin ; messieurs, n'oublions pas le lin ! qui a pris dans ces dernieres annees un accroissement considerable et sur lequel j'appellerai plus particulierement votre attention. "

Il n'avait pas besoin de l'appeler : car toutes les bouches de la multitude se tenaient ouvertes, comme pour boire ses paroles. Tuvache, a cote de lui, l'ecoutait en ecarquillant les yeux ; M. Derozerays, de temps a autre, fermait doucement les paupieres ; et, plus loin, le pharmacien, avec son fils Napoleon entre ses jambes, bombait sa main contre son oreille pour ne pas en perdre une seule syllabe. Les autres membres du jury balanaient lentement leur menton dans leur gilet, en signe d'approbation. Les pompiers, au bas de l'estrade, se reposaient sur leurs baonnettes ; et Binet, immobile, restait le coude en dehors, avec la pointe du sabre en l'air. Il entendait peut-etre, mais il ne devait rien apercevoir, a cause de la visiere de son casque qui lui descendait sur le nez. Son lieutenant, le fils cadet du sieur Tuvache, avait encore exagere le sien ; car il en portait un enorme et qui lui vacillait sur la tete, en laissant depasser un bout de son foulard d'indienne. Il souriait la-dessous avec une douceur tout enfantine, et sa petite figure pale, o des gouttes ruisselaient, avait une expression de jouissance, d'accablement et de sommeil.

La place jusqu'aux maisons etait comble de monde. On voyait des gens accoudes a toutes les fenetres, d'autres debout sur toutes les portes, et Justin, devant la devanture de la pharmacie, paraissait tout fixe dans la contemplation de ce qu'il regardait. Malgre le silence, la voix de M. Lieuvain se perdait dans l'air. Elle vous arrivait par lambeaux de phrases, qu'interrompait a et la le bruit des chaises dans la foule ; puis on entendait, tout a coup, partir derriere soi un long mugissement de boeuf, ou bien les belements des agneaux qui se repondaient au coin des rues. En effet, les vachers et les bergers avaient pousse leurs betes jusque-la, et elles beuglaient de temps a autre, tout en arrachant avec leur langue quelque bribe de feuillage qui leur pendait sur le museau.

Rodolphe s'etait rapproche d'Emma, et il disait d'une voix basse, en parlant vite :

-- Est-ce que cette conjuration du monde ne vous revolte pas ? Est-il un seul sentiment qu'il ne condamne ? Les instincts les plus nobles, les sympathies les plus pures sont persecutes, calomnies, et, s'il se rencontre enfin deux pauvres ames, tout est organise pour qu'elles ne puissent se joindre. Elles essayeront cependant, elles battront des ailes, elles s'appelleront. Oh ! n'importe, tot ou tard, dans six mois, dix ans, elles se reuniront, s'aimeront, parce que la fatalite l'exige et qu'elles sont nees l'une pour l'autre.

Il se tenait les bras croises sur ses genoux, et, ainsi levant la figure vers Emma, il la regardait de pres, fixement. Elle distinguait dans ses yeux des petits rayons d'or s'irradiant tout autour de ses pupilles noires, et meme elle sentait le parfum de la pommade qui lustrait sa chevelure. Alors une mollesse la saisit, elle se rappela ce vicomte qui l'avait fait valser a la Vaubyessard, et dont la barbe exhalait, comme ces cheveux-la, cette odeur de vanille et de citron ; et, machinalement, elle entre-ferma les paupieres pour la mieux respirer. Mais, dans ce geste qu'elle fit en se cambrant sur sa chaise, elle aperut au loin, tout au fond de l'horizon, la vieille diligence  l'Hirondelle  , qui descendait lentement la cote des Leux, en trainant apres soi un long panache de poussiere. C'etait dans cette voiture jaune que Leon, si souvent, etait revenu vers elle ; et par cette route la-bas qu'il etait parti pour toujours ! Elle crut le voir en face, a sa fenetre ; puis tout se confondit, des nuages passerent ; il lui sembla qu'elle tournait encore dans la valse, sous le feu des lustres, au bras du vicomte, et que Leon n'etait pas loin, qui allait venir... et cependant elle sentait toujours la tete de Rodolphe a cote d'elle. La douceur de cette sensation penetrait ainsi ses desirs d'autrefois, et comme des grains de sable sous un coup de vent, ils tourbillonnaient dans la bouffee subtile du parfum qui se repandait sur son ame. Elle ouvrit les narines a plusieurs reprises, fortement, pour aspirer la fraicheur des lierres autour des chapiteaux. Elle retira ses gants, elle s'essuya les mains ; puis, avec son mouchoir, elle s'eventait la figure, tandis qu'a travers le battement de ses tempes elle entendait la rumeur de la foule et la voix du Conseiller qui psalmodiait ses phrases.

Il disait

" Continuez ! perseverez ! n'ecoutez ni les suggestions de la routine, ni les conseils trop hatifs d'un empirisme temeraire ! Appliquez-vous surtout a l'amelioration du sol, aux bons engrais, au developpement des races chevalines, bovines, ovines et porcines ! Que ces comices soient pour vous comme des arenes pacifiques o le vainqueur, en en sortant, tendra la main au vaincu et fraternisera avec lui, dans l'espoir d'un succes meilleur ! Et vous, venerables serviteurs ! humbles domestiques, dont aucun gouvernement jusqu'a ce jour n'avait pris en consideration les penibles labeurs, venez recevoir la recompense de vos vertus silencieuses, et soyez convaincus que l'Etat, desormais, a les yeux fixes sur vous, qu'il vous encourage, qu'il vous protege, qu'il fera droit a vos justes reclamations et allegera, autant qu'il est en lui, le fardeau de vos penibles sacrifices ! "

M. Lieuvain se rassit alors ; M. Derozerays se leva, commenant un autre discours. Le sien peut-etre, ne fut point aussi fleuri que celui du Conseiller ; mais il se recommandait par un caractere de style plus positif, c'est-a-dire par des connaissances plus speciales et des considerations plus relevees. Ainsi, l'eloge du gouvernement y tenait moins de place ; la religion et l'agriculture en occupaient davantage. On y voyait le rapport de l'une et de l'autre, et comment elles avaient concouru toujours a la civilisation. Rodolphe, avec Madame Bovary, causait reves, pressentiments, magnetisme. Remontant au berceau des societes, l'orateur vous depeignait ces temps farouches o les hommes vivaient de glands, au fond des bois. Puis ils avaient quitte la depouille des betes, endosse le drap, creuse des sillons, plante la vigne. Etait-ce un bien, et n'y avait-il pas dans cette decouverte plus d'inconvenients que d'avantages ? M. Derozerays se posait ce probleme. Du magnetisme, peu a peu, Rodolphe en etait venu aux affinites, et, tandis que M. le president citait Cincinnatus a sa charrue, Diocletien plantant ses choux, et les empereurs de la Chine inaugurant l'annee par des semailles, le jeune homme expliquait a la jeune femme que ces attractions irresistibles tiraient leur cause de quelque existence anterieure.

-- Ainsi, nous, disait-il, pourquoi nous sommes-nous connus ? quel hasard l'a voulu ? C'est qu'a travers l'eloignement, sans doute, comme deux fleuves qui coulent pour se rejoindre, nos pentes particulieres nous avaient pousses l'un vers l'autre.

Et il saisit sa main ; elle ne la retira pas.

" Ensemble de bonnes cultures ! cria le president. "

-- Tantot, par exemple, quand je suis venu chez vous... .

" A M. Bizet, de Quincampoix. "

-- Savais-je que je vous accompagnerais ?

" Soixante et dix francs ! "

-- Cent fois meme j'ai voulu partir, et je vous ai suivie, je suis reste.

" Fumiers. "

-- Comme je resterais ce soir, demain, les autres jours, toute ma vie !

" A M. Caron, d'Argueil, une medaille d'or ! "

-- Car jamais je n'ai trouve dans la societe de personne un charme aussi complet.

" A M. Bain, de Givry-Saint-Martin ! "

-- Aussi, moi, j'emporterai votre souvenir.

" Pour un belier merinos... "

-- Mais vous m'oublierez, j'aurai passe comme une ombre.

" A M. Belot, de Notre-Dame...

-- Oh ! non, n'est-ce pas, je serai quelque chose dans votre pensee, dans votre vie ?

" Race porcine, prix  ex aequo  : a MM. Leherisse et Cullembourg ; soixante francs ! "

Rodolphe lui serrait la main, et il la sentait toute chaude et fremissante comme une tourterelle captive qui veut reprendre sa volee ; mais, soit qu'elle essayat de la degager ou bien qu'elle repondit a cette pression, elle fit un mouvement des doigts ; il s'ecria :

-- Oh ! merci ! Vous ne me repoussez pas ! Vous etes bonne ! Vous comprenez que je suis a vous ! Laissez que je vous voie, que je vous contemple !

Un coup de vent qui arriva par les fenetres frona le tapis de la table, et, sur la place, en bas, tous les grands bonnets des paysannes se souleverent, comme des ailes de papillons blancs qui s'agitent.

" Emploi de tourteaux de graines oleagineuses ", continua le president.

Il se hatait :

" Engrais flamand, -- culture du lin, -- drainage, --baux a longs termes, -- services de domestiques. "

Rodolphe ne parlait plus. Ils se regardaient. Un desir supreme faisait frissonner leurs levres seches ; et mollement, sans effort, leurs doigts se confondirent.

" Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux, de Sasseto-la-Guerriere, pour cinquante-quatre ans de service dans la meme ferme, une medaille d'argent -- du prix de vingt-cinq francs ! "

" O est-elle, Catherine Leroux ? " repeta le Conseiller.

Elle ne se presentait pas, et l'on entendait des voix qui chuchotaient :

-- Vas-y !

-- Non.

-- A gauche !

-- N'aie pas peur !

-- Ah ! qu'elle est bete !

-- Enfin y est-elle ? s'ecria Tuvache.

-- Oui !... la voila !

-- Qu'elle s'approche donc !

Alors, on vit s'avancer sur l'estrade une petite vieille femme de maintien craintif, et qui paraissait se ratatiner dans ses pauvres vetements. Elle avait aux pieds de grosses galoches de bois, et, le long des hanches, un grand tablier bleu. Son visage maigre, entoure d'un beguin sans bordure, etait plus plisse de rides qu'une pomme de reinette fletrie, et des manches de sa camisole rouge depassaient deux longues mains, a articulations noueuses. La poussiere des granges, la potasse des lessives et le suint des laines les avaient si bien encroutees, eraillees, durcies, qu'elles semblaient sales quoiqu'elles fussent rincees d'eau claire ; et, a force d'avoir servi, elles restaient entrouvertes, comme pour presenter d'elles-memes l'humble temoignage de tant de souffrances subies. Quelque chose d'une rigidite monacale relevait l'expression de sa figure. Rien de triste ou d'attendri n'amollissait ce regard pale. Dans la frequentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidite. C'etait la premiere fois qu'elle se voyait au milieu d'une compagnie si nombreuse ; et, interieurement effarouchee par les drapeaux, par les tambours, par les messieurs en habit noir et par la croix d'honneur du Conseiller, elle demeurait tout immobile, ne sachant s'il fallait s'avancer ou s'enfuir, ni pourquoi la foule la poussait et pourquoi les examinateurs lui souriaient. Ainsi se tenait, devant ces bourgeois epanouis ce demi-siecle de servitude.

-- Approchez, venerable Catherine-Nicaise-Elisabeth Leroux ! dit M. le Conseiller, qui avait pris des mains du president la liste des laureats.

Et tour a tour examinant la feuille de papier, puis la vieille femme, il repetait d'un ton paternel :

-- Approchez, approchez !

--Etes-vous sourde ? dit Tuvache, en bondissant sur son fauteuil.

Et il se mit a lui crier dans l'oreille :

-- Cinquante-quatre ans de service ! Une medaille d'argent ! Vingt-cinq francs ! C'est pour vous.

Puis, quand elle eut sa medaille, elle la considera. Alors un sourire de beatitude se repandit sur sa figure, et on l'entendit qui marmottait en s'en allant :

-- Je la donnerai au cure de chez nous, pour qu'il me dise des messes.

-- Quel fanatisme ! s'exclama le pharmacien, en se penchant vers le notaire.

La seance etait finie ; la foule se dispersa ; et, maintenant que les discours etaient lus, chacun reprenait son rang et tout rentrait dans la coutume : les maitres rudoyaient les domestiques, et ceux-ci frappaient les animaux, triomphateurs indolents qui s'en retournaient a l'etable, une couronne verte entre les cornes. Cependant les gardes nationaux etaient montes au premier etage de la mairie, avec des brioches embrochees a leurs baonnettes, et le tambour du bataillon qui portait un panier de bouteilles. Madame Bovary prit le bras de Rodolphe ; il la reconduisit chez elle ; ils se separerent devant sa porte ; puis il se promena seul dans la prairie, tout en attendant l'heure du banquet.

Le festin fut long, bruyant, mal servi ; l'on etait si tasse, que l'on avait peine a remuer les coudes, et les planches etroites qui servaient de bancs faillirent se rompre sous le poids des convives. Ils mangeaient abondamment. Chacun s'en donnait pour sa quote-part. La sueur coulait sur tous les fronts ; et une vapeur blanchatre, comme la buee d'un fleuve par un matin d'automne, flottait au-dessus de la table, entre les quinquets suspendus. Rodolphe, le dos appuye contre le calicot de la tente, pensait si fort a Emma, qu'il n'entendait rien. Derriere lui, sur le gazon, des domestiques empilaient des assiettes sales ; ses voisins parlaient, il ne leur repondait pas ; on lui emplissait son verre, et un silence s'etablissait dans sa pensee, malgre les accroissements de la rumeur. Il revait a ce qu'elle avait dit et a la forme de ses levres ; sa figure, comme en un miroir magique, brillait sur la plaque des shakos ; les plis de sa robe descendaient le long des murs, et des journees d'amour se deroulaient a l'infini dans les perspectives de l'avenir.

Il la revit le soir, pendant le feu d'artifice ; mais elle etait avec son mari, madame Homais et le pharmacien, lequel se tourmentait beaucoup sur le danger des fusees perdues ; et, a chaque moment, il quittait la compagnie pour aller faire a Binet des recommandations.

Les pieces pyrotechniques envoyees a l'adresse du sieur Tuvache avaient, par exces de precaution, ete enfermees dans sa cave ; aussi la poudre humide ne s'enflammait guere, et le morceau principal, qui devait figurer un dragon se mordant la queue, rata completement. De temps a autre, il portait une pauvre chandelle romaine ; alors la foule beante poussait une clameur o se melait le cri des femmes a qui l'on chatouillait la taille pendant l'obscurite, Emma, silencieuse, se blottissait doucement contre l'epaule de Charles ; puis, le menton leve, elle suivait dans le ciel noir le jet lumineux des fusees. Rodolphe la contemplait a la lueur des lampions qui brulaient.

Ils s'eteignirent peu a peu. Les etoiles s'allumerent. Quelques gouttes de pluie vinrent a tomber. Elle noua son fichu sur sa tete nue.

A ce moment, le fiacre du Conseiller sortit de l'auberge. Son cocher, qui etait ivre, s'assoupit tout a coup ; et l'on apercevait de loin, par-dessus la capote, entre les deux lanternes, la masse de son corps qui se balanait de droite et de gauche selon le tangage des soupentes.

-- En verite, dit l'apothicaire, on devrait bien sevir contre l'ivresse ! Je voudrais que l'on inscrivit, hebdomadairement, a la porte de la mairie, sur un tableau  ad hoc  , les noms de tous ceux qui, durant la semaine, se seraient intoxiques avec des alcools. D'ailleurs, sous le rapport de la statistique, on aurait la comme des annales patentes qu'on irait au besoin... Mais excusez.

Et il courut encore vers le capitaine.

Celui-ci rentrait a la maison. Il allait revoir son tour.

-- Peut-etre ne feriez-vous pas mal, lui dit Homais, d'envoyer un de vos hommes ou d'aller vous-meme...

-- Laissez-moi donc tranquille, repondit le percepteur, puisqu'il n'y a rien !

-- Rassurez-vous, dit l'apothicaire, quand il fut revenu pres de ses amis. M. Binet m'a certifie que les mesures etaient prises. Nulle flammeche ne sera tombee. Les pompes sont pleines. Allons dormir.

-- Ma foi ! j'en ai besoin, fit madame Homais, qui baillait considerablement ; mais, n'importe, nous avons eu pour notre fete une bien belle journee.

Rodolphe repeta d'une voix basse et avec un regard tendre :

-- Oh ! oui, bien belle !

Et, s'etant salues, on se tourna le dos.

Deux jours apres, dans  Le Fanal  de Rouen, il y avait un grand article sur les Comices. Homais l'avait compose, de verve, des le lendemain :

" Pourquoi ces festons, ces fleurs, ces guirlandes ?

" O courait cette foule, comme les flots d'une mer en furie, sous les torrents d'un soleil tropical qui repandait sa chaleur sur nos guerets ? "

Ensuite, il parlait de la condition des paysans. Certes le gouvernement faisait beaucoup, mais pas assez ! " Du courage ! lui criait-il ; mille reformes sont indispensables, accomplissons-les. " Puis, abordant l'entree du Conseiller, il n'oubliait point " l'air martial de notre milice ", ni " nos plus semillantes villageoises ", ni " les vieillards a tete chauve, sorte de patriarches qui etaient la, et dont quelques-uns, debris de nos immortelles phalanges sentaient encore battre leurs coeurs au son male des tambours. " Il se citait des premiers parmi les membres du jury, et meme il rappelait, dans une note, que M. Homais, pharmacien, avait envoye un memoire sur le cidre a la Societe d'agriculture. Quand il arrivait a la distribution des recompenses, il depeignait la joie des laureats en traits dithyrambiques. " Le pere embrassait son fils, le frere le frere, l'epoux l'epouse. Plus d'un montrait avec orgueil son humble medaille, et sans doute, revenu chez lui, pres de sa bonne menagere, il l'aura suspendue en pleurant aux murs discrets de sa chaumine. "

" Vers six heures, un banquet, dresse dans l'herbage de M. Liegeard, a reuni les principaux assistants de la fete. La plus grande cordialite n'a cesse d'y regner. Divers toasts ont ete portes : M. Lieuvain, au monarque ! M. Tuvache, au prefet ! M. Derozerays, a l'agriculture ! M. Homais, a l'industrie et aux beaux-arts, ces deux soeurs ! M. Leplichey, aux ameliorations ! Le soir, un brillant feu d'artifice a tout a coup illumine les airs. On eut dit un veritable kaleidoscope, un vrai decor d'Opera, et un moment notre petite localite a pu se croire transportee au milieu d'un reve des  Mille et une Nuits  .

" Constatons qu'aucun evenement facheux n'est venu troubler cette reunion de famille. "

Et il ajoutait :

" On y a seulement remarque l'absence du clerge. Sans doute les sacristies entendent le progres d'une autre maniere. Libre a vous, messieurs de Loyola ? "

IX.

Six semaines s'ecoulerent. Rodolphe ne revint pas. Un soir, enfin, il parut.

Il s'etait dit, le lendemain des Comices :

-- N'y retournons pas de sitot, ce serait une faute. Et, au bout de la semaine, il etait parti pour la chasse.

Apres la chasse, il avait songe qu'il etait trop tard, puis il fit ce raisonnement :

-- Mais, si du premier jour elle m'a aime, elle doit, par l'impatience de me revoir, m'aimer davantage. Continuons donc !

Et il comprit que son calcul avait ete bon lorsque, en entrant dans la salle, il aperut Emma palir.

Elle etait seule. Le jour tombait. Les petits rideaux de mousseline, le long des vitres, epaississaient le crepuscule, et la dorure du barometre, sur qui frappait un rayon de soleil, etalait des feux dans la glace, entre les decoupures du polypier.

Rodolphe resta debout ; et a peine si Emma repondit a ses premieres phrases de politesse.

-- Moi, dit-il, j'ai eu des affaires. J'ai ete malade.

-- Gravement ? s'ecria-t-elle.

-- Eh bien, fit Rodolphe en s'asseyant a ses cotes sur un tabouret, non !... C'est que je n'ai pas voulu revenir.

-- Pourquoi ?

-- Vous ne devinez pas ?

Il la regarda encore une fois, mais d'une faon si violente qu'elle baissa la tete en rougissant. Il reprit :

-- Emma...

-- Monsieur ! fit-elle en s'ecartant un peu.

-- Ah ! vous voyez bien, repliqua-t-il d'une voix melancolique, que j'avais raison de vouloir ne pas revenir ; car ce nom, ce nom qui remplit mon ame et qui m'est echappe, vous me l'interdisez ! Madame Bovary !... Eh ! tout le monde vous appelle comme cela !... Ce n'est pas votre nom, d'ailleurs ; c'est le nom d'un autre !

Il repeta :

-- D'un autre !

Et il se cacha la figure entre les mains.

-- Oui, je pense a vous continuellement !... Votre souvenir me desespere ! Ah ! pardon !... Je vous quitte... Adieu !... J'irai loin..., si loin, que vous n'entendrez plus parler de moi !... Et cependant..., aujourd'hui..., je ne sais quelle force encore m'a pousse vers vous ! Car on ne lutte pas contre le ciel, on ne resiste point au sourire des anges ! on se laisse entrainer par ce qui est beau, charmant, adorable !

C'etait la premiere fois qu'Emma s'entendait dire ces choses ; et son orgueil, comme quelqu'un qui se delasse dans une etuve, s'etirait mollement et tout entier a la chaleur de ce langage.

Mais si je ne suis pas venu, continua-t-il, si je n'ai pu vous voir, ah ! du moins j'ai bien contemple ce qui vous entoure. La nuit, toutes les nuits, je me relevais, j'arrivais jusqu'ici, je regardais votre maison, le toit qui brillait sous la lune, les arbres du jardin qui se balanaient a votre fenetre, et une petite lampe, une lueur, qui brillait a travers les carreaux, dans l'ombre. Ah ! vous ne saviez guere qu'il y avait la, si pres et si loin, un pauvre miserable...

Elle se tourna vers lui avec un sanglot.

-- Oh ! vous etes bon ! dit-elle.

-- Non, je vous aime, voila tout ! Vous n'en doutez pas ! Dites-le-moi ; un mot ! un seul mot !

Et Rodolphe, insensiblement, se laissa glisser du tabouret jusqu'a terre ; mais on entendit un bruit de sabots dans la cuisine, et la porte de la salle, il s'en a perut, n'etait pas fermee.

-- Que vous seriez charitable, poursuivit-il en se relevant, de satisfaire une fantaisie !

C'etait de visiter sa maison ; il desirait la connaitre ; et, madame Bovary n'y voyant point d'inconvenient, ils se levaient tous les deux, quand Charles entra.

-- Bonjour, docteur, lui dit Rodolphe.

Le medecin, flatte de ce titre inattendu, se repandit en obsequiosites, et l'autre en profita pour se remettre un peu.

-- Madame m'entretenait, fit-il donc, de sa sante... Charles l'interrompit : il avait mille inquietudes, en effet ; les oppressions de sa femme recommenaient. Alors Rodolphe demanda si l'exercice du cheval ne serait pas bon.

-- Certes ! excellent, parfait !... Voila une idee ! Tu devrais la suivre.

Et, comme elle objectait qu'elle n'avait point de cheval, M. Rodolphe en offrit un ; elle refusa ses offres ; il n'insista pas ; puis, afin de motiver sa visite, il conta que son charretier, l'homme a la saignee, eprouvait toujours des etourdissements.

-- J'y passerai, dit Bovary.

-- Non, non, je vous l'enverrai ; nous viendrons, ce sera plus commode pour vous.

-- Ah ! fort bien. Je vous remercie.

Et, des qu'ils furent seuls :

-- Pourquoi n'acceptes-tu pas les propositions de M. Boulanger, qui sont si gracieuses ?

Elle prit un air boudeur, chercha mille excuses, et declara finalement  que cela peut-etre semblerait drole  .

-- Ah ! je m'en moque pas mal ! dit Charles en faisant une pirouette. La sante avant tout ! Tu as tort !

-- Eh ! comment veux-tu que je monte a cheval, puisque je n'ai pas d'amazone ?

-- Il faut t'en commander une ! repondit-il.

L'amazone la decida.

Quand le costume fut pret, Charles ecrivit a M. Boulanger que sa femme etait a sa disposition, et qu'ils comptaient sur sa complaisance.

Le lendemain, a midi, Rodolphe arriva devant la porte de Charles avec deux chevaux de maitre. L'un portait des pompons roses aux oreilles et une selle de femme en peau de daim.

Rodolphe avait mis de longues bottes molles, se disant que sans doute elle n'en avait jamais vu de pareilles ; en effet, Emma fut charmee de sa tournure, lorsqu'il apparut sur le palier avec son grand habit de velours et sa culotte de tricot blanc. Elle etait prete, elle l'attendait.

Justin s'echappa de la pharmacie pour la voir, et l'apothicaire aussi se derangea. Il faisait a M. Boulanger des recommandations :

-- Un malheur arrive si vite ! Prenez garde ! Vos chevaux peut-etre sont fougueux !

Elle entendit du bruit au-dessus de sa tete : c'etait Felicite qui tambourinait contre les carreaux pour divertir la petite Berthe. L'enfant envoya de loin un baiser ; sa mere lui repondit d'un signe avec le pommeau de sa cravache.

-- Bonne promenade ! cria M. Homais. De la prudence, surtout ! de la prudence !

Et il agita son journal en les regardant s'eloigner. Des qu'il sentit la terre, le cheval d'Emma prit le galop. Rodolphe galopait a cote d'elle. Par moments ils echangeaient une parole. La figure un peu baissee, la main haute et le bras droit deploye, elle s'abandonnait a la cadence du mouvement qui la berait sur la selle.

Au bas de la cote, Rodolphe lacha les renes ; ils partirent ensemble, d'un seul bond ; puis, en haut, tout a coup, les chevaux s'arreterent, et son grand voile bleu retomba.

On etait aux premiers jours d'octobre. Il y avait du brouillard sur la campagne. Des vapeurs s'allongeaient a l'horizon, entre le contour des collines ; et d'autres, se dechirant, montaient, se perdaient. Quelquefois, dans un ecartement des nuees, sous un rayon de soleil, on apercevait au loin les toits d'Yonville, avec les jardins au bord de l'eau, les cours, les murs, et le clocher de l'eglise. Emma fermait a demi les paupieres pour reconnaitre sa maison, et jamais ce pauvre village o elle vivait ne lui avait semble si petit. De la hauteur o ils etaient, toute la vallee paraissait un immense lac pale, s'evaporant a l'air. Les massifs d'arbres, de place en place, saillissaient comme des rochers noirs ; et les hautes lignes des peupliers, qui depassaient la brume, figuraient des greves que le vent remuait.

A cote, sur la pelouse, entre les sapins, une lumiere brune circulait dans l'atmosphere tiede. La terre, roussatre comme de la poudre de tabac, amortissait le bruit des pas ; et, du bout de leurs fers, en marchant, les chevaux poussaient devant eux des pommes de pin tombees.

Rodolphe et Emma suivirent ainsi la lisiere du bois. Elle se detournait de temps a autre afin d'eviter son regard, et alors elle ne voyait que les troncs des sapins alignes, dont la succession continue l'etourdissait un peu. Les chevaux soufflaient. Le cuir des selles craquait.

Au moment o ils entrerent dans la foret, le soleil parut.

-- Dieu nous protege ! dit Rodolphe.

-- Vous croyez ! fit-elle.

-- Avanons ! avanons ! reprit-il.

Il claqua de la langue. Les deux betes couraient.

De longues fougeres, au bord du chemin, se prenaient dans l'etrier d'Emma. Rodolphe, tout en allant, se penchait et il les retirait a mesure. D'autres fois, pour ecarter les branches, il passait pres d'elle, et Emma sentait son genou lui froler la jambe. Le ciel etait devenu bleu. Les feuilles ne remuaient pas. Il y avait de grands espaces pleins de bruyeres tout en fleurs ; et des nappes de violettes s'alternaient avec le fouillis des arbres, qui etaient gris, fauves ou dores, selon la diversite des feuillages. Souvent on entendait, sous les buissons, glisser un petit battement d'ailes, ou bien le cri rauque et doux des corbeaux, qui s'envolaient dans les chenes.

Ils descendirent. Rodolphe attacha les chevaux. Elle allait devant, sur la mousse, entre les ornieres.

Mais sa robe trop longue l'embarrassait, bien qu'elle la portat relevee par la queue, et Rodolphe, marchant derriere elle, contemplait entre ce drap noir et la bottine noire, la delicatesse de son bas blanc, qui lui semblait quelque chose de sa nudite.

Elle s'arreta.

-- Je suis fatiguee, dit-elle.

-- Allons, essayez encore ! reprit-il. Du courage !

Puis, cent pas plus loin, elle s'arreta de nouveau ; et, a travers son voile, qui de son chapeau d'homme descendait obliquement sur ses hanches, on distinguait son visage dans une transparence bleuatre, comme si elle eut nage sous des flots d'azur.

-- O allons-nous donc ?

Il ne repondit rien. Elle respirait d'une faon saccadee. Rodolphe jetait les yeux autour de lui et il se mordait la moustache.

Ils arriverent a un endroit plus large, o l'on avait abattu des baliveaux. Ils s'assirent sur un tronc d'arbre renverse, et Rodolphe se mit a lui parler de son amour.

Il ne l'effraya point d'abord par des compliments. Il fut calme, serieux, melancolique.

Emma l'ecoutait la tete basse, et tout en remuant, avec la pointe de son pied, des copeaux par terre.

Mais, a cette phrase :

-- Est-ce que nos destinees maintenant ne sont pas communes ?

-- Eh non ! repondit-elle. Vous le savez bien. C'est impossible.

Elle se leva pour partir. Il la saisit au poignet. Elle s'arreta. Puis, l'ayant considere quelques minutes d'un oeil amoureux et tout humide, elle dit vivement :

-- Ah ! tenez, n'en parlons plus... O sont les chevaux ? Retournons.

Il eut un geste de colere et d'ennui. Elle repeta :

-- O sont les chevaux ? o sont les chevaux ?

Alors, souriant d'un sourire etrange et la prunelle fixe, les dents serrees, il s'avana en ecartant les bras. Elle se recula tremblante. Elle balbutiait :

-- Oh ! vous me faites peur ! vous me faites mal ! Partons.

-- Puisqu'il le faut, reprit-il en changeant de visage. Et il redevint aussitot respectueux, caressant, timide. Elle lui donna son bras. Ils s'en retournerent. Il disait :

-- Qu'aviez-vous donc ? Pourquoi ? Je n'ai pas compris ! Vous vous meprenez, sans doute ? Vous etes dans mon ame comme une madone sur un piedestal, a une place haute, solide et immaculee. Mais j'ai besoin de vous pour vivre ! J'ai besoin de vos yeux, de votre voix, de votre pensee. Soyez mon amie, ma soeur, mon ange !

Et il allongeait son bras et lui en entourait la taille. Elle tachait de se degager mollement. Il la soutenait ainsi, en marchant.

Mais ils entendirent les deux chevaux qui broutaient le feuillage.

-- Oh ! encore, dit Rodolphe. Ne partons pas ! Restez !

Il l'entraina plus loin, autour d'un petit etang, o des lentilles d'eau faisaient une verdure sur les ondes. Des nenuphars fletris se tenaient immobiles entre les joncs.

Au bruit de leurs pas dans l'herbe, des grenouilles sautaient pour se cacher.

-- J'ai tort, j'ai tort, disait-elle. Je suis folle de vous entendre.

-- Pourquoi ?... Emma ! Emma !

-- Oh ! Rodolphe !... fit lentement la jeune femme en se penchant sur son epaule.

Le drap de sa robe s'accrochait au velours de l'habit. Elle renversa son cou blanc, qui se gonflait d'un soupir ; et, defaillante, tout en pleurs, avec un long fremissement et se cachant la figure, elle s'abandonna.

Les ombres du soir descendaient ; le soleil horizontal, passant entre les branches, lui eblouissait les yeux. a et la, tout autour d'elle, dans les feuilles ou par terre, des taches lumineuses tremblaient, comme si des colibris, en volant, eussent eparpille leurs plumes. Le silence etait partout ; quelque chose de doux semblait sortir des arbres ; elle sentait son coeur, dont les battements recommenaient, et le sang circuler dans sa chair comme un fleuve de lait. Alors, elle entendit tout au loin, au-dela du bois, sur les autres collines, un cri vague et prolonge, une voix qui se trainait, et elle l'ecoutait silencieusement, se melant comme une musique aux dernieres vibrations de ses nerfs emus. Rodolphe, le cigare aux dents, raccommodait avec son canif une des deux brides cassees.

Ils s'en revinrent a Yonville, par le meme chemin. Ils revirent sur la boue les traces de leurs chevaux, cote a cote, et les memes buissons, les memes cailloux dans l'herbe. Rien autour d'eux n'avait change ; et pour elle, cependant, quelque chose etait survenu de plus considerable que si les montagnes se fussent deplacees. Rodolphe, de temps a autre, se penchait et lui prenait sa main pour la baiser.

Elle etait charmante, a cheval ! Droite, avec sa taille mince, le genou plie sur la criniere de sa bete et un peu coloree par le grand air dans la rougeur du soir.

En entrant dans Yonville, elle caracola sur les paves. On la regardait des fenetres.

Son mari, au diner, lui trouva bonne mine ; mais elle eut l'air de ne pas l'entendre lorsqu'il s'informa de sa promenade ; et elle restait le coude au bord de son assiette, entre les deux bougies qui brulaient.

-- Emma ! dit-il.

-- Quoi ?

-- Eh bien, j'ai passe cette apres-midi chez M. Mexandre ; il a une ancienne pouliche encore fort belle, un peu couronnee seulement, et qu'on aurait, je suis sur, pour une centaine d'ecus...

Il ajouta :

-- Pensant meme que cela te serait agreable, je l'ai retenue..., je l'ai achetee... Ai-je bien fait ? Dis-moi donc.

Elle remua la tete en signe d'assentiment ; puis, un quart d'heure apres :

-- Sors-tu ce soir ? demanda-t-elle.

-- Oui. Pourquoi ?

-- Oh ! rien, rien, mon ami.

Et, des qu'elle fut debarrassee de Charles, elle monta s'enfermer dans sa chambre.

D'abord, ce fut comme un etourdissement ; elle voyait les arbres, les chemins, les fosses, Rodolphe, et elle sentait encore l'etreinte de ses bras, tandis que le feuillage fremissait et que les joncs sifflaient.

Mais, en s'apercevant dans la glace, elle s'etonna de son visage. Jamais elle n'avait eu les yeux si grands, si noirs, ni d'une telle profondeur. Quelque chose de subtil epandu sur sa personne la transfigurait.

Elle se repetait : " J'ai un amant ! un amant ! " se delectant a cette idee comme a celle d'une autre puberte qui lui serait survenue. Elle allait donc posseder enfin ces joies de l'amour, cette fievre du bonheur dont elle avait desespere. Elle entrait dans quelque chose de merveilleux o tout serait passion, extase, delire ; une immensite bleuatre l'entourait, les sommets du sentiment etincelaient sous sa pensee, et l'existence ordinaire n'apparaissait qu'au loin, tout en bas, dans l'ombre, entre les intervalles de ces hauteurs.

Alors elle se rappela les herones des livres qu'elle avait lus, et la legion lyrique de ces femmes adulteres se mit a chanter dans sa memoire avec des voix de soeurs qui la charmaient. Elle devenait elle-meme comme une partie veritable de ces imaginations et realisait la longue reverie de sa jeunesse, en se considerant dans ce type d'amoureuse qu'elle avait tant envie. D'ailleurs, Emma eprouvait une satisfaction de vengeance. N'avait-elle pas assez souffert ! Mais elle triomphait maintenant, et l'amour, si longtemps contenu, jaillissait tout entier avec des bouillonnements joyeux. Elle le savourait sans remords, sans inquietude, sans trouble.

La journee du lendemain se passa dans une douceur nouvelle. Ils se firent des serments. Elle lui raconta ses tristesses. Rodolphe l'interrompait par ses baisers ; et elle lui demandait, en le contemplant les paupieres a demi closes, de l'appeler encore par son nom et de repeter qu'il l'aimait. C'etait dans la foret, comme la veille, sous une hutte de sabotiers. Les murs en etaient de paille et le toit descendait si bas, qu'il fallait se tenir courbe. Ils etaient assis l'un contre l'autre, sur un lit de feuilles seches.

A partir de ce jour-la, ils s'ecrivirent regulierement tous les soirs. Emma portait sa lettre au bout du jardin, pres de la riviere, dans une fissure de la terrasse. Rodolphe venait l'y chercher et en plaait une autre, qu'elle accusait toujours trop courte.

Un matin, que Charles etait sorti des avant l'aube, elle fut prise par la fantaisie de voir Rodolphe a l'instant. On pouvait arriver promptement a la Huchette, y rester une heure et etre rentre dans Yonville que tout le monde encore serait endormi. Cette idee la fit haleter de convoitise, et elle se trouva bientot au milieu de la prairie, o elle marchait a pas rapides, sans regarder derriere elle.

Le jour commenait a paraitre. Emma, de loin, reconnut la maison de son amant, dont les deux girouettes a queue d'aronde se decoupaient en noir sur le crepuscule pale.

Apres la cour de la ferme, il y avait un corps de logis qui devait etre le chateau. Elle y entra, comme si les murs, a son approche, se fussent ecartes d'eux-memes. Un grand escalier droit montait vers un corridor. Emma tourna la clenche d'une porte, et tout a coup, au fond de la chambre, elle aperut un homme qui dormait. C'etait Rodolphe. Elle poussa un cri.

-- Te voila ! te voila ! repetait-il. Comment as-tu fait pour venir ?... Ah ! ta robe est mouillee !

-- Je t'aime ! repondit-elle en lui passant les bras autour du cou.

Cette premiere audace lui ayant reussi, chaque fois maintenant que Charles sortait de bonne heure, Emma s'habillait vite et descendait a pas de loup le perron qui conduisait au bord de l'eau.

Mais, quand la planche aux vaches etait levee, il fallait suivre les murs qui longeaient la riviere ; la berge etait glissante ; elle s'accrochait de la main, pour ne pas tomber, aux bouquets de ravenelles fletries. Puis elle prenait a travers des champs en labour, o elle s'enfonait, trebuchait et empetrait ses bottines minces. Son foulard, noue sur sa tete, s'agitait au vent dans les herbages ; elle avait peur des boeufs, elle se mettait a courir ; elle arrivait essoufflee, les joues roses, et exhalant de toute sa personne un frais parfum de seve, de verdure et de grand air. Rodolphe, a cette heure-la, dormait encore. C'etait comme une matinee de printemps qui entrait dans sa chambre.

Les rideaux jaunes, le long des fenetres laissaient passer doucement une lourde lumiere blonde. Emma tatonnait en clignant des yeux, tandis que les gouttes de rosee suspendues a ses bandeaux faisaient comme une aureole de topazes tout autour de sa figure. Rodolphe, en riant, l'attirait a lui et il la prenait sur son coeur.

Ensuite, elle examinait l'appartement, elle ouvrait les tiroirs des meubles, elle se peignait avec son peigne et se regardait dans le miroir a barbe. Souvent meme, elle mettait entre ses dents le tuyau d'une grosse pipe qui etait sur la table de nuit, parmi des citrons et des morceaux de sucre, pres d'une carafe d'eau.

Il leur fallait un bon quart d'heure pour les adieux. Alors Emma pleurait ; elle aurait voulu ne jamais abandonner Rodolphe. Quelque chose de plus fort qu'elle la poussait vers lui, si bien qu'un jour, la voyant survenir a l'improviste, il frona le visage comme quelqu'un de contrarie.

-- Qu'as-tu donc ? dit-elle. Souffres-tu ? Parle-moi ! Enfin il declara, d'un air serieux, que ses visites devenaient imprudentes et qu'elle se compromettait.

X.

Peu a peu, ces craintes de Rodolphe la gagnerent. L'amour l'avait enivree d'abord, et elle n'avait songe a rien au-dela. Mais, a present qu'il etait indispensable a sa vie, elle craignait d'en perdre quelque chose, ou meme qu'il ne fut trouble. Quand elle s'en revenait de chez lui, elle jetait tout alentour des regards inquiets, epiant chaque forme qui passait a l'horizon et chaque lucarne du village d'o l'on pouvait l'apercevoir. Elle ecoutait les pas, les cris, le bruit des charrues ; et elle s'arretait plus bleme et plus tremblante que les feuilles des peupliers qui se balanaient sur sa tete.

Un matin, qu'elle s'en retournait ainsi, elle crut distinguer tout a coup le long canon d'une carabine qui semblait la tenir en joue. Il depassait obliquement le bord d'un petit tonneau, a demi-enfoui entre les herbes, sur la marge d'un fosse. Emma, prete a defaillir de terreur, avana cependant, et un homme sortit du tonneau, comme ces diables a boudin qui se dressent du fond des boites. Il avait des guetres bouclees jusqu'aux genoux, sa casquette enfoncee jusqu'aux yeux, les levres grelottantes et le nez rouge. C'etait le capitaine Binet, a l'affut des canards sauvages.

-- Vous auriez du parler de loin ! s'ecria-t-il. Quand on aperoit un fusil, il faut toujours avertir.

Le percepteur, par la, tachait de dissimuler la crainte qu'il venait d'avoir ; car, un arrete prefectoral ayant interdit la chasse aux canards autrement qu'en bateau, M. Binet, malgre son respect pour les lois, se trouvait en contravention. Aussi croyait-il a chaque minute entendre arriver le garde champetre. Mais cette inquietude irritait son plaisir, et, tout seul dans son tonneau, il s'applaudissait de son bonheur et de sa malice.

A la vue d'Emma, il parut soulage d'un grand poids, et aussitot, entamant la conversation :

- Il ne fait pas chaud,  a pique  !

Emma ne repondit rien. Il poursuivit :

-- Et vous voila sortie de bien bonne heure ?

-- Oui, dit-elle en balbutiant ; je viens de chez la nourrice o est mon enfant.

-- Ah ! fort bien ! fort bien ! Quant a moi, tel que vous me voyez, des la pointe du jour je suis la ; mais le temps est si crassineux, qu'a moins d'avoir la plume juste au bout...

-- Bonsoir, monsieur Binet, interrompit-elle en lui tournant les talons.

-- Serviteur, madame, reprit-il d'un ton sec.

Et il rentra dans son tonneau.

Emma se repentit d'avoir quitte si brusquement le percepteur. Sans doute, il allait faire des conjectures defavorables. L'histoire de la nourrice etait la pire excuse, tout le monde sachant bien a Yonville que la petite Bovary, depuis un an, etait revenue chez ses parents. D'ailleurs, personne n'habitait aux environs ; ce chemin ne conduisait qu'a la Huchette ; Binet donc avait devine d'o elle venait, et il ne se tairait pas, il bavarderait, c'etait certain ! Elle resta jusqu'au soir a se torturer l'esprit dans tous les projets de mensonges imaginables, et ayant sans cesse devant les yeux cet imbecile a carnassiere.

Charles, apres le diner, la voyant soucieuse, voulut, par distraction, la conduire chez le pharmacien ; et la premiere personne qu'elle aperut dans la pharmacie, ce fut encore lui, le percepteur ! Il etait debout devant le comptoir, eclaire par la lumiere du bocal rouge, et il disait :

-- Donnez-moi, je vous prie, une demi-once de vitriol.

-- Justin, cria l'apothicaire, apporte-nous l'acide sulfurique.

Puis, a Emma, qui voulait monter dans l'appartement de madame Homais :

-- Non, restez, ce n'est pas la peine, elle va descendre. Chauffez-vous au poele en attendant... Excusez-moi... Bonjour, docteur ( car le pharmacien se plaisait beaucoup a prononcer ce mot  docteur  , comme si en l'adressant a un autre, il eut fait rejaillir sur lui-meme quelque chose de la pompe qu'il y trouvait ) ... Mais prends garde de renverser les mortiers ! va plutot chercher les chaises de la petite salle ; tu sais bien qu'on ne derange pas les fauteuils du salon.

Et, pour remettre en place son fauteuil, Homais se precipitait hors du comptoir, quand Binet lui demanda une demi-once d'acide de sucre.

-- Acide de sucre ? fit le pharmacien dedaigneusement. Je ne connais pas, j'ignore ! Vous voulez peut-etre de l'acide oxalique ? C'est oxalique, n'est-il pas vrai ?

Binet expliqua qu'il avait besoin d'un mordant pour composer lui-meme une eau de cuivre avec quoi derouiller diverses garnitures de chasse. Emma tressaillit. Le pharmacien se mit a dire :

-- En effet, le temps n'est pas propice, a cause de l'humidite.

-- Cependant, reprit le percepteur d'un air finaud, il y a des personnes qui s'en arrangent.

Elle etouffait.

-- Donnez-moi encore...

-- Il ne s'en ira donc jamais ! pensait-elle.

-- Une demi-once d'arcanson et de terebenthine, quatre onces de cire jaune, et trois demi-onces de noir animal, s'il vous plait, pour nettoyer les cuirs vernis de mon equipement.

L'apothicaire commenait a tailler de la cire, quand madame Homais parut avec Irma dans ses bras, Napoleon a ses cotes et Athalie qui la suivait. Elle alla s'asseoir sur le banc de velours contre la fenetre, et le gamin s'accroupit sur un tabouret, tandis que sa soeur ainee rodait autour de la boite a jujube, pres de son petit papa. Celui-ci emplissait des entonnoirs et bouchait des flacons, il collait des etiquettes, il confectionnait des paquets. On se taisait autour de lui ; et l'on entendait seulement de temps a autre tinter les poids dans les balances, avec quelques paroles basses du pharmacien donnant des conseils a son eleve.

-- Comment va votre jeune personne ? demanda tout a coup madame Homais.

-- Silence ! exclama son mari, qui ecrivait des chiffres sur le cahier de brouillons.

-- Pourquoi ne l'avez-vous pas amenee ? reprit-elle a demi-voix.

-- Chut ! chut ! fit Emma en designant au doigt l'apothicaire.

Mais Binet, tout entier a la lecture de l'addition, n'avait rien entendu probablement. Enfin il sortit. Alors Emma, debarrassee, poussa un grand soupir.

-- Comme vous respirez fort ! dit madame Homais.

-- Ah ! c'est qu'il fait un peu chaud, repondit-elle.

Ils aviserent donc, le lendemain, a organiser leurs rendez-vous ; Emma voulait corrompre sa servante par un cadeau ; mais il eut mieux valu decouvrir a Yonville quelque maison discrete. Rodolphe promit d'en chercher une.

Pendant tout l'hiver, trois ou quatre fois la semaine, a la nuit noire, il arrivait dans le jardin. Emma, tout expres, avait retire la clef de la barriere, que Charles crut perdue.

Pour l'avertir, Rodolphe jetait contre les persiennes une poignee de sable. Elle se levait en sursaut ; mais quelquefois il lui fallait attendre, car Charles avait la manie de bavarder au coin du feu, et il n'en finissait pas. Elle se devorait d'impatience ; si ses yeux l'avaient pu, ils l'eussent fait sauter par les fenetres. Enfin, elle commenait sa toilette de nuit ; puis, elle prenait un livre et continuait a lire fort tranquillement, comme si la lecture l'eut amusee. Mais Charles, qui etait au lit, l'appelait pour se coucher.

-- Viens donc, Emma, disait-il, il est temps.

-- Oui, j'y vais ! repondait-elle.

Cependant, comme les bougies l'eblouissaient, il se tournait vers le mur et s'endormait. Elle s'echappait en retenant son haleine, souriante, palpitante, deshabillee.

Rodolphe avait un grand manteau ; il l'en enveloppait tout entiere, et, passant le bras autour de sa taille, il l'entrainait sans parler jusqu'au fond du jardin.

C'etait sous la tonnelle, sur ce meme banc de batons pourris o autrefois Leon la regardait si amoureusement, durant les soirs d'ete. Elle ne pensait guere a lui maintenant.

Les etoiles brillaient a travers les branches du jasmin sans feuilles. Ils entendaient derriere eux la riviere qui coulait, et, de temps a autre, sur la berge, le claquement des roseaux secs. Des massifs d'ombre, a et la, se bombaient dans l'obscurite, et parfois, frissonnant tous d'un seul mouvement, ils se dressaient et se penchaient comme d'immenses vagues noires qui se fussent avancees pour les recouvrir. Le froid de la nuit les faisait s'etreindre davantage ; les soupirs de leurs levres leur semblaient plus forts ; leurs yeux, qu'ils entrevoyaient a peine, leur paraissaient plus grands, et, au milieu du silence, il y avait des paroles dites tout bas qui tombaient sur leur ame avec une sonorite cristalline et qui s'y repercutaient en vibrations multipliees.

Lorsque la nuit etait pluvieuse, ils s'allaient refugier dans le cabinet aux consultations, entre le hangar et l'ecurie. Elle allumait un des flambeaux de la cuisine, qu'elle avait cache derriere les livres. Rodolphe s'installait la comme chez lui. La vue de la bibliotheque et du bureau, de tout l'appartement enfin, excitait sa gaiete ; et il ne pouvait se retenir de faire sur Charles quantite de plaisanteries qui embarrassaient Emma. Elle eut desire le voir plus serieux, et meme plus dramatique a l'occasion, comme cette fois o elle crut entendre dans l'allee un bruit de pas qui s'approchaient.

-- On vient ! dit-elle.

Il souffla la lumiere.

-- As-tu tes pistolets ?

-- Pourquoi ?

-- Mais... pour te defendre, reprit Emma.

-- Est-ce de ton mari ? Ah ! le pauvre garon !

Et Rodolphe acheva sa phrase avec un geste qui signifiait : " Je l'ecraserais d'une chiquenaude. "

Elle fut ebahie de sa bravoure, bien qu'elle y sentit une sorte d'indelicatesse et de grossierete nave qui la scandalisa.

Rodolphe reflechit beaucoup a cette histoire de pistolets. Si elle avait parle serieusement, cela etait fort ridicule, pensait-il, odieux meme, car il n'avait, lui, aucune raison de har ce bon Charles, n'etant pas ce qui s'appelle devore de jalousie ; -- et, a ce propos, Emma lui avait fait un grand serment qu'il ne trouvait pas non plus du meilleur gout.

D'ailleurs, elle devenait bien sentimentale. Il avait fallu echanger des miniatures, on s'etait coupe des poignees de cheveux, et elle demandait a present une bague, un veritable anneau de mariage, en signe d'alliance eternelle. Souvent elle lui parlait des cloches du soir ou des  voix de la nature  ; puis elle l'entretenait de sa mere, a elle, et de sa mere, a lui. Rodolphe l'avait perdue depuis vingt ans. Emma, neanmoins, l'en consolait avec des mievreries de langage, comme on eut fait a un marmot abandonne, et meme lui disait quelquefois, en regardant la lune :

-- Je suis sure que la-haut, ensemble, elles approuvent notre amour.

Mais elle etait si jolie ! il en avait possede si peu d'une candeur pareille ! Cet amour sans libertinage etait pour lui quelque chose de nouveau, et qui, le sortant de ses habitudes faciles, caressait a la fois son orgueil et sa sensualite. L'exaltation d'Emma, que son bon sens bourgeois dedaignait, lui semblait au fond du coeur charmante, puisqu'elle s'adressait a sa personne. Alors, sur d'etre aime, il ne se gena pas, et insensiblement ses faons changerent.

Il n'avait plus, comme autrefois, de ces mots si doux qui la faisaient pleurer, ni de ces vehementes caresses qui la rendaient folle ; si bien que leur grand amour, o elle vivait plongee, parut se diminuer sous elle, comme l'eau d'un fleuve qui s'absorberait dans son lit, et elle aperut la vase. Elle n'y voulut pas croire ; elle redoubla de tendresse ; et Rodolphe, de moins en moins, cacha son indifference.

Elle ne savait pas si elle regrettait de lui avoir cede, ou si elle ne souhaitait point, au contraire, le cherir davantage. L'humiliation de se sentir faible se tournait en une rancune que les voluptes temperaient. Ce n'etait pas de l'attachement, c'etait comme une seduction permanente. Il la subjuguait. Elle en avait presque peur.

Les apparences, neanmoins, etaient plus calmes que jamais, Rodolphe ayant reussi a conduire l'adultere selon sa fantaisie ; et, au bout de six mois, quand le printemps arriva, ils se trouvaient, l'un vis-a-vis de l'autre, comme deux maries qui entretiennent tranquillement une flamme domestique.

C'etait l'epoque o le pere Rouault envoyait sa dinde, en souvenir de sa jambe remise. Le cadeau arrivait toujours avec une lettre. Emma coupa la corde qui la retenait au panier, et lut les lignes suivantes :

" Mes chers enfants,

" J'espere que la presente vous trouvera en bonne sante et que celui-la vaudra bien les autres ; car il me semble un peu plus mollet, si j'ose dire, et plus massif. Mais, la prochaine fois, par changement, je vous donnerai un coq, a moins que vous ne teniez de preference aux  picots  ; et renvoyez-moi la bourriche, s'il vous plait, avec les deux anciennes. J'ai eu un malheur a ma charretterie, dont la couverture, une nuit qu'il ventait fort, s'est envolee dans les arbres. La recolte non plus n'a pas ete tres fameuse. Enfin, je ne sais pas quand j'irai vous voir. a m'est tellement difficile de quitter maintenant la maison, depuis que je suis seul, ma pauvre Emma ! "

Et il y avait ici un intervalle entre les lignes, comme si le bonhomme eut laisse tomber sa plume pour rever quelque temps.

" Quant a moi, je vais bien, sauf un rhume que j'ai attrape l'autre jour a la foire d'Yvetot, o j'etais parti pour retenir un berger, ayant mis le mien dehors, par suite de sa trop grande delicatesse de bouche. Comme on est a plaindre avec tous ces brigands-la ! Du reste, c'etait aussi un malhonnete.

" J'ai appris d'un colporteur qui, voyageant cet hiver par votre pays, s'est fait arracher une dent, que Bovary travaillait toujours dur. a ne m'etonne pas, et il m'a montre sa dent ; nous avons pris un cafe ensemble. Je lui ai demande s'il t'avait vue, il m'a dit que non, mais qu'il avait vu dans l'ecurie deux animaux, d'o je conclus que le metier roule. Tant mieux, mes chers enfants, et que le bon Dieu vous envoie tout le bonheur imaginable.

" Il me fait deuil de ne pas connaitre encore ma bien-aimee petite-fille Berthe Bovary. J'ai plante pour elle, dans le jardin, sous ta chambre, un prunier de prunes d'avoine, et je ne veux pas qu'on y touche, si ce n'est pour lui faire plus tard des compotes, que je garderai dans l'armoire, a son intention, quand elle viendra.

" Adieu, mes chers enfants. Je t'embrasse, ma fille ; vous aussi, mon gendre, et la petite, sur les deux joues.

" Je suis, avec bien des compliments,

" Votre tendre pere,

" Theodore ROUAULT. "

Elle resta quelques minutes a tenir entre ses doigts ce gros papier. Les fautes d'orthographe s'y enlaaient les unes aux autres, et Emma poursuivait la pensee douce qui caquetait tout au travers comme une poule a demi cachee dans une haie d'epines. On avait seche l'ecriture avec les cendres du foyer, car un peu de poussiere grise glissa de la lettre sur sa robe, et elle crut presque apercevoir son pere se courbant vers l'atre pour saisir les pincettes. Comme il y avait longtemps qu'elle n'etait plus aupres de lui, sur l'escabeau, dans la cheminee, quand elle faisait bruler le bout d'un baton a la grande flamme des joncs marins qui petillaient !... Elle se rappela des soirs d'ete tout pleins de soleil. Les poulains hennissaient quand on passait, et galopaient, galopaient... Il y avait sous sa fenetre une ruche a miel, et quelquefois les abeilles, tournoyant dans la lumiere, frappaient contre les carreaux comme des balles d'or rebondissantes. Quel bonheur dans ce temps-la ! quelle liberte ! quel espoir ! quelle abondance d'illusions ! Il n'en restait plus maintenant ! Elle en avait depense a toutes les aventures de son ame, par toutes les conditions successives, dans la virginite, dans le mariage et dans l'amour ; -- les perdant ainsi continuellement le long de sa vie, comme un voyageur qui laisse quelque chose de sa richesse a toutes les auberges de la route.

Mais qui donc la rendait si malheureuse ? o etait la catastrophe extraordinaire qui l'avait bouleversee ? Et elle releva la tete, regardant autour d'elle, comme pour chercher la cause de ce qui la faisait souffrir.

Un rayon d'avril chatoyait sur les porcelaines de l'etagere ; le feu brulait ; elle sentait sous ses pantoufles la douceur du tapis ; le jour etait blanc, l'atmosphere tiede, et elle entendit son enfant qui poussait des eclats de rire.

En effet, la petite fille, se roulait alors sur le gazon, au milieu de l'herbe qu'on fanait. Elle etait couchee a plat ventre, au haut d'une meule. Sa bonne la retenait par la jupe. Lestiboudois ratissait a cote, et, chaque fois qu'il s'approchait, elle se penchait en battant l'air de ses deux bras.

-- Amenez-la-moi ! dit sa mere se precipitant pour l'embrasser. Comme je t'aime, ma pauvre enfant ! comme je t'aime !

Puis, s'apercevant qu'elle avait le bout des oreilles un peu sale, elle sonna vite pour avoir de l'eau chaude, et la nettoya, la changea de linge, de bas, de souliers, fit mille questions sur sa sante, comme au retour d'un voyage, et enfin, la baisant encore et pleurant un peu, elle la remit aux mains de la domestique, qui restait fort ebahie devant cet exces de tendresse.

Rodolphe, le soir, la trouva plus serieuse que d'habitude.

-- Cela se passera, jugea-t-il, c'est un caprice.

Et il manqua consecutivement a trois rendez-vous. Quand il revint, elle se montra froide et presque dedaigneuse.

-- Ah ! tu perds ton temps, ma mignonne...

Et il eut l'air de ne point remarquer ses soupirs melancoliques, ni le mouchoir qu'elle tirait.

C'est alors qu'Emma se repentit !

Elle se demanda meme pourquoi donc elle execrait Charles, et s'il n'eut pas ete meilleur de le pouvoir aimer. Mais il n'offrait pas grande prise a ces retours du sentiment, si bien qu'elle demeurait fort embarrassee dans sa velleite de sacrifice, lorsque l'apothicaire vint a propos lui fournir une occasion.

XI.

Il avait lu dernierement l'eloge d'une nouvelle methode pour la cure des pieds-bots, et, comme il etait partisan du progres, il conut cette idee patriotique que Yonville, pour  se mettre au niveau  , devait avoir des operations de strephopodie .

-- Car, disait-il a Emma, que risque-t-on ? Examinez ( et il enumerait, sur ses doigts, les avantages de la tentative ) ; succes presque certain, soulagement et embellissement du malade, celebrite vite acquise a l'operateur. Pourquoi votre mari, par exemple, ne voudrait-il pas debarrasser ce pauvre Hippolyte, du  Lion d'Or  ? Notez qu'il ne manquerait pas de raconter sa guerison a tous les voyageurs, et puis ( Homais baissait la voix et regardait autour de lui ) qui donc m'empecherait d'envoyer au journal une petite note la-dessus ? Eh ! mon Dieu ! un article circule..., on en parle..., cela finit par faire la boule de neige ! Et qui sait ? qui sait ?

En effet, Bovary pouvait reussir ; rien n'affirmait a Emma qu'il ne fut pas habile, et quelle satisfaction pour elle que de l'avoir engage a une demarche d'o sa reputation et sa fortune se trouveraient accrues ? Elle ne demandait qu'a s'appuyer sur quelque chose de plus solide que l'amour.

Charles, sollicite par l'apothicaire et par elle, se laissa convaincre. Il fit venir de Rouen le volume du docteur Duval, et, tous les soirs, se prenant la tete entre les mains, il s'enfonait dans cette lecture.

Tandis qu'il etudiait les equins, les varus et les valgus, c'est-a-dire la strepbocatopodie, la strephendopodie et la strephexopodie ( ou, pour parler mieux, les differentes deviations du pied, soit en bas, en dedans ou en dehors ) , avec la strephypopodie et la strephanopodie ( autrement dit torsion en dessous et redressement en haut ) , M. Homais par toute sorte de raisonnements, exhortait le garon d'auberge a se faire operer.

-- A peine sentiras-tu, peut-etre, une legere douleur ; c'est une simple piqure comme une petite saignee, moins que l'extirpation de certains cors.

Hippolyte, reflechissant, roulait des yeux stupides.

-- Du reste, reprenait le pharmacien, a ne me regarde pas ! c'est pour toi ! par humanite pure ! Je voudrais te voir, mon ami, debarrasse de ta hideuse claudication, avec ce balancement de la region lombaire, qui, bien que tu pretendes, doit te nuire considerablement dans l'exercice de ton metier.

Alors Homais lui representait combien il se sentirait ensuite plus gaillard et plus ingambe, et meme lui donnait a entendre qu'il s'en trouverait mieux pour plaire aux femmes ; et le valet d'ecurie se prenait a sourire lourdement. Puis il l'attaquait par la vanite :

-- N'es-tu pas un homme, saprelotte ? Que serait-ce donc, s'il t'avait fallu servir, aller combattre sous les drapeaux ?... Ah ! Hippolyte !

Et Homais s'eloignait, declarant qu'il ne comprenait pas cet entetement, cet aveuglement a se refuser aux bienfaits de la science.

Le malheureux ceda, car ce fut comme une conjuration. Binet, qui ne se melait jamais des affaires d'autrui, madame Lefranois, Artemise, les voisins, et jusqu'au maire, M. Tuvache, tout le monde l'en gagea, le sermonna, lui faisait honte ; mais ce qui acheva de le decider,  c'est que a ne lui couterait rien  . Bovary se chargeait meme de fournir la machine pour l'operation. Emma avait eu l'idee de cette generosite ; et Charles y consentit, se disant au fond du coeur que sa femme etait un ange.

Avec les conseils du pharmacien, et en recommenant trois fois, il fit donc construire par le menuisier, aide du serrurier, une maniere de boite pesant huit livres environ, et o le fer, le bois, la tole, le cuir, les vis et les ecrous ne se trouvaient point epargnes.

Cependant, pour savoir quel tendon couper a Hippolyte, il fallait connaitre d'abord quelle espece de pied-bot il avait.

Il avait un pied faisant avec la jambe une ligne presque droite, ce qui ne l'empechait pas d'etre tourne en dedans, de sorte que c'etait un equin mele d'un peu de varus, ou bien un leger varus fortement accuse d'equin. Mais, avec cet equin, large en effet comme un pied de cheval, a peau rugueuse, a tendons secs, a gros orteils, et o les ongles noirs figuraient les clous d'un fer, le strephopode, depuis le matin jusqu'a la nuit, galopait comme un cerf. On le voyait continuellement sur la place, sautiller tout autour des charrettes, en jetant en avant son support inegal. Il semblait meme plus vigoureux de cette jambe-la que de l'autre. A force d'avoir servi, elle avait contracte comme des qualites morales de patience et d'energie, et quand on lui donnait quelque gros ouvrage, il s'ecorait dessus, preferablement.

Or, puisque c'etait un equin, il fallait couper le tendon d'Achille, quitte a s'en prendre plus tard au muscle tibial anterieur pour se debarrasser du varus ; car le medecin n'osait d'un seul coup risquer deux operations, et meme il tremblait deja, dans la peur d'attaquer quelque region importante qu'il ne connaissait pas.

Ni Ambroise Pare, appliquant pour la premiere fois depuis Celse, apres quinze siecles d'intervalle, la ligature immediate d'une artere ; ni Dupuytren allant ouvrir un abces a travers une couche epaisse d'encephale ; ni Gensoul, quand il fit la premiere ablation de maxillaire superieur, n'avaient certes le coeur si palpitant, la main si fremissante, l'intellect aussi tendu que M. Bovary quand il approcha d'Hippolyte, son  tenotome  entre les doigts. Et, comme dans les hopitaux, on voyait a cote, sur une table, un tas de charpie, des fils cires, beaucoup de bandes, une pyramide de bandes, tout ce qu'il y avait de bandes chez l'apothicaire. C'etait M. Homais qui avait organise des le matin tous ces preparatifs, autant pour eblouir la multitude que pour s'illusionner lui-meme. Charles piqua la peau ; on entendit un craquement sec. Le tendon etait coupe, l'operation etait finie. Hippolyte n'en revenait pas de surprise ; il se penchait sur les mains de Bovary pour les couvrir de baisers.

-- Allons, calme-toi, disait l'apothicaire, tu temoigneras plus tard ta reconnaissance envers ton bienfaiteur !

Et il descendit conter le resultat a cinq ou six curieux qui stationnaient dans la cour, et qui s'imaginaient qu'Hippolyte allait reparaitre marchant droit. Puis Charles, ayant boucle son malade dans le moteur mecanique, s'en retourna chez lui, o Emma, tout anxieuse, l'attendait sur la porte. Elle lui sauta au cou ; ils se mirent a table ; il mangea beaucoup, et meme il voulut, au dessert, prendre une tasse de cafe, debauche qu'il ne se permettait que le dimanche lorsqu'il y avait du monde.

La soiree fut charmante, pleine de causeries, de reves en commun. Ils parlerent de leur fortune future, d'ameliorations a introduire dans leur menage ; il voyait sa consideration s'etendant, son bien-etre s'augmentant, sa femme l'aimant toujours ; et elle se trouvait heureuse de se rafraichir dans un sentiment nouveau, plus sain, meilleur, enfin d'eprouver quelque tendresse pour ce pauvre garon qui la cherissait. L'idee de Rodolphe, un moment, lui passa par la tete ; mais ses yeux se reporterent sur Charles : elle remarqua meme avec surprise qu'il n'avait point les dents vilaines.

Ils etaient au lit lorsque M. Homais, malgre la cuisiniere, entra tout a coup dans la chambre, en tenant a la main une feuille de papier fraiche ecrite. C'etait la reclame qu'il destinait au  Fanal de Rouen  . Il la leur apportait a lire.

-- Lisez vous-meme, dit Bovary.

Il lut

" Malgre les prejuges qui recouvrent encore une partie de la face de l'Europe comme un reseau, la lumiere cependant commence a penetrer dans nos campagnes. C'est ainsi que, mardi, notre petite cite d'Yonville s'est vue le theatre d'une experience chirurgicale qui est en meme temps un acte de haute philanthropie. M. Bovary, un de nos praticiens les plus distingues... "

-- Ah ! c'est trop ! c'est trop ! disait Charles, que l'emotion suffoquait.

-- Mais non, pas du tout ! comment donc !... " A opere d'un pied-bot... " . Je n'ai pas mis le terme scientifique, parce que, vous savez, dans un journal..., tout le monde peut-etre ne comprendrait pas ; il faut que les masses...

-- En effet, dit Bovary. Continuez.

Je reprends, dit le pharmacien. " M. Bovary, un de nos praticiens les plus distingues, a opere d'un pied-bot le nomme Hippolyte Tautain, garon d'ecurie depuis vingt-cinq ans a l'hotel du  Lion d'Or  , tenu par madame veuve Lefranois, sur la place d'Armes. La nouveaute de la tentative et l'interet qui s'attachait au sujet avaient attire un tel concours de population, qu'il y avait veritablement encombrement au seuil de l'etablissement. L'operation, du reste, s'est pratiquee comme par enchantement, et a peine si quelques gouttes de sang sont venues sur la peau, comme pour dire que le tendon rebelle venait enfin de ceder sous les efforts de l'art. Le malade, chose etrange ( nous l'affirmons de  visu  ) n'accusa point de douleur. Son etat, jusqu'a present, ne laisse rien a desirer. Tout porte a croire que la convalescence sera courte ; et qui sait meme si, a la prochaine fete villageoise, nous ne verrons pas notre brave Hippolyte figurer dans des danses bachiques, au milieu d'un choeur de joyeux drilles, et ainsi prouver a tous les yeux, par sa verve et ses entrechats, sa complete guerison ? Honneur donc aux savants genereux ! honneur a ces esprits infatigables qui consacrent leurs veilles a l'amelioration ou bien au soulagement de leur espece ! Honneur ! trois fois honneur ! N'est-ce pas le cas de s'ecrier que les aveugles verront, les sourds entendront et les boiteux marcheront ! Mais ce que le fanatisme autrefois promettait a ses elus, la science maintenant l'accomplit pour tous les hommes ! Nous tiendrons nos lecteurs au courant des phases successives de cette cure si remarquable. . "

Ce qui n'empecha pas que, cinq jours apres, la mere Lefranois n'arrivat tout effaree en s'ecriant :

-- Au secours ! il se meurt !... J'en perds la tete !

Charles se precipita vers le  Lion d'Or  , et le pharmacien qui l'aperut passant sur la place, sans chapeau, abandonna la pharmacie. Il parut lui-meme, haletant, rouge, inquiet, et demandant a tous ceux qui montaient l'escalier :

-- Qu'a donc notre interessant strephopode ?

Il se tordait, le strephopode, dans des convulsions atroces, si bien que le moteur mecanique o etait enfermee sa jambe frappait contre la muraille a la defoncer.

Avec beaucoup de precautions, pour ne pas deranger la position du membre, on retira donc la boite, et l'on vit un spectacle affreux. Les formes du pied disparaissaient dans une telle bouffissure, que la peau tout entiere semblait pres de se rompre, et elle etait couverte d'ecchymoses occasionnees par la fameuse machine. Hippolyte deja s'etait plaint d'en souffrir ; on n'y avait pris garde ; il fallut reconnaitre qu'il n'avait pas eu tort completement ; et on le laissa libre quelques heures. Mais a peine l'oedeme eut-il un peu disparu, que les deux savants jugerent a propos de retablir le membre dans l'appareil, et en l'y serrant davantage, pour accelerer les choses. Enfin, trois jours apres, Hippolyte n'y pouvant plus tenir, ils retirerent encore une fois la mecanique, tout en s'etonnant beaucoup du resultat qu'ils aperurent. Une tumefaction livide s'etendait sur la jambe, et avec des phlyctenes de place en place, par o suintait un liquide noir. Cela prenait une tournure serieuse. Hippolyte commenait a s'ennuyer, et la mere Lefranois l'installa dans la petite salle, pres de la cuisine, pour qu'il eut au moins quelque distraction.

Mais le percepteur, qui tous les jours y dinait, se plaignit avec amertume d'un tel voisinage. Alors on transporta Hippolyte dans la salle de billard.

Il etait la, geignant sous ses grosses couvertures, pale, la barbe longue, les yeux caves, et, de temps a autre, tournant sa tete en sueur sur le sale oreiller o s'abattaient les mouches. Madame Bovary le venait voir. Elle lui apportait des linges pour ses cataplasmes, et le consolait, l'encourageait. Du reste, il ne manquait pas de compagnie, les jours de marche surtout, lorsque les paysans autour de lui poussaient les billes du billard, escrimaient avec les queues, fumaient, buvaient, chantaient, braillaient.

-- Comment vas-tu ? disaient-ils en lui frappant sur l'epaule. Ah ! tu n'es pas fier, a ce qu'il parait ! mais c'est ta faute. Il faudrait faire ceci, faire cela.

Et on lui racontait des histoires de gens qui avaient tous ete gueris par d'autres remedes que les siens ; puis, en maniere de consolation, ils ajoutaient :

-- C'est que tu t'ecoutes trop ! leve-toi donc ! tu te dorlotes comme un roi ! Ah ! n'importe, vieux farceur ! tu ne sens pas bon !

La gangrene, en effet, montait de plus en plus. Bovary en etait malade lui-meme. Il venait a chaque heure, a tout moment. Hippolyte le regardait avec des yeux pleins d'epouvante et balbutiait en sanglotant :

-- Quand est-ce que je serai gueri ?... Ah ! sauvez-moi !... Que je suis malheureux ! que je suis malheureux !

Et le medecin s'en allait, toujours en lui recommandant la diete.

-- Ne l'ecoute point, mon garon, reprenait la mere Lefranois ; ils t'ont deja bien assez martyrise ? tu vas t'affaiblir encore. Tiens, avale !

Et elle lui presentait quelque bon bouillon, quelque tranche de gigot, quelque morceau de lard, et parfois des petits verres d'eau-de-vie, qu'il n'avait pas le courage de porter a ses levres.

L'abbe Bournisien, apprenant qu'il empirait, fit demander a le voir. Il commena par le plaindre de son mal, tout en declarant qu'il fallait s'en rejouir, puisque c'etait la volonte du Seigneur, et profiter vite de l'occasion pour se reconcilier avec le ciel.

-- Car, disait l'ecclesiastique d'un ton paterne, tu negligeais un peu tes devoirs ; on te voyait rarement a l'office divin ; combien y a-t-il d'annees que tu ne t'es approche de la sainte table ? Je comprends que tes occupations, que le tourbillon du monde aient pu t'ecarter du soin de ton salut. Mais a present, c'est l'heure d'y reflechir. Ne desespere pas cependant ; j'ai connu de grands coupables qui, pres de comparaitre devant Dieu ( tu n'en es point encore la, je le sais bien ) , avaient implores sa misericorde, et qui certainement sont morts dans les meilleures dispositions. Esperons que, tout comme eux, tu nous donneras de bons exemples ! Ainsi, par precaution, qui donc t'empecherait de reciter matin et soir un " Je vous salue, Marie, pleine de grace ", et un " Notre Pere, qui etes aux cieux. " ? Oui fais cela ! pour moi, pour m'obliger. Qu'est-ce que a coute ?... Me le promets-tu ?

Le pauvre diable promit. Le cure revint les jours suivants. Il causait avec l'aubergiste et meme racontait des anecdotes entremelees de plaisanteries, de calembours qu'Hippolyte ne comprenait pas. Puis, des que la circonstance le permettait, il retombait sur les matieres de religion, en prenant une figure convenable.

Son zele parut reussir ; car bientot le strephopode temoigna l'envie d'aller en pelerinage a Bon-secours, s'il se guerissait : a quoi M. Bournisien repondit qu'il ne voyait pas d'inconvenient ; deux precautions valaient mieux qu'une.  On ne risquait rien  .

L'apothicaire s'indigna contre ce qu'il appelait les  manoeuvres du pretre  ; elles nuisaient, pretendait-il, a la convalescence d'Hippolyte, et il repetait a madame Lefranois :

-- Laissez-le ! laissez-le ! vous lui perturbez le moral avec votre mysticisme !

Mais la bonne femme ne voulait plus l'entendre. Il etait  la cause de tout  . Par esprit de contradiction, elle accrocha meme au chevet du malade un benitier tout plein, avec une branche de buis.

Cependant la religion pas plus que la chirurgie ne paraissait le secourir, et l'invincible pourriture allait montant toujours des extremites vers le ventre. On avait beau varier les potions et changer les cataplasmes, les muscles chaque jour se decollaient davantage, et enfin Charles repondit par un signe de tete affirmatif quand la mere Lefranois lui demanda si elle ne pourrait point, en desespoir de cause, faire venir M. Canivet, de Neufchatel, qui etait une celebrite.

Docteur en medecine, age de cinquante ans, jouissant d'une bonne position et sur de lui-meme, le confrere ne se gena pas pour rire dedaigneusement lorsqu'il decouvrit cette jambe gangrenee jusqu'au genou. Puis, ayant declare net qu'il la fallait amputer, il s'en alla chez le pharmacien deblaterer contre les anes qui avaient pu reduire un malheureux homme en un tel etat. Secouant M. Homais par le bouton de sa redingote, il vociferait dans la pharmacie :

-- Ce sont la des inventions de Paris ! Voila les idees de ces messieurs de la Capitale ! c'est comme le strabisme, le chloroforme et la lithotritie, un tas de monstruosites que le gouvernement devrait defendre ! Mais on veut faire le malin, et l'on vous fourre des remedes sans s'inquieter des consequences. Nous ne sommes pas si forts que cela, nous autres ; nous ne sommes pas des savants, des mirliflores, des jolis coeurs ; nous sommes des praticiens, des guerisseurs, et nous n'imaginerions pas d'operer quelqu'un qui se porte a merveille ! Redresser des pieds-bots ! est-ce qu'on peut redresser les pieds-bots ? c'est comme si l'on voulait, par exemple, rendre droit un bossu !

Homais souffrait en ecoutant ce discours, et il dissimulait son malaise sous un sourire de courtisan, ayant besoin de menager M. Canivet, dont les ordonnances quelquefois arrivaient jusqu'a Yonville ; aussi ne prit-il pas la defense de Bovary, ne fit-il meme aucune observation, et, abandonnant ses principes, il sacrifia sa dignite aux interets plus serieux de son negoce.

Ce fut dans le village un evenement considerable que cette amputation de cuisse par le docteur Canivet ! Tous les habitants, ce jour-la, s'etaient leves de meilleure heure, et la Grande-Rue, bien que pleine de monde, avait quelque chose de lugubre comme s'il se fut agi d'une execution capitale. On discutait chez l'epicier sur la maladie d'Hippolyte ; les boutiques ne vendaient rien, et madame Tuvache, la femme du maire, ne bougeait pas de sa fenetre, par l'impatience o elle etait de voir venir l'operateur.

Il arriva dans son cabriolet, qu'il conduisait lui-meme. Mais, le ressort du cote droit s'etant a la longue affaisse sous le poids de sa corpulence, il se faisait que la voiture penchait un peu tout en allant, et l'on apercevait sur l'autre coussin pres de lui une vaste boite, recouverte de basane rouge, dont les trois fermoirs de cuivre brillaient magistralement.

Quand il fut entre comme un tourbillon sous le porche du  Lion d'Or  , le docteur, criant tres haut, ordonna de deteler son cheval, puis il alla dans l'ecurie voir s'il mangeait bien l'avoine ; car, en arrivant chez ses malades, il s'occupait d'abord de sa jument et de son cabriolet. On disait meme a propos : " Ah ! M. Canivet, c'est un original ! " Et on l'estimait davantage pour cet inebranlable aplomb. L'univers aurait pu crever jusqu'au dernier homme, qu'il n'eut pas failli a la moindre de ses habitudes.

Homais se presenta.

-- Je compte sur vous, fit le docteur. Sommes-nous prets ? En marche !

Mais l'apothicaire, en rougissant, avoua qu'il etait trop sensible pour assister a une pareille operation.

-- Quand on est simple spectateur, disait-il, l'imagination, vous savez, se frappe ! Et puis j'ai le systeme nerveux tellement...

-- Ah bah ! interrompit Canivet, vous me paraissez, au contraire, porte a l'apoplexie. Et, d'ailleurs, cela ne m'etonne pas ; car, vous autres, messieurs les pharmaciens, vous etes continuellement fourres dans votre cuisine, ce qui doit finir par alterer votre temperament. Regardez-moi, plutot : tous les jours, je me leve a quatre heures, je fais ma barbe a l'eau froide ( je n'ai jamais froid ) , et je ne porte pas de flanelle, je n'attrape aucun rhume, le coffre est bon ! Je vis tantot d'une maniere, tantot d'une autre, en philosophe, au hasard de la fourchette. C'est pourquoi je ne suis point delicat comme vous, et il m'est aussi parfaitement egal de decouper un chretien que la premiere volaille venue. Apres a, direz-vous, l'habitude..., l'habitude !...

Alors, sans aucun egard pour Hippolyte, qui suait d'angoisse entre ses draps, ces messieurs engagerent une conversation o l'apothicaire compara le sang-froid d'un chirurgien a celui d'un general ; et ce rapprochement fut agreable a Canivet, qui se repandit en paroles sur les exigences de son art. Il le considerait comme un sacerdoce, bien que les officiers de sante le deshonorassent. Enfin, revenant au malade, il examina les bandes apportees par Homais, les memes qui avaient comparu lors du pied-bot, et demanda quelqu'un pour lui tenir le membre. On envoya chercher Lestiboudois, et M. Canivet, ayant retrousse ses manches, passa dans la salle de billard, tandis que l'apothicaire restait avec Artemise et l'aubergiste, plus pales toutes les deux que leur tablier, et l'oreille tendue contre la porte.

Bovary, pendant ce temps-la, n'osait bouger de sa maison. Il se tenait en bas, dans la salle, assis au coin de la cheminee sans feu, le menton sur sa poitrine, les mains jointes, les yeux fixes. Quelle mesaventure ! pensait-il, quel desappointement ! Il avait pris pourtant toutes les precautions imaginables. La fatalite s'en etait melee. N'importe ! Si Hippolyte plus tard venait a mourir, c'est lui qui l'aurait assassine. Et puis, quelle raison donnerait-il dans les visites, quand on l'interrogerait ? Peut-etre, cependant, s'etait-il trompe en quelque chose ? Il cherchait, ne trouvait pas. Mais les plus fameux chirurgiens se trompaient bien. Voila ce qu'on ne voudrait jamais croire ! on allait rire, au contraire, clabauder ! Cela se repandrait jusqu'a Forges ! jusqu'a Neufchatel ! jusqu'a Rouen ! partout ! Qui sait si des confreres n'ecriraient pas contre lui ? Une polemique s'ensuivrait, il faudrait repondre dans les journaux. Hippolyte meme pouvait lui faire un proces. Il se voyait deshonore, ruine, perdu ! Et son imagination, assaillie par une multitude d'hypotheses, ballottait au milieu d'elles comme un tonneau vide emporte a la mer et qui roule sur les flots.

Emma, en face de lui, le regardait ; elle ne partageait pas son humiliation, elle en eprouvait une autre : c'etait de s'etre imagine qu'un pareil homme put valoir quelque chose, comme si vingt fois deja elle n'avait pas suffisamment aperu sa mediocrite.

Charles se promenait de long en large, dans la chambre. Ses bottes craquaient sur le parquet.

-- Assieds-toi, dit-elle, tu m'agaces !

Il se rassit.

Comment donc avait-elle fait ( elle qui etait si intelligente ! ) pour se meprendre encore une fois ? Du reste, par quelle deplorable manie avoir ainsi abime son existence en sacrifices continuels ? Elle se rappela tous ses instincts de luxe, toutes les privations de son ame, les bassesses du mariage, du menage, ses reves tombant dans la boue comme des hirondelles blessees, tout ce qu'elle avait desire, tout ce qu'elle s'etait refuse, tout ce qu'elle aurait pu avoir ! Et pourquoi ? Pourquoi ?

Au milieu du silence qui emplissait le village, un cri dechirant traversa l'air. Bovary devint pale a s'evanouir. Elle frona les sourcils d'un geste nerveux, puis continua. C'etait pour lui cependant, pour cet etre, pour cet homme qui ne comprenait rien, qui ne sentait rien ! car il etait la, tout tranquillement, et sans meme se douter que le ridicule de son nom allait desormais la salir comme lui. Elle avait fait des efforts pour l'aimer, et elle s'etait repentie en pleurant d'avoir cede a un autre.

-- Mais c'etait peut-etre un valgus ! exclama soudain Bovary, qui meditait.

Au choc imprevu de cette phrase tombant sur sa pensee comme une balle de plomb dans un plat d'argent, Emma tressaillant leva la tete pour deviner ce qu'il voulait dire ; et ils se regarderent silencieusement, presque ebahis de se voir, tant ils etaient par leur conscience eloignes l'un de l'autre. Charles la considerait avec le regard trouble d'un homme ivre, tout en ecoutant, immobile, les derniers cris de l'ampute qui se suivaient en modulations trainantes, coupees de saccades aigus, comme le hurlement lointain de quelque bete qu'on egorge. Emma mordait ses levres blemes, et, roulant entre ses doigts un des brins du polypier qu'elle avait casse, elle fixait sur Charles la pointe ardente de ses prunelles, comme deux fleches de feu pretes a partir. Tout en lui l'irritait maintenant, sa figure, son costume, ce qu'il ne disait pas, sa personne entiere, son existence enfin. Elle se repentait, comme d'un crime, de sa vertu passee, et ce qui en restait encore s'ecroulait sous les coups furieux de son orgueil. Elle se delectait dans toutes les ironies mauvaises de l'adultere triomphant. Le souvenir de son amant revenait a elle avec des attractions vertigineuses : elle y jetait son ame, emportee vers cette image par un enthousiasme nouveau ; et Charles lui semblait aussi detache de sa vie, aussi absent pour toujours, aussi impossible et aneanti, que s'il allait mourir et qu'il eut agonise sous ses yeux.

Il se fit un bruit de pas sur le trottoir. Charles regarda ; et, a travers la jalousie baissee, il aperut au bord des halles, en plein soleil, le docteur Canivet qui s'essuyait le front avec son foulard. Homais, derriere lui, portait a la main une grande boite rouge, et ils se dirigeaient tous les deux du cote de la pharmacie.

Alors, par tendresse subite et decouragement, Charles se tourna vers sa femme en lui disant :

-- Embrasse-moi donc, ma bonne !

-- Laisse-moi ! fit-elle, toute rouge de colere.

-- Qu'as-tu ? qu'as-tu ? repetait-il stupefait. Calme-toi ! Reprends-toi !... Tu sais bien que je t'aime !... viens !

-- Assez ! s'ecria-t-elle d'un air terrible.

Et s'echappant de la salle, Emma ferma la porte si fort, que le barometre bondit de la muraille et s'ecrasa par terre.

Charles s'affaissa dans son fauteuil, bouleverse, cherchant ce qu'elle pouvait avoir, imaginant une maladie nerveuse, pleurant, et sentant vaguement circuler autour de lui quelque chose de funeste et d'incomprehensible.

Quand Rodolphe, le soir, arriva dans le jardin, il trouva sa maitresse qui l'attendait au bas du perron, sur la premiere marche. Ils s'etreignirent, et toute leur rancune se fondit comme une neige sous la chaleur de ce baiser.

XII.

Ils recommencerent a s'aimer. Souvent meme, au milieu de la journee, Emma lui ecrivait tout a coup ; puis, a travers les carreaux, faisait un signe a Justin, qui, denouant vite sa serpilliere, s'envolait a la Huchette. Rodolphe arrivait ; c'etait pour lui dire qu'elle s'ennuyait, que son mari etait odieux et son existence affreuse !

-- Est-ce que j'y peux quelque chose ? s'ecria-t-il un jour, impatiente.

-- Ah ! Si tu voulais !...

Elle etait assise par terre, entre ses genoux, les bandeaux denoues, le regard perdu.

-- Quoi donc ? fit Rodolphe.

Elle soupira.

-- Nous irions vivre ailleurs..., quelque part...

-- Tu es folle, vraiment ! dit-il en riant. Est-ce possible ?

Elle revint la-dessus ; il eut l'air de ne pas comprendre et detourna la conversation.

Ce qu'il ne comprenait pas, c'etait tout ce trouble dans une chose aussi simple que l'amour. Elle avait un motif, une raison, et comme un auxiliaire a son attachement.

Cette tendresse, en effet, chaque jour s'accroissait davantage sous la repulsion du mari. Plus elle se livrait a l'un, plus elle execrait l'autre ; jamais Charles ne lui paraissait aussi desagreable, avoir les doigts aussi carres, l'esprit aussi lourd, les faons si communes qu'apres ses rendez-vous avec Rodolphe, quand ils se trouvaient ensemble. Alors, tout en faisant l'epouse et la vertueuse, elle s'enflammait a l'idee de cette tete dont les cheveux noirs se tournaient en une boucle vers le front hale, de cette taille a la fois si robuste et si elegante, de cet homme enfin qui possedait tant d'experience dans la raison, tant d'emportement dans le desir ! C'etait pour lui qu'elle se limait les ongles avec un soin de ciseleur, et qu'il n'y avait jamais assez de  cold-cream  sur sa peau, ni de patchouli dans ses mouchoirs. Elle se chargeait de bracelets, de bagues, de colliers. Quand il devait venir, elle emplissait de roses ses deux grands vases de verre bleu, et disposait son appartement et sa personne comme une courtisane qui attend un prince. Il fallait que la domestique fut sans cesse a blanchir du linge ; et, de toute la journee, Felicite ne bougeait de la cuisine, o le petit Justin, qui souvent lui tenait compagnie, la regardait travailler.

Le coude sur la longue planche o elle repassait, il considerait avidement toutes ces affaires de femmes etalees autour de lui : les jupons de basin, les fichus, les collerettes, et les pantalons a coulisse, vastes de hanches et qui se retrecissaient par le bas.

-- A quoi cela sert-il ? demandait le jeune garon en passant sa main sur la crinoline ou les agrafes.

-- Tu n'as donc jamais rien vu ? repondait en riant Felicite ; comme si ta patronne, madame Homais, n'en portait pas de pareils.

-- Ah bien oui ! madame Homais !

Et il ajoutait d'un ton meditatif :

-- Est-ce que c'est une dame comme Madame ?

Mais Felicite s'impatientait de le voir tourner ainsi tout autour d'elle. Elle avait six ans de plus, et Theodore, le domestique de M. Guillaumin, commenait a lui faire la cour.

-- Laisse-moi tranquille ! disait-elle en deplaant son pot d'empois. Va-t'en plutot piler des amandes ; tu es toujours a fourrager du cote des femmes ; attends pour te meler de a, mechant mioche, que tu aies de la barbe au menton.

-- Allons, ne vous fachez pas, je m'en vais vous  faire ses bottines  .

Et aussitot, il atteignait sur le chambranle les chaussures d'Emma, tout empatees de crotte -- la crotte des rendez-vous -- qui se detachait en poudre sous ses doigts, et qu'il regardait monter doucement dans un rayon de soleil.

-- Comme tu as peur de les abimer ! disait la cuisiniere, qui n'y mettait pas tant de faons quand elle les nettoyait elle-meme, parce que Madame, des que l'etoffe n'etait plus fraiche, les lui abandonnait.

Emma en avait une quantite dans son armoire, et qu'elle gaspillait a mesure, sans que jamais Charles se permit la moindre observation.

C'est ainsi qu'il deboursa trois cents francs pour une jambe de bois dont elle jugea convenable de faire cadeau a Hippolyte. Le pilon en etait garni de liege, et il y avait des articulations a ressort, une mecanique compliquee recouverte d'un pantalon noir, que terminait une botte vernie. Mais Hippolyte, n'osant a tous les jours se servir d'une si belle jambe, supplia madame Bovary de lui en procurer une autre plus commode. Le medecin, bien entendu, fit encore les frais de cette acquisition.

Donc, le garon d'ecurie peu a peu recommena son metier. On le voyait comme autrefois parcourir le village, et quand Charles entendait de loin, sur les paves, le bruit sec de son baton, il prenait bien vite une autre route.

C'etait M. Lheureux, le marchand, qui s'etait charge de la commande ; cela lui fournit l'occasion de frequenter Emma. Il causait avec elle des nouveaux deballages de Paris, de mille curiosites feminines, se montrait fort complaisant, et jamais ne reclamait d'argent. Emma s'abandonnait a cette facilite de satisfaire tous ses caprices. Ainsi, elle voulut avoir, pour la donner a Rodolphe, une fort belle cravache qui se trouvait a Rouen dans un magasin de parapluies. M. Lheureux, la semaine d'apres, la lui posa sur sa table.

Mais le lendemain il se presenta chez elle avec une facture de deux cent soixante et dix francs, sans compter les centimes. Emma fut tres embarrassee : tous les tiroirs du secretaire etaient vides ; on devait plus de quinze jours a Lestiboudois, deux trimestres a la servante, quantite d'autres choses encore, et Bovary attendait impatiemment l'envoi de M. Derozerays, qui avait coutume, chaque annee, de le payer vers la Saint-Pierre.

Elle reussit d'abord a econduire Lheureux ; enfin il perdit patience : on le poursuivait, ses capitaux etaient absents, et, s'il ne rentrait dans quelques-uns, il serait force de lui reprendre toutes les marchandises qu'elle avait.

-- Eh ! reprenez-les ! dit Emma.

-- Oh ! c'est pour rire ! repliqua-t-il. Seulement, je ne regrette que la cravache. Ma foi ! je la redemanderai a Monsieur.

-- Non ! non ! fit-elle.

-- Ah ! je te tiens ! pensa Lheureux.

Et, sur de sa decouverte, il sortit en repetant a demi-voix et avec son petit sifflement habituel :

-- Soit ! nous verrons ! nous verrons !

Elle revait comment se tirer de la, quand la cuisiniere entrant, deposa sur la cheminee un petit rouleau de papier bleu,  de la part de M. Derozerays  . Emma sauta dessus, l'ouvrit. Il y avait quinze napoleons. C'etait le compte. Elle entendit Charles dans l'escalier ; elle jeta l'or au fond de son tiroir et prit la clef.

Trois jours apres, Lheureux reparut.

-- J'ai un arrangement a vous proposer, dit-il ; si, au lieu de la somme convenue, vous vouliez prendre...

-- La voila, fit-elle en lui plaant dans la main quatorze napoleons.

Le marchand fut stupefait. Alors, pour dissimuler son desappointement, il se repandit en excuses et en offres de service qu'Emma refusa toutes ; puis elle resta quelques minutes palpant dans la poche de son tablier les deux pieces de cent sous qu'il lui avait rendues. Elle se promettait d'economiser, afin de rendre plus tard...

-- Ah bah ! songea-t-elle, il n'y pensera plus.

Outre la cravache a pommeau de vermeil, Rodolphe avait reu un cachet avec cette devise :  Amor nel cor  ; de plus, une echarpe pour se faire un cache-nez, et enfin un porte-cigares tout pareil a celui du Vicomte, que Charles avait autrefois ramasse sur la route et qu'Emma conservait. Cependant ces cadeaux l'humiliaient. Il en refusa plusieurs ; elle insista, et Rodolphe finit par obeir, la trouvant tyrannique et trop envahissante.

Puis elle avait d'etranges idees :

-- Quand minuit sonnera, disait-elle, tu penseras a moi !

Et, s'il avouait n'y avoir point songe, c'etaient des reproches en abondance, et qui se terminaient toujours par l'eternel mot :

-- M'aimes-tu ?

-- Mais oui, je t'aime ! repondait-il.

-- Beaucoup ?

-- Certainement !

-- Tu n'en as pas aime d'autres, hein ?

-- Crois-tu m'avoir pris vierge ? exclamait-il en riant.

Emma pleurait, et il s'efforait de la consoler, enjolivant de calembours ses protestations.

-- Oh ! c'est que je t'aime ! reprenait-elle, je t'aime a ne pouvoir me passer de toi, sais-tu bien ? J'ai quelquefois des envies de te revoir o toutes les coleres de l'amour me dechirent. Je me demande : " O est-il ? " Peut-etre il parle a d'autres femmes ? Elles lui sourient, il s'approche... Oh ! non, n'est-ce pas, aucune ne te plait ? Il y en a de plus belles ; mais, moi, je sais mieux aimer ! Je suis ta servante et ta concubine ! Tu es mon roi, mon idole ! tu es bon ! tu es beau ! tu es intelligent ! tu es fort !

Il s'etait tant de fois entendu dire ces choses, qu'elles n'avaient pour lui rien d'original. Emma ressemblait a toutes les maitresses ; et le charme de la nouveaute, peu a peu tombant comme un vetement, laissait voir a nu l'eternelle monotonie de la passion, qui a toujours les memes formes et le meme langage. Il ne distinguait pas, cet homme si plein de pratique, la dissemblance des sentiments sous la parite des expressions. Parce que des levres libertines ou venales lui avaient murmure des phrases pareilles, il ne croyait que faiblement a la candeur de celles-la ; on en devait rabattre, pensait-il, les discours exageres cachant les affections mediocres ; comme si la plenitude de l'ame ne debordait pas quelquefois par les metaphores les plus vides, puisque personne, jamais, ne peut donner l'exacte mesure de ses besoins, ni de ses conceptions, ni de ses douleurs, et que la parole humaine est comme un chaudron fele o nous battons des melodies a faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les etoiles.

Mais, avec cette superiorite de critique appartenant a celui qui, dans n'importe quel engagement, se tient en arriere, Rodolphe aperut en cet amour d'autres jouissances a exploiter. Il jugea toute pudeur incommode. Il la traita sans faon. Il en fit quelque chose de souple et de corrompu. C'etait une sorte d'attachement idiot plein d'admiration pour lui, de voluptes pour elle, une beatitude qui l'engourdissait ; et son ame s'enfonait en cette ivresse et s'y noyait, ratatinee, comme le duc de Clarence dans son tonneau de malvoisie.

Par l'effet seul de ses habitudes amoureuses, madame Bovary changea d'allures. Ses regards devinrent plus hardis, ses discours plus libres ; elle eut meme l'inconvenance de se promener avec M. Rodolphe, une cigarette a la bouche,  comme pour narguer le monde  ; enfin, ceux qui doutaient encore ne douterent plus quand on la vit, un jour, descendre de  l'Hirondelle  , la taille serree dans un gilet, a la faon d'un homme ; et madame Bovary mere, qui, apres une epouvantable scene avec son mari, etait venue se refugier chez son fils, ne fut pas la bourgeoise la moins scandalisee. Bien d'autres choses lui deplurent : d'abord Charles n'avait point ecoute ses conseils pour l'interdiction des romans ; puis,  le genre de la maison  lui deplaisait ; elle se permit des observations, et l'on se facha, une fois surtout, a propos de Felicite.

Madame Bovary mere, la veille au soir, en traversant le corridor, l'avait surprise dans la compagnie d'un homme, un homme a collier brun, d'environ quarante ans, et qui, au bruit de ses pas, s'etait vite echappe de la cuisine. Alors Emma se prit a rire ; mais la bonne dame s'emporta, declarant qu'a moins de se moquer des moeurs, on devait surveiller celles des domestiques.

-- De quel monde etes-vous ? dit la bru, avec un regard tellement impertinent que madame Bovary lui demanda si elle ne defendait point sa propre cause.

-- Sortez ! fit la jeune femme en se levant d'un bond.

-- Emma !... maman !... s'ecriait Charles pour les rapatrier.

Mais elles s'etaient enfouies toutes les deux dans leur exasperation. Emma trepignait en repetant :

-- Ah ! quel savoir-vivre ! quelle paysanne !

Il courut a sa mere ; elle etait hors des gonds, elle balbutiait :

-- C'est une insolente ! une evaporee ! pire, peut-etre ! Et elle voulait partir immediatement, si l'autre ne venait lui faire des excuses. Charles retourna donc vers sa femme et la conjura de ceder ; il se mit a genoux ; elle finit par repondre :

-- Soit ! j'y vais.

En effet, elle tendit la main a sa belle-mere avec une dignite de marquise, en lui disant :

-- Excusez-moi, madame.

Puis, remontee chez elle, Emma se jeta tout a plat ventre sur son lit, et elle y pleura comme un enfant, la tete enfoncee dans l'oreiller.

Ils etaient convenus, elle et Rodolphe, qu'en cas d'evenement extraordinaire, elle attacherait a la persienne un petit chiffon de papier blanc, afin que, si par hasard il se trouvait a Yonville, il accourut dans la ruelle, derriere la maison. Emma fit le signal ; elle attendait depuis trois quarts d'heure, quand tout a coup elle aperut Rodolphe au coin des halles. Elle fut tentee d'ouvrir la fenetre, de l'appeler ; mais deja il avait disparu. Elle retomba desesperee.

Bientot pourtant il lui sembla que l'on marchait sur le trottoir. C'etait lui, sans doute ; elle descendit l'escalier, traversa la cour. Il etait la, dehors. Elle se jeta dans ses bras.

-- Prends donc garde, dit-il.

-- Ah ! Si tu savais ! reprit-elle.

Et elle se mit a lui raconter tout, a la hate, sans suite, exagerant les faits, en inventant plusieurs, et prodiguant les parentheses si abondamment qu'il n'y comprenait rien.

-- Allons, mon pauvre ange, du courage, console-toi, patience !

-- Mais voila quatre ans que je patiente et que je souffre !... Un amour comme le notre devrait s'avouer a la face du ciel ! Ils sont a me torturer. Je n'y tiens plus ! Sauve-moi !

Elle se serrait contre Rodolphe. Ses yeux, pleins de larmes, etincelaient comme des flammes sous l'onde ; sa gorge haletait a coups rapides ; jamais il ne l'avait tant aimee ; si bien qu'il en perdit la tete et qu'il lui dit :

-- Que faut-il faire ? Que veux-tu ?

-- Emmene-moi ! s'ecria-t-elle. Enleve-moi... Oh ! je t'en supplie !

Et elle se precipita sur sa bouche, comme pour y saisir le consentement inattendu qui s'en exhalait dans un baiser.

-- Mais..., reprit Rodolphe.

-- Quoi donc ?

-- Et ta fille ?

Elle reflechit quelques minutes, puis repondit :

-- Nous la prendrons, tant pis !

-- Quelle femme ! se dit-il en la regardant s'eloigner.

Car elle venait de s'echapper dans le jardin. On l'appelait.

La mere Bovary, les jours suivants, fut tres etonnee de la metamorphose de sa bru. En effet, Emma se montra plus docile, et meme poussa la deference jusqu'a lui demander une recette pour faire mariner des cornichons.

Etait-ce afin de les mieux duper l'un et l'autre ? ou bien voulait-elle, par une sorte de stocisme voluptueux, sentir plus profondement l'amertume des choses qu'elle allait abandonner ? Mais elle n'y prenait garde, au contraire ; elle vivait comme perdue dans la degustation anticipee de son bonheur prochain. C'etait avec Rodolphe un eternel sujet de causeries. Elle s'appuyait sur son epaule, elle murmurait :

-- Hein ! quand nous serons dans la malle-poste !... Y songes-tu ? Est-ce possible ? Il me semble qu'au moment o je sentirai la voiture s'elancer, ce sera comme si nous montions en ballon, comme si nous partions vers les nuages. Sais-tu que je compte les jours ?... Et toi ?

Jamais madame Bovary ne fut aussi belle qu'a cette epoque ; elle avait cette indefinissable beaute qui resulte de la joie, de l'enthousiasme, du succes, et qui n'est que l'harmonie du temperament avec les circonstances. Ses convoitises, ses chagrins, l'experience du plaisir et ses illusions toujours jeunes, comme font aux fleurs le fumier, la pluie, les vents et le soleil, l'avaient par gradations developpee, et elle s'epanouissait enfin dans la plenitude de sa nature. Ses paupieres semblaient taillees tout expres pour ses longs regards amoureux o la prunelle se perdait, tandis qu'un souffle fort ecartait ses narines minces et relevait le coin charnu de ses levres qu'ombrageait a la lumiere un peu de duvet noir. On eut dit qu'un artiste habile en corruptions avait dispose sur sa nuque la torsade de ses cheveux : ils s'enroulaient en une masse lourde, negligemment, et selon les hasards de l'adultere, qui les denouait tous les jours. Sa voix maintenant prenait des inflexions plus molles, sa taille aussi ; quelque chose de subtil qui vous penetrait se degageait meme des draperies de sa robe et de la cambrure de son pied. Charles, comme aux premiers temps de son mariage, la trouvait delicieuse et tout irresistible.

Quand il rentrait au milieu de la nuit, il n'osait pas la reveiller. La veilleuse de porcelaine arrondissait au plafond une clarte tremblante, et les rideaux fermes du petit berceau faisaient comme une hutte blanche qui se bombait dans l'ombre, au bord du lit. Charles les regardait. Il croyait entendre l'haleine legere de son enfant. Elle allait grandir maintenant ; chaque saison, vite, amenerait un progres. Il la voyait deja revenant de l'ecole a la tombee du jour, toute rieuse, avec sa brassiere tachee d'encre, et portant au bras son panier ; puis il faudrait la mettre en pension, cela couterait beaucoup ; comment faire ? Alors il reflechissait. Il pensait a louer une petite ferme aux environs, et qu'il surveillerait lui-meme, tous les matins, en allant voir ses malades. Il en economiserait le revenu, il le placerait a la caisse d'epargne ; ensuite il acheterait des actions, quelque part, n'importe o ; d'ailleurs, la clientele augmenterait ; il y comptait, car il voulait que Berthe fut bien elevee, qu'elle eut des talents, qu'elle apprit le piano. Ah ! qu'elle serait jolie, plus tard, a quinze ans, quand, ressemblant a sa mere, elle porterait comme elle, dans l'ete, de grands chapeaux de paille ! on les prendrait de loin pour les deux soeurs. Il se la figurait travaillant le soir aupres d'eux, sous la lumiere de la lampe ; elle lui broderait des pantoufles ; elle s'occuperait du menage ; elle emplirait toute la maison de sa gentillesse et de sa gaiete. Enfin, ils songeraient a son etablissement : on lui trouverait quelque brave garon ayant un etat solide ; il la rendrait heureuse ; cela durerait toujours.

Emma ne dormait pas, elle faisait semblant d'etre endormie ; et, tandis qu'il s'assoupissait a ses cotes, elle se reveillait en d'autres reves.

Au galop de quatre chevaux, elle etait emportee depuis huit jours vers un pays nouveau, d'o ils ne reviendraient plus. Ils allaient, ils allaient, les bras enlaces, sans parler. Souvent, du haut d'une montagne, ils apercevaient tout a coup quelque cite splendide avec des domes, des ponts, des navires, des forets de citronniers et des cathedrales de marbre blanc, dont les clochers aigus portaient des nids de cigognes. On marchait au pas, a cause des grandes dalles, et il y avait par terre des bouquets de fleurs que vous offraient des femmes habillees en corset rouge. On entendait sonner des cloches, hennir les mulets, avec le murmure des guitares et le bruit des fontaines, dont la vapeur s'envolant rafraichissait des tas de fruits, disposes en pyramide au pied des statues pales, qui souriaient sous les jets d'eau. Et puis ils arrivaient, un soir, dans un village de pecheurs, o des filets bruns sechaient au vent, le long de la falaise et des cabanes. C'est la qu'ils s'arreteraient pour vivre ; ils habiteraient une maison basse, a toit plat, ombragee d'un palmier, au fond d'un golfe, au bord de la mer. Ils se promeneraient en gondole, ils se balanceraient en hamac ; et leur existence serait facile et large comme leurs vetements de soie, toute chaude et etoilee comme les nuits douces qu'ils contempleraient. Cependant, sur l'immensite de cet avenir qu'elle se faisait apparaitre, rien de particulier ne surgissait ; les jours, tous magnifiques, se ressemblaient comme des flots ; et cela se balanait a l'horizon, infini, harmonieux, bleuatre et couvert de soleil. Mais l'enfant se mettait a tousser dans son berceau, ou bien Bovary ronflait plus fort, et Emma ne s'endormait que le matin, quand l'aube blanchissait les carreaux et que deja le petit Justin, sur la place, ouvrait les auvents de la pharmacie.

Elle avait fait venir M. Lheureux et lui avait dit :

-- J'aurais besoin d'un manteau, un grand manteau, a long collet, double.

-- Vous partez en voyage ? demanda-t-il.

-- Non ! mais..., n'importe, je compte sur vous, n'est-ce pas ? et vivement !

Il s'inclina.

-- Il me faudrait encore, reprit-elle, une caisse..., pas trop lourde..., commode.

-- Oui, oui, j'entends, de quatre-vingt-douze centimetres environ sur cinquante, comme on les fait a present.

-- Avec un sac de nuit.

-- Decidement, pensa Lheureux, il y a du grabuge la-dessous.

-- Et tenez, dit madame Bovary en tirant sa montre de sa ceinture, prenez cela ; vous vous payerez dessus.

Mais le marchand s'ecria qu'elle avait tort ; ils se connaissaient ; est-ce qu'il doutait d'elle ? Quel enfantillage ! Elle insista cependant pour qu'il prit au moins la chaine, et deja Lheureux l'avait mise dans sa poche et s'en allait, quand elle le rappela.

-- Vous laisserez tout chez vous. Quant au manteau, -- elle eut l'air de reflechir, -- ne l'apportez pas non plus ; seulement, vous me donnerez l'adresse de l'ouvrier et avertirez qu'on le tienne a ma disposition.

C'etait le mois prochain qu'ils devaient s'enfuir. Elle partirait d'Yonville comme pour aller faire des commissions a Rouen. Rodolphe aurait retenu les places, pris des passeports, et meme ecrit a Paris, afin d'avoir la malle entiere jusqu'a Marseille, o il s'acheteraient une caleche et, de la, continueraient sans s'arreter, par la route de Genes. Elle aurait eu soin d'envoyer chez Lheureux son bagage, qui serait directement porte a  l'Hirondelle  , de maniere que personne ainsi n'aurait de soupons ; et, dans tout cela, jamais il n'etait question de son enfant. Rodolphe evitait d'en parler ; peut-etre qu'elle n'y pensait pas.

Il voulut avoir encore deux semaines devant lui, pour terminer quelques dispositions ; puis, au bout de huit jours, il en demanda quinze autres ; puis il se dit malade ; ensuite il fit un voyage ; le mois d'aout se passa, et, apres tous ces retards, ils arreterent que ce serait irrevocablement pour le 4 septembre, un lundi.

Enfin le samedi, l'avant-veille, arriva.

Rodolphe vint le soir, plus tot que de coutume.

-- Tout est-il pret ? lui demanda-t-elle.

-- Oui.

Alors ils firent le tour d'une plate-bande, et allerent s'asseoir pres de la terrasse, sur la margelle du mur.

-- Tu es triste, dit Emma.

-- Non, pourquoi ?

Et cependant il la regardait singulierement, d'une faon tendre.

-- Est-ce de t'en aller ? reprit-elle, de quitter tes affections, ta vie ? Ah ! je comprends... Mais, moi, je n'ai rien au monde ! tu es tout pour moi. Aussi je serai tout pour toi, je te serai une famille, une patrie ; je te soignerai, je t'aimerai.

-- Que tu es charmante ! dit-il en la saisissant dans ses bras.

-- Vrai ? fit-elle avec un rire de volupte. M'aimes-tu ? Jure-le donc !

-- Si je t'aime ! Si je t'aime ! mais je t'adore, mon amour !

La lune, toute ronde et couleur de pourpre, se levait a ras de terre, au fond de la prairie. Elle montait vite entre les branches des peupliers, qui la cachaient de place en place, comme un rideau noir, troue. Puis elle parut, eclatante de blancheur, dans le ciel vide qu'elle eclairait ; et alors, se ralentissant, elle laissa tomber sur la riviere une grande tache, qui faisait une infinite d'etoiles ; et cette lueur d'argent semblait s'y tordre jusqu'au fond, a la maniere d'un serpent sans tete couvert d'ecailles lumineuses. Cela ressemblait aussi a quelque monstrueux candelabre, d'o ruisselaient, tout du long, des gouttes de diamant en fusion. La nuit douce s'etalait autour d'eux ; des nappes d'ombre emplissaient les feuillages. Emma, les yeux a demi clos, aspirait avec de grands soupirs le vent frais qui soufflait. Ils ne se parlaient pas, trop perdus qu'ils etaient dans l'envahissement de leur reverie. La tendresse des anciens jours leur revenait au coeur, abondante et silencieuse comme la riviere qui coulait, avec autant de mollesse qu'en apportait le parfum des seringas, et projetait dans leurs souvenirs des ombres plus demesurees et plus melancoliques que celles des saules immobiles qui s'allongeaient sur l'herbe. Souvent quelque bete nocturne, herisson ou belette, se mettant en chasse, derangeait les feuilles, ou bien on entendait par moments une peche mure qui tombait toute seule de l'espalier.

-- Ah ! la belle nuit ! dit Rodolphe.

-- Nous en aurons d'autres ! reprit Emma.

Et, comme se parlant a elle-meme :

-- Oui, il fera bon voyager... Pourquoi ai-je le coeur triste, cependant ? Est-ce l'apprehension de l'inconnu..., l'effet des habitudes quittees..., ou plutot... ? Non, c'est l'exces du bonheur ! Que je suis faible, n'est-ce pas ? Pardonne-moi !

-- Il est encore temps ! s'ecria-t-il. Reflechis, tu t'en repentiras peut-etre.

-- Jamais ! fit-elle impetueusement.

Et, en se rapprochant de lui :

-- Quel malheur donc peut-il me survenir ? Il n'y a pas de desert, pas de precipice ni d'ocean que je ne traverserais avec toi. A mesure que nous vivrons ensemble, ce sera comme une etreinte chaque jour plus serree, plus complete ! Nous n'aurons rien qui nous trouble, pas de soucis, nul obstacle ! Nous serons seuls, tout a nous, eternellement... Parle donc, reponds-moi.

Il repondait a intervalles reguliers : " Oui... oui !... " Elle lui avait passe les mains dans ses cheveux, et elle repetait d'une voix enfantine, malgre de grosses larmes qui coulaient :

-- Rodolphe ! Rodolphe !... Ah ! Rodolphe, cher petit Rodolphe !

Minuit sonna.

-- Minuit ! dit-elle. Allons, c'est demain ! encore un jour !

Il se leva pour partir ; et, comme si ce geste qu'il faisait eut ete le signal de leur fuite, Emma, tout a coup, prenant un air gai :

-- Tu as les passeports ?

-- Oui.

-- Tu n'oublies rien ?

-- Non.

-- Tu en es sur ?

-- Certainement.

-- C'est a l'hotel  de Provence  , n'est-ce pas, que tu m'attendras ?... a midi ?

Il fit un signe de tete.

-- A demain, donc ! dit Emma dans une derniere caresse.

Et elle le regarda s'eloigner.

Il ne se detournait pas. Elle courut apres lui, et, se penchant au bord de l'eau entre des broussailles :

-- A demain ! s'ecria-t-elle.

Il etait deja de l'autre cote de la riviere et marchait vite dans la prairie.

Au bout de quelques minutes, Rodolphe s'arreta ; et, quand il la vit avec son vetement blanc peu a peu s'evanouir dans l'ombre comme un fantome, il fut pris d'un tel battement de coeur, qu'il s'appuya contre un arbre pour ne pas tomber.

-- Quel imbecile je suis ! fit-il en jurant epouvantablement. N'importe, c'etait une jolie maitresse !

Et, aussitot, la beaute d'Emma, avec tous les plaisirs de cet amour, lui reapparurent. D'abord il s'attendrit, puis il se revolta contre elle.

-- Car enfin, exclamait-il en gesticulant, je ne peux pas m'expatrier, avoir la charge d'une enfant.

Il se disait ces choses pour s'affermir davantage.

-- Et, d'ailleurs, les embarras, la depense... Ah ! non, non, mille fois non ! cela eut ete trop bete !

XIII.

A peine arrive chez lui, Rodolphe s'assit brusquement a son bureau, sous la tete de cerf faisant trophee contre la muraille. Mais, quand il eut la plume entre les doigts, il ne sut rien trouver, si bien que, s'appuyant sur les deux coudes, il se mit a reflechir. Emma lui semblait etre reculee dans un passe lointain, comme si la resolution qu'il avait prise venait de placer entre eux, tout a coup, un immense intervalle.

Afin de ressaisir quelque chose d'elle, il alla chercher dans l'armoire, au chevet de son lit, une vieille boite a biscuits de Reims o il enfermait d'habitude ses lettres de femmes, et il s'en echappa une odeur de poussiere humide et de roses fletries. D'abord il aperut un mouchoir de poche, couvert de gouttelettes pales. C'etait un mouchoir a elle, une fois qu'elle avait saigne du nez, en promenade ; il ne s'en souvenait plus. Il y avait aupres, se cognant a tous les angles, la miniature donnee par Emma ; sa toilette lui parut pretentieuse et son regard  en coulisse  du plus pitoyable effet ; puis, a force de considerer cette image et d'evoquer le souvenir du modele, les traits d'Emma peu a peu se confondirent en sa memoire, comme si la figure vivante et la figure peinte, se frottant l'une contre l'autre, se fussent reciproquement effacees. Enfin, il lut de ses lettres ; elles etaient pleines d'explications relatives a leur voyage, courtes, techniques et pressantes comme des billets d'affaires. Il voulut revoir les longues, celles d'autrefois ; pour les trouver au fond de la boite, Rodolphe derangea toutes les autres ; et machinalement il se mit a fouiller dans ce tas de papiers et de choses, y retrouvant pele-mele des bouquets, une jarretiere, un masque noir, des epingles et des cheveux -- des cheveux ! de bruns, de blonds ; quelques-uns meme, s'accrochant a la ferrure de la boite, se cassaient quand on l'ouvrait.

Ainsi flanant parmi ses souvenirs, il examinait les ecritures et le style des lettres, aussi varies que leurs orthographes. Elles etaient tendres ou joviales, facetieuses, melancoliques ; il y en avait qui demandaient de l'amour et d'autres qui demandaient de l'argent. A propos d'un mot, il se rappelait des visages, de certains gestes, un son de voix ; quelquefois pourtant il ne se rappelait rien.

En effet, ces femmes, accourant a la fois dans sa pensee, s'y genaient les unes les autres et s'y rapetissaient, comme sous un meme niveau d'amour qui les egalisait. Prenant donc a poignee les lettres confondues, il s'amusa pendant quelques minutes a les faire tomber en cascades, de sa main droite dans sa main gauche. Enfin, ennuye, assoupi, Rodolphe alla reporter la boite dans l'armoire en se disant :

-- Quels tas de blagues !...

Ce qui resumait son opinion ; car les plaisirs, comme des ecoliers dans la cour d'un college, avaient tellement pietine sur son coeur, que rien de vert n'y poussait, et ce qui passait par la, plus etourdi que les enfants, n'y laissait pas meme, comme eux, son nom grave sur la muraille.

-- Allons, se dit-il, commenons !

Il ecrivit :

" Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence... "

-- Apres tout, c'est vrai, pensa Rodolphe ; j'agis dans son interet ; je suis honnete.

" Avez-vous murement pese votre determination ? Savez-vous l'abime o je vous entrainais, pauvre ange ? Non, n'est-ce pas ? Vous alliez confiante et folle, croyant au bonheur, a l'avenir... Ah ! malheureux que nous sommes ! insenses ! "

Rodolphe s'arreta pour trouver ici quelque bonne excuse.

-- Si je lui disais que toute ma fortune est perdue ?... Ah ! non, et d'ailleurs, cela n'empecherait rien. Ce serait a recommencer plus tard. Est-ce qu'on peut faire entendre raison a des femmes pareilles !

Il reflechit, puis ajouta :

" Je ne vous oublierai pas, croyez-le bien, et j'aurai continuellement pour vous un devouement profond ; mais, un jour, tot ou tard, cette ardeur ( c'est la le sort des choses humaines ) se fut diminuee, sans doute ! Il nous serait venu des lassitudes, et qui sait meme si je n'aurais pas eu l'atroce douleur d'assister a vos remords et d'y participer moi-meme, puisque je les aurais causes. L'idee seule des chagrins qui vous arrivent me torture, Emma ! Oubliez-moi ! Pourquoi faut-il que je vous aie connue ? Pourquoi etiez-vous si belle ? Est-ce ma faute ? O mon Dieu ! non, non, n'en accusez que la fatalite ! "

-- Voila un mot qui fait toujours de l'effet, se dit-il. . Ah ! Si vous eussiez ete une de ces femmes au coeur frivole comme on en voit, certes, j'aurais pu, par egosme, tenter une experience alors sans danger pour vous. Mais cette exaltation delicieuse, qui fait a la fois votre charme et votre tourment, vous a empechee de comprendre, adorable femme que vous etes, la faussete de notre position future. Moi non plus, je n'y avais pas reflechi d'abord, et je me reposais a l'ombre de ce bonheur ideal, comme a celle du mancenillier, sans prevoir les consequences. "

-- Elle va peut-etre croire que c'est par avarice que j'y renonce... Ah ! n'importe ! tant pis, il faut en finir !

" Le monde est cruel, Emma. Partout o nous eussions ete, il nous aurait poursuivis. Il vous aurait fallu subir les questions indiscretes, la calomnie, le dedain, l'outrage peut-etre. L'outrage a vous ! Oh !... Et moi qui voudrais vous faire asseoir sur un trone ! moi qui emporte votre pensee comme un talisman ! Car je me punis par l'exil de tout le mal que je vous ai fait. Je pars. O ? Je n'en sais rien, je suis fou ! Adieu ! Soyez toujours bonne ! Conservez le souvenir du malheureux qui vous a perdue. Apprenez mon nom a votre enfant, qu'il le redise dans ses prieres. "

La meche des deux bougies tremblait. Rodolphe se leva pour aller fermer la fenetre, et, quand il se fut rassis :

--- Il me semble que c'est tout. Ah ! encore ceci, de peur qu'elle ne vienne a me relancer :

" Je serai loin quand vous lirez ces tristes lignes ; car j'ai voulu m'enfuir au plus vite afin d'eviter la tentation de vous revoir. Pas de faiblesse ! Je reviendrai ; et peut-etre que, plus tard, nous causerons ensemble tres froidement de nos anciennes amours. Adieu ! "

Et il y avait un dernier adieu, separe en deux mots  A Dieu !  ce qu'il jugeait d'un excellent gout.

-- Comment vais-je signer, maintenant ? se dit-il. Votre tout devoue ?... Non. Votre ami ?... Oui, c'est cela.

" Votre ami. "

Il relut sa lettre. Elle lui parut bonne.

-- Pauvre petite femme ! pensa-t-il avec attendrissement. Elle va me croire plus insensible qu'un roc ; il eut fallu quelques larmes la-dessus ; mais, moi, je ne peux pas pleurer ; ce n'est pas ma faute. Alors, s'etant verse de l'eau dans un verre, Rodolphe y trempa son doigt et il laissa tomber de haut une grosse goutte, qui fit une tache pale sur l'encre ; puis, cherchant a cacheter la lettre, le cachet  Amor nel cor  se rencontra.

-- Cela ne va guere a la circonstance... Ah bah ! n'importe !

Apres quoi, il fuma trois pipes et s'alla coucher.

Le lendemain, quand il fut debout ( vers deux heures environ, il avait dormi tard ) , Rodolphe se fit cueillir une corbeille d'abricots. Il disposa la lettre dans le fond, sous des feuilles de vigne, et ordonna tout de suite a Girard, son valet de charrue, de porter cela delicatement chez madame Bovary. Il se servait de ce moyen pour correspondre avec elle, lui envoyant, selon la saison, des fruits ou du gibier.

-- Si elle te demande de mes nouvelles, dit-il, tu repondras que je suis parti en voyage. Il faut remettre le panier a elle-meme, en mains propres... Va, et prends garde !

Girard passa sa blouse neuve, noua son mouchoir autour des abricots, et marchant a grands pas lourds dans ses grosses galoches ferrees, prit tranquillement le chemin d'Yonville.

Madame Bovary, quand il arriva chez elle, arrangeait avec Felicite, sur la table de la cuisine, un paquet de linge.

-- Voila, dit le valet, ce que notre maitre vous envoie.

Elle fut saisie d'une apprehension, et, tout en cherchant quelque monnaie dans sa poche, elle considerait le paysan d'un oeil hagard, tandis qu'il la regardait lui-meme avec ebahissement, ne comprenant pas qu'un pareil cadeau put tant emouvoir quelqu'un. Enfin il sortit. Felicite restait. Elle n'y tenait plus, elle courut dans la salle comme pour y porter les abricots, renversa le panier, arracha les feuilles, trouva la lettre, l'ouvrit, et, comme s'il y avait eu derriere elle un effroyable incendie, Emma se mit a fuir vers sa chambre, tout epouvantee.

Charles y etait, elle l'aperut ; il lui parla, elle n'entendit rien, et elle continua vivement a monter les marches, haletante, eperdue, ivre, et toujours tenant cette horrible feuille de papier, qui lui claquait dans les doigts comme une plaque de tole. Au second etage, elle s'arreta devant la porte du grenier, qui etait fermee. Alors elle voulut se calmer ; elle se rappela la lettre ; il fallait la finir, elle n'osait pas. D'ailleurs, o ? comment ? on la verrait.

-- Ah ! non, ici, pensa-t-elle, je serai bien.

Emma poussa la porte et entra.

Les ardoises laissaient tomber d'aplomb une chaleur lourde, qui lui serrait les tempes et l'etouffait ; elle se traina jusqu'a la mansarde close, dont elle tira le verrou, et la lumiere eblouissante jaillit d'un bond.

En face, par-dessus les toits, la pleine campagne s'etalait a perte de vue. En bas, sous elle, la place du village etait vide ; les cailloux du trottoir scintillaient, les girouettes des maisons se tenaient immobiles ; au coin de la rue, il partit d'un etage inferieur une sorte de ronflement a modulations stridentes. C'etait Binet qui tournait.

Elle s'etait appuyee contre l'embrasure de la mansarde, et elle relisait la lettre avec des ricanements de colere. Mais plus elle y fixait d'attention, plus ses idees se confondaient. Elle le revoyait, elle l'entendait, elle l'entourait de ses deux bras ; et des battements de coeur, qui la frappaient sous la poitrine comme a grands coups de belier, s'acceleraient l'un apres l'autre, a intermittences inegales. Elle jetait les yeux tout autour d'elle avec l'envie que la terre croulat. Pourquoi n'en pas finir ? Qui la retenait donc ? Elle etait libre. Et elle s'avana, elle regarda les paves en se disant :

-- Allons ! allons !

Le rayon lumineux qui montait d'en bas directement tirait vers l'abime le poids de son corps. Il lui semblait que le sol de la place oscillant s'elevait le long des murs, et que le plancher s'inclinait par le bout, a la maniere d'un vaisseau qui tangue. Elle se tenait tout au bord, presque suspendue, entouree d'un grand espace. Le bleu du ciel l'envahissait, l'air circulait dans sa tete creuse, elle n'avait qu'a ceder, qu'a se laisser prendre ; et le ronflement du tour ne discontinuait pas, comme une voix furieuse qui l'appelait.

-- Ma femme ! ma femme ! cria Charles.

Elle s'arreta.

-- O es-tu donc ? Arrive !

L'idee qu'elle venait d'echapper a la mort faillit la faire s'evanouir de terreur ; elle ferma les yeux ; puis elle tressaillit au contact d'une main sur sa manche : c'etait Felicite.

-- Monsieur vous attend, Madame ; la soupe est servie.

Et il fallut descendre ! il fallut se mettre a table !

Elle essaya de manger. Les morceaux l'etouffaient. Alors elle deplia sa serviette comme pour en examiner les reprises et voulut reellement s'appliquer a ce travail, compter les fils de la toile. Tout a coup, le souvenir de la lettre lui revint. L'avait-elle donc perdue ? O la retrouver ? Mais elle eprouvait une telle lassitude dans l'esprit, que jamais elle ne put inventer un pretexte a sortir de table. Puis elle etait devenue lache ; elle avait peur de Charles ; il savait tout, c'etait sur ! En effet, il pronona ces mots, singulierement :

-- Nous ne sommes pas pres, a ce qu'il parait, de voir M. Rodolphe.

-- Qui te l'a dit ? fit-elle en tressaillant.

- Qui me l'a dit ? repliqua-t-il un peu surpris de ce ton brusque ; c'est Girard, que j'ai rencontre tout a l'heure a la porte du  Cafe Franais  . Il est parti en voyage, ou il doit partir.

Elle eut un sanglot.

- Quoi donc t'etonne ? Il s'absente ainsi de temps a autre pour se distraire, et, ma foi ! je l'approuve. Quand on a de la fortune et que l'on est garon !... Du reste, il s'amuse joliment, notre ami ! c'est un farceur, M. Langlois m'a conte...

Il se tut par convenance, a cause de la domestique qui entrait.

Celle-ci replaa dans la corbeille les abricots repandus sur l'etagere ; Charles, sans remarquer la rougeur de sa femme, se les fit apporter, en prit un et mordit a meme.

-- Oh ! parfait ! disait-il. Tiens, goute.

Et il tendit la corbeille, qu'elle repoussa doucement.

-- Sens donc : quelle odeur ! fit-il en la lui passant sous le nez a plusieurs reprises.

-- J'etouffe ! s'ecria-t-elle en se levant d'un bond.

Mais, par un effort de volonte, ce spasme disparut ; puis :

-- Ce n'est rien ! dit-elle, ce n'est rien ! c'est nerveux ! Assieds-toi, mange !

Car elle redoutait qu'on ne fut a la questionner, a la soigner, qu'on ne la quittat plus.

Charles, pour lui obeir, s'etait rassis, et il crachait dans sa main les noyaux des abricots, qu'il deposait ensuite dans son assiette.

Tout a coup, un tilbury bleu passa au grand trot sur la place. Emma poussa un cri et tomba roide par terre, a la renverse.

En effet, Rodolphe, apres bien des reflexions, s'etait decide a partir pour Rouen. Or, comme il n'y a, de la Huchette a Buchy, pas d'autre chemin que celui d'Yonville, il lui avait fallu traverser le village, et Emma l'avait reconnu a la lueur des lanternes qui coupaient comme un eclair le crepuscule.

Le pharmacien, au tumulte qui se faisait dans la maison, s'y precipita. La table, avec toutes les assiettes, etait renversee ; de la sauce, de la viande, les couteaux, la saliere et l'huilier jonchaient l'appartement ; Charles appelait au secours ; Berthe, effaree, criait ; et Felicite, dont les mains tremblaient, delaait Madame, qui avait le long du corps des mouvements convulsifs.

-- Je cours, dit l'apothicaire, chercher dans mon laboratoire, un peu de vinaigre aromatique.

Puis, comme elle rouvrait les yeux en respirant le flacon :

-- J'en etais sur, fit-il ; cela vous reveillerait un mort.

-- Parle-nous ! disait Charles, parle-nous ! Remets-toi ! C'est moi, ton Charles qui t'aime ! Me reconnais-tu ? Tiens, voila ta petite fille : embrasse-la donc !

L'enfant avanait les bras vers sa mere pour se pendre a son cou. Mais, detournant la tete, Emma dit d'une voix saccadee :

-- Non, non ! personne !

Elle s'evanouit encore. On la porta sur son lit.

Elle restait etendue, la bouche ouverte, les paupieres fermees, les mains a plat, immobile, et blanche comme une statue de cire. Il sortait de ses yeux deux ruisseaux de larmes qui coulaient lentement sur l'oreiller.

Charles, debout, se tenait au fond de l'alcove, et le pharmacien, pres de lui, gardait ce silence meditatif qu'il est convenable d'avoir dans les occasions serieuses de la vie.

-- Rassurez-vous, dit-il en lui poussant le coude, je crois que le paroxysme est passe.

-- Oui, elle repose un peu maintenant ! repondit Charles, qui la regardait dormir. Pauvre femme !... pauvre femme !... la voila retombee !

Alors Homais demanda comment cet accident etait survenu. Char les repondit que cela l'avait saisie tout a coup, pendant qu'elle mangeait des abricots.

-- Extraordinaire !... reprit le pharmacien. Mais il se pourrait que les abricots eussent occasionne la syncope ! Il y a des natures si impressionnables a l'encontre de certaines odeurs ! et ce serait meme une belle question a etudier, tant sous le rapport pathologique que sous le rapport physiologique. Les pretres en connaissaient l'importance, eux qui ont toujours mele des aromates a leurs ceremonies. C'est pour vous stupefier l'entendement et provoquer des extases, chose d'ailleurs facile a obtenir chez les personnes du sexe, qui sont plus delicates que les autres. On en cite qui s'evanouissent a l'odeur de la corne brulee, du pain tendre...

-- Prenez garde de l'eveiller ! dit a voix basse Bovary.

-- Et non seulement, continua l'apothicaire, les humains sont en butte a ces anomalies, mais encore les animaux. Ainsi, vous n'etes pas sans savoir l'effet singulierement aphrodisiaque que produit le  nepeta cataria  , vulgairement appele herbe-au-chat, sur la gent feline ; et d'autre part, pour citer un exemple que je garantis authentique, Bridoux ( un de mes anciens camarades, actuellement etabli rue Malpalu ) possede un chien qui tombe en convulsions des qu'on lui presente une tabatiere. Souvent meme il en fait l'experience devant ses amis, a son pavillon du bois Guillaume. Croirait-on qu'un simple sternutatoire put exercer de tels ravages dans l'organisme d'un quadrupede ? C'est extremement curieux, n'est-il pas vrai ?

-- Oui, dit Charles, qui n'ecoutait pas.

-- Cela nous prouve, reprit l'autre en souriant avec un air de suffisance benigne, les irregularites sans nombre du systeme nerveux. Pour ce qui est de Madame, elle m'a toujours paru, je l'avoue, une vraie sensitive. Aussi ne vous conseillerai-je point, mon bon ami, aucun de ces pretendus remedes qui, sous pretexte d'attaquer les symptomes, attaquent le temperament. Non, pas de medicamentation oiseuse ! du regime, voila tout ! des sedatifs, des emollients, des dulcifiants. Puis, ne pensez-vous pas qu'il faudrait peut-etre frapper l'imagination ?

-- En quoi ? comment ? dit Bovary.

-- Ah ! c'est la la question ! Telle est effectivement la question.  That is the question !  comme je lisais dernierement dans le journal.

Mais Emma, se reveillant, s'ecria :

-- Et la lettre ? et la lettre ?

On crut qu'elle avait le delire ; elle l'eut a partir de minuit : une fievre cerebrale s'etait declaree.

Pendant quarante-trois jours, Charles ne la quitta pas. Il abandonna tous ses malades ; il ne se couchait plus, il etait continuellement a lui tater le pouls, a lui poser des sinapismes, des compresses d'eau froide. Il envoyait Justin jusqu'a Neufchatel chercher de la glace ; la glace se fondait en route ; il le renvoyait. Il appela M. Canivet en consultation ; il fit venir de Rouen le docteur Lariviere, son ancien maitre ; il etait desespere. Ce qui l'effrayait le plus, c'etait l'abattement d'Emma ; car elle ne parlait pas, n'entendait rien et meme semblait ne point souffrir, -- comme si son corps et son ame se fussent ensemble reposes de toutes leurs agitations.

Vers le milieu d'octobre, elle put se tenir assise dans son lit, avec des oreillers derriere elle. Charles pleura quand il la vit manger sa premiere tartine de confitures. Les forces lui revinrent ; elle se levait quelques heures pendant l'apres-midi, et, un jour qu'elle se sentait mieux, il essaya de lui faire faire, a son bras, un tour de promenade dans le jardin. Le sable des allees disparaissait sous les feuilles mortes ; elle marchait pas a pas, en trainant ses pantoufles, et, s'appuyant de l'epaule contre Charles, elle continuait a sourire.

Ils allerent ainsi jusqu'au fond, pres de la terrasse. Elle se redressa lentement, se mit la main devant ses yeux, pour regarder ; elle regarda au loin, tout au loin ; mais il n'y avait a l'horizon que de grands feux d'herbe, qui fumaient sur les collines.

-- Tu vas te fatiguer, ma cherie, dit Bovary.

Et, la poussant doucement pour la faire entrer sous la tonnelle :

-- Assieds-toi donc sur ce banc : tu seras bien.

-- Oh ! non, pas la, pas la ! fit-elle d'une voix defaillante.

Elle eut un etourdissement, et des le soir, sa maladie recommena, avec une allure plus incertaine, il est vrai, et des caracteres plus complexes. Tantot elle souffrait au coeur, puis dans la poitrine, dans le cerveau, dans les membres ; il lui survint des vomissements o Charles crut apercevoir les premiers symptomes d'un cancer.

Et le pauvre garon, par la-dessus, avait des inquietudes d'argent.

XIV.

D'abord, il ne savait comment faire pour dedommager M. Homais de tous les medicaments pris chez lui ; et, quoiqu'il eut pu, comme medecin, ne pas les payer, neanmoins il rougissait un peu de cette obligation. Puis la depense du menage, a present que la cuisiniere etait maitresse, devenait effrayante ; les notes pleuvaient dans la maison ; les fournisseurs murmuraient ; M. Lheureux, surtout, le harcelait. En effet, au plus fort de la maladie d'Emma, celui-ci, profitant de la circonstance pour exagerer sa facture, avait vite apporte le manteau, le sac de nuit, deux caisses au lieu d'une, quantite d'autres choses encore. Charles eut beau dire qu'il n'en avait pas besoin, le marchand repondit arrogamment qu'on lui avait commande tous ces articles et qu'il ne les reprendrait pas ; d'ailleurs, ce serait contrarier Madame dans sa convalescence ; Monsieur reflechirait ; bref, il etait resolu a le poursuivre en justice plutot que d'abandonner ses droits et que d'emporter ses marchandises. Charles ordonna par la suite de les renvoyer a son magasin ; Felicite oublia ; il avait d'autres soucis ; on n'y pensa plus ; M. Lheureux revint a la charge, et, tour a tour menaant et gemissant, manoeuvra de telle faon, que Bovary finit par souscrire un billet a six mois d'echeance. Mais a peine eut-il signe ce billet, qu'une idee audacieuse lui surgit : c'etait d'emprunter mille francs a M. Lheureux. Donc, il demanda, d'un air embarrasse, s'il n'y avait pas moyen de les avoir, ajoutant que ce serait pour un an et au taux que l'on voudrait. Lheureux courut a sa boutique, en rapporta les ecus et dicta un autre billet, par lequel Bovary declarait devoir payer a son ordre, le ler septembre prochain, la somme de mille soixante et dix francs ; ce qui, avec les cent quatre-vingts deja stipules, faisait juste douze cent cinquante. Ainsi, pretant a six pour cent, augmente d'un quart de commission, et les fournitures lui rapportant un bon tiers pour le moins, cela devait, en douze mois, donner cent trente francs de benefice ; et il esperait que l'affaire ne s'arreterait pas la, qu'on ne pourrait payer les billets, qu'on les renouvellerait, et que son pauvre argent, s'etant nourri chez le medecin comme dans une maison de sante, lui reviendrait, un jour, considerablement plus dodu, et gros a faire craquer le sac.

Tout, d'ailleurs, lui reussissait. Il etait adjudicataire d'une fourniture de cidre pour l'hopital de Neufchatel ; M. Guillaumin lui promettait des actions dans les tourbieres de Grumesnil, et il revait d'etablir un nouveau service de diligences entre Argueil et Rouen, qui ne tarderait pas, sans doute, a ruiner la guimbarde du  Lion d'Or  , et qui, marchant plus vite, etant a prix plus bas et portant plus de bagages, lui mettrait ainsi dans les mains tout le commerce d'Yonville.

Charles se demanda plusieurs fois par quel, moyen, l'annee prochaine, pouvoir rembourser tant d'argent ; et il cherchait, imaginait des expedients, comme de recourir a son pere ou de vendre quelque chose. Mais son pere serait sourd, et il n'avait, lui, rien a vendre. Alors il decouvrait de tels embarras, qu'il ecartait vite de sa conscience un sujet de meditation aussi desagreable. Il se reprochait d'en oublier Emma ; comme si, toutes ses pensees appartenant a cette femme, c'eut ete lui derober quelque chose que de n'y pas continuellement reflechir.

L'hiver fut rude. La convalescence de Madame fut longue. Quand il faisait beau, on la poussait dans son fauteuil aupres de la fenetre, celle qui regardait la place ; car elle avait maintenant le jardin en antipathie, et la persienne de ce cote restait constamment fermee. Elle voulut que l'on vendit le cheval ; ce qu'elle aimait autrefois, a present lui deplaisait. Toutes ses idees paraissaient se borner au soin d'elle-meme. Elle restait dans son lit a faire de petites collations, sonnait sa domestique pour s'informer de ses tisanes ou pour causer avec elle. Cependant la neige sur le toit des halles jetait dans la chambre un reflet blanc, immobile ; ensuite ce fut la pluie qui tombait. Et Emma quotidiennement attendait, avec une sorte d'anxiete, l'infaillible retour d'evenements minimes, qui pourtant ne lui importaient guere. Le plus considerable etait, le soir, l'arrivee de  l'Hirondelle  . Alors l'aubergiste criait et d'autres voix repondaient, tandis que le falot d'Hippolyte, qui cherchait des coffres sur la bache, faisait comme une etoile dans l'obscurite. A midi, Charles rentrait ; ensuite il sortait ; puis elle prenait un bouillon, et, vers cinq heures, a la tombee du jour, les enfants qui s'en revenaient de la classe, trainant leurs sabots sur le trottoir, frappaient tous avec leurs regles la cliquette des auvents, les uns apres les autres.

C'etait a cette heure-la que M. Bournisien venait la voir. Il s'enquerait de sa sante, lui apportait des nouvelles et l'exhortait a la religion dans un petit bavardage calin qui ne manquait pas d'agrement. La vue seule de sa soutane la reconfortait.

Un jour qu'au plus fort de sa maladie elle s'etait crue agonisante, elle avait demande la communion ; et, a mesure que l'on faisait dans sa chambre les preparatifs pour le sacrement, que l'on disposait en autel la commode encombree de sirops et que Felicite semait par terre des fleurs de dahlia, Emma sentait quelque chose de fort passant sur elle, qui la debarrassait de ses douleurs, de toute perception, de tout sentiment. Sa chair allegee ne pesait plus, une autre vie commenait ; il lui sembla que son etre, montant vers Dieu, allait s'aneantir dans cet amour comme un encens allume qui se dissipe en vapeur. On aspergea d'eau benite les draps du lit ; le pretre retira du saint ciboire la blanche hostie ; et ce fut en defaillant d'une joie celeste qu'elle avana les levres pour accepter le corps du Sauveur qui se presentait. Les rideaux de son alcove se gonflaient mollement, autour d'elle, en faon de nuees, et les rayons des deux cierges brulant sur la commode lui parurent etre des gloires eblouissantes. Alors elle laissa retomber sa tete, croyant entendre dans les espaces le chant des harpes seraphiques et apercevoir en un ciel d'azur, sur un trone d'or, au milieu des saints tenant des palmes vertes, Dieu le Pere tout eclatant de majeste, et qui d'un signe faisait descendre vers la terre des anges aux ailes de flamme pour l'emporter dans leurs bras.

Cette vision splendide demeura dans sa memoire comme la chose la plus belle qu'il fut possible de rever ; si bien qu'a present elle s'efforait d'en ressaisir la sensation, qui continuait cependant, mais d'une maniere moins exclusive et avec une douceur aussi profonde. Son ame, courbatue d'orgueil, se reposait enfin dans l'humilite chretienne ; et, savourant le plaisir d'etre faible, Emma contemplait en elle-meme la destruction de sa volonte, qui devait faire aux envahissements de la grace une large entree. Il existait donc a la place du bonheur des felicites plus grandes, un autre amour au-dessus de tous les amours, sans intermittence ni fin, et qui s'accroitrait eternellement ! Elle entrevit, parmi les illusions de son espoir, un etat de purete flottant au-dessus de la terre, se confondant avec le ciel, et o elle aspira d'etre. Elle voulut devenir une sainte. Elle acheta des chapelets, elle porta des amulettes ; elle souhaitait avoir dans sa chambre, au chevet de sa couche, un reliquaire enchasse d'emeraudes, pour le baiser tous les soirs.

Le Cure s'emerveillait de ces dispositions, bien que la religion d'Emma, trouvait-il, put, a force de ferveur, finir par friser l'heresie et meme l'extravagance. Mais, n'etant pas tres verse dans ces matieres sitot qu'elles depassaient une certaine mesure, il ecrivit a M. Bollard, libraire de Monseigneur, de lui envoyer  quelque chose de fameux pour une personne du sexe, qui etait pleine d'esprit  . Le libraire, avec autant d'indifference que s'il eut expedie de la quincaillerie a des negres, vous emballa pele-mele tout ce qui avait cours pour lors dans le negoce des livres pieux. C'etaient de petits manuels par demandes et par reponses, des pamphlets d'un ton rogue dans la maniere de M. de Maistre, et des especes de romans a cartonnage rose et a style douceatre, fabriques par des seminaristes troubadours ou des bas bleus repenties. Il y avait le  Pensez-y bien ; l'Homme du monde aux pieds de Marie, par M. de ***, decore de plusieurs ordres ; des Erreurs de Voltaire a l'usage des jeunes gens  , etc.

Madame Bovary n'avait pas encore l'intelligence assez nette pour s'appliquer serieusement a n'importe quoi ; d'ailleurs ; elle entreprit ces lectures avec trop de precipitation. Elle s'irrita contre les prescriptions du culte ; l'arrogance des ecrits polemiques lui deplut par leur acharnement a poursuivre des gens qu'elle ne connaissait pas ; et les contes profanes releves de religion lui parurent ecrits dans une telle ignorance du monde, qu'ils l'ecarterent insensiblement des verites dont elle attendait la preuve. Elle persista pourtant, et, lorsque le volume lui tombait des mains, elle se croyait prise par la plus fine melancolie catholique qu'une ame etheree put concevoir.

Quant au souvenir de Rodolphe, elle l'avait descendu tout au fond de son coeur ; et il restait la, plus solennel et plus immobile qu'une momie de roi dans un souterrain. Une exhalaison s'echappait de ce grand amour embaume et qui, passant a travers tout, parfumait de tendresse l'atmosphere d'immaculation o elle voulait vivre. Quand elle se mettait a genoux sur son prie-Dieu gothique, elle adressait au Seigneur les memes paroles de suavite qu'elle murmurait jadis a son amant, dans les epanchements de l'adultere. C'etait pour faire venir la croyance ; mais aucune delectation ne descendait des cieux, et elle se relevait, les membres fatigues, avec le sentiment vague d'une immense duperie. Cette recherche, pensait-elle, n'etait qu'un merite de plus ; et dans l'orgueil de sa devotion, Emma se comparait a ces grandes dames d'autrefois, dont elle avait reve la gloire sur un portrait de la Valliere, et qui, trainant avec tant de majeste la queue chamarree de leurs longues robes se retiraient en des solitudes pour y repandre aux pieds du Christ toutes les larmes d'un coeur que l'existence blessait.

Alors, elle se livra a des charites excessives. Elle cousait des habits pour les pauvres ; elle envoyait du bois aux femmes en couches ; et Charles, un jour en rentrant, trouva dans la cuisine trois vauriens attables qui mangeaient un potage. Elle fit revenir a la maison sa petite fille, que son mari, durant sa maladie, avait renvoyee chez la nourrice. Elle voulut lui apprendre a lire ; Berthe avait beau pleurer, elle ne s'irritait plus. C'etait un parti pris de resignation, une indulgence universelle. Son langage, a propos de tout, etait plein d'expressions ideales. Elle disait a son enfant :

-- Ta colique est-elle passee, mon ange ?

Madame Bovary mere ne trouvait rien a blamer, sauf peut-etre cette manie de tricoter des camisoles pour les orphelins, au lieu de raccommoder ses torchons. Mais, harassee de querelles domestiques, la bonne femme se plaisait en cette maison tranquille, et meme elle y demeura jusqu'apres Paques, afin d'eviter les sarcasmes du pere Bovary, qui ne manquait pas, tous les vendredis saints, de se commander une andouille.

Outre la compagnie de sa belle-mere, qui la raffermissait un peu par sa rectitude de jugement et ses faons graves, Emma, presque tous les jours, avait encore d'autres societes. C'etait madame Langlois, madame Caron, madame Dubreuil, madame Tuvache et, regulierement, de deux a cinq heures, l'excellente madame Homais, qui n'avait jamais voulu croire, celle-la, a aucun des cancans que l'on debitait sur sa voisine. Les petits Homais aussi venaient la voir ; Justin les accompagnait. Il montait avec eux dans la chambre, et il restait debout pres de la porte, immobile, sans parler. Souvent meme, madame Bovary, n'y prenant garde, se mettait a sa toilette. Elle commenait par retirer son peigne, en secouant sa tete d'un mouvement brusque ; et, quand il aperut la premiere fois cette chevelure entiere qui descendait jusqu'aux jarrets en deroulant ses anneaux noirs, ce fut pour lui, le pauvre enfant, comme l'entree subite dans quelque chose d'extraordinaire et de nouveau dont la splendeur l'effraya.

Emma, sans doute, ne remarquait pas ses empressements silencieux ni ses timidites. Elle ne se doutait point que l'amour, disparu de sa vie, palpitait la, pres d'elle, sous cette chemise de grosse toile, dans ce coeur d'adolescent ouvert aux emanations de sa beaute. Du reste, elle enveloppait tout maintenant d'une telle indifference, elle avait des paroles si affectueuses et des regards si hautains, des faons si diverses, que l'on ne distinguait plus l'egosme de la charite, ni la corruption de la vertu. Un soir, par exemple, elle s'emporta contre sa domestique, qui lui demandait a sortir et balbutiait en cherchant un pretexte ; puis tout a coup :

-- Tu l'aimes donc ? dit-elle.

Et, sans attendre la reponse de Felicite, qui rougissait, elle ajouta d'un air triste :

-- Allons, cours-y ! amuse-toi !

Elle fit, au commencement du printemps, bouleverser le jardin d'un bout a l'autre, malgre les observations de Bovary ; il fut heureux, cependant, de lui voir enfin manifester une volonte quelconque. Elle en temoigna davantage a mesure qu'elle se retablissait. D'abord, elle trouva moyen d'expulser la mere Rolet, la nourrice, qui avait pris l'habitude, pendant sa convalescence, de venir trop souvent a la cuisine avec ses deux nourrissons et son pensionnaire, plus endente qu'un cannibale. Puis elle se degagea de la famille Homais, congedia successivement toutes les autres visites et meme frequenta l'eglise avec moins d'assiduite, a la grande approbation de l'apothicaire, qui lui dit alors amicalement :

-- Vous donniez un peu dans la calotte !

M. Bournisien, comme autrefois, survenait tous les jours, en sortant du catechisme. Il preferait rester dehors, a prendre l'air  au milieu du bocage  , il appelait ainsi la tonnelle. C'etait l'heure o Charles rentrait. Ils avaient chaud ; on apportait du cidre doux, et ils buvaient ensemble au complet retablissement de Madame.

Binet se trouvait la, c'est-a-dire un peu plus bas, contre le mur de la terrasse, a pecher des ecrevisses. Bovary l'invitait a se rafraichir, et il s'entendait parfaitement a deboucher les cruchons.

-- Il faut, disait-il en promenant autour de lui et jusqu'aux extremites du paysage un regard satisfait, tenir ainsi la bouteille d'aplomb sur la table, et, apres que les ficelles sont coupees, pousser le liege a petits coups, doucement, doucement, comme on fait, d'ailleurs, a l'eau de Seltz, dans les restaurants.

Mais le cidre, pendant sa demonstration, souvent leur jaillissait en plein visage, et alors l'ecclesiastique, avec un rire opaque, ne manquait jamais cette plaisanterie :

-- Sa bonte saute aux yeux !

Il etait brave homme, en effet, et meme, un jour, ne fut point scandalise du pharmacien, qui conseillait a Charles, pour distraire Madame, de la mener au theatre de Rouen voir l'illustre tenor Lagardy. Homais s'etonnant de ce silence, voulut savoir son opinion, et le pretre declara qu'il regardait la musique comme moins dangereuse pour les moeurs que la litterature.

Mais le pharmacien prit la defense des lettres. Le theatre, pretendait-il, servait a fronder les prejuges, et, sous le masque du plaisir, enseignait la vertu.

--  Castigat ridendo mores  , monsieur Bournisien ! Ainsi, regardez la plupart des tragedies de Voltaire ; elles sont semees habilement de reflexions philosophiques qui en font pour le peuple une veritable ecole de morale et de diplomatie.

-- Moi, dit Binet, j'ai vu autrefois une piece intitulee  le Gamin de Paris  , o l'on remarque le caractere d'un vieux general qui est vraiment tape ! Il rembarre un fils de famille qui avait seduit une ouvriere, qui a la fin...

-- Certainement ! continuait Homais, il y a la mauvaise litterature comme il y a la mauvaise pharmacie ; mais condamner en bloc le plus important des beaux-arts me parait une balourdise, une idee gothique, digne de ces temps abominables o l'on enfermait Galilee.

-- Je sais bien, objecta le Cure, qu'il existe de bons ouvrages, de bons auteurs ; cependant, ne serait-ce que ces personnes de sexe different reunies dans un appartement enchanteur, orne de pompes mondaines, et puis ces deguisements paens, ce fard, ces flambeaux, ces voix effeminees, tout cela doit finir par engendrer un certain libertinage d'esprit et vous donner des pensees deshonnetes, des tentations impures. Telle est du moins l'opinion de tous les Peres. Enfin, ajouta-t-il en prenant subitement un ton de voix mystique, tandis qu'il roulait sur son pouce une prise de tabac, si l'Eglise a condamne les spectacles, c'est qu'elle avait raison ; il faut nous soumettre a ses decrets.

-- Pourquoi, demanda l'apothicaire, excommunie-t-elle les comediens ? car, autrefois, ils concouraient ouvertement aux ceremonies du culte. Oui, on jouait, on representait au milieu du choeur des especes de farces, appelees mysteres, dans lesquelles les lois de la decence souvent se trouvaient offensees.

L'ecclesiastique se contenta de pousser un gemissement, et le pharmacien poursuivit :

-- C'est comme dans la Bible ; il y a..., savez-vous..., plus d'un detail... piquant, des choses... vraiment... gaillardes !

Et, sur un geste d'irritation que faisait M. Bournisien :

-- Ah ! vous conviendrez que ce n'est pas un livre a mettre entre les mains d'une jeune personne, et je serais fache qu'Athalie...

-- Mais ce sont les protestants, et non pas nous, s'ecria l'autre impatiente, qui recommandent la Bible !

-- N'importe ! dit Homais, je m'etonne que, de nos jours, en un siecle de lumieres, on s'obstine encore a proscrire un delassement intellectuel qui est inoffensif, moralisant et meme hygienique quelquefois, n'est-ce pas, docteur ?

-- Sans doute, repondit le medecin nonchalamment, soit que, ayant les memes idees, il voulut n'offenser personne, ou bien qu'il n'eut pas d'idees.

La conversation semblait finie, quand le pharmacien jugea convenable de pousser une derniere botte.

-- J'en ai connu, des pretres, qui s'habillaient en bourgeois pour aller voir gigoter des danseuses.

-- Allons donc ! fit le cure.

-- Ah ! j'en ai connu !

Et, separant les syllabes de sa phrase, Homais repeta :

-- J'en-ai-con-nu.

-- Eh bien ! ils avaient tort, dit Bournisien resigne a tout entendre.

-- Parbleu ! ils en font bien d'autres ! exclama l'apothicaire.

-- Monsieur !... reprit l'ecclesiastique avec des yeux si farouches, que le pharmacien en fut intimide.

-- Je veux seulement dire, repliqua-t-il alors d'un ton moins brutal, que la tolerance est le plus sur moyen d'attirer les ames a la religion.

-- C'est vrai ! C'est vrai ! conceda le bonhomme en se rasseyant sur sa chaise.

Mais il n'y resta que deux minutes. Puis, des qu'il fut parti, M. Homais dit au medecin :

-- Voila ce qui s'appelle une prise de bec ! Je l'ai roule, vous avez vu, d'une maniere !... Enfin, croyez moi, conduisez Madame au spectacle, ne serait-ce que pour faire une fois dans votre vie enrager un de ces corbeaux-la, saprelotte ! Si quelqu'un pouvait me remplacer, je vous accompagnerais moi-meme. Depechez-vous ! Lagardy ne donnera qu'une seule representation ; il est engage en Angleterre a des appointements considerables. C'est, a ce qu'on assure, un fameux lapin ! il roule sur l'or ! il mene avec lui trois maitresses et son cuisinier ! Tous ces grands artistes brulent la chandelle par les deux bouts ; il leur faut une existence devergondee qui excite un peu l'imagination. Mais ils meurent a l'hopital, parce qu'ils n'ont pas eu l'esprit, etant jeunes, de faire des economies. Allons, bon appetit ; a demain !

Cette idee de spectacle germa vite dans la tete de Bovary ; car aussitot il en fit part a sa femme, qui refusa tout d'abord, alleguant la fatigue, le derangement, la depense ; mais, par extraordinaire, Charles ne ceda pas, tant il jugeait cette recreation lui devoir etre profitable. Il n'y voyait aucun empechement ; sa mere leur avait expedie trois cents francs sur lesquels il ne comptait plus, les dettes courantes n'avaient rien d'enorme, et l'echeance des billets a payer au sieur Lheureux etait encore si longue, qu'il n'y fallait pas songer. D'ailleurs, imaginant qu'elle y mettait de la delicatesse, Charles insista davantage ; si bien qu'elle finit, a force d'obsessions, par se decider. Et, le lendemain, a huit heures, ils s'emballerent dans  l'Hirondelle  .

L'apothicaire, que rien ne retenait a Yonville, mais qui se croyait contraint de n'en pas bouger, soupira en les voyant partir.

-- Allons, bon voyage ! leur dit-il, heureux mortels que vous etes !

Puis, s'adressant a Emma, qui portait une robe de soie bleue a quatre falbalas :

-- Je vous trouve jolie comme un Amour ! Vous allez  faire flores  a Rouen.

La diligence descendait a l'hotel de la  Croix rouge  , sur la place Beauvoisine. C'etait une de ces auberges comme il y en a dans tous les faubourgs de province, avec de grandes ecuries et de petites chambres a coucher, o l'on voit au milieu de la cour des poules picorant l'avoine sous les cabriolets crottes des commis voyageurs ; -- bons vieux gites a balcon de bois vermoulu qui craquent au vent dans les nuits d'hiver, continuellement pleins de monde, de vacarme et de mangeaille, dont les tables noires sont poissees par les  glorias  , les vitres epaisses jaunies par les mouches, les serviettes humides tachees par le vin bleu ; et qui, sentant toujours le village, comme des valets de ferme habilles en bourgeois, ont un cafe sur la rue, et du cote de la campagne un jardin a legumes. Charles immediatement se mit en courses. Il confondit l'avant-scene avec les galeries, le  parquet  avec les loges, demanda des explications, ne les comprit pas, fut renvoye du controleur au directeur, revint a l'auberge, retourna au bureau, et, plusieurs fois ainsi, arpenta toute la longueur de la ville, depuis le theatre jusqu'au boulevard.

Madame s'acheta un chapeau, des gants, un bouquet. Monsieur craignait beaucoup de manquer le commencement ; et, sans avoir eu le temps d'avaler un bouillon, ils se presenterent devant les portes du theatre, qui etaient encore fermees.

XV.

La foule stationnait contre le mur, parquee symetriquement entre des balustrades. A l'angle des rues voisines, de gigantesques, affiches repetaient en caracteres baroques :  Lucie de Lammemoor  ... Lagardy... Opera..., etc. Il faisait beau ; on avait chaud ; la sueur coulait dans les frisures, tous les mouchoirs tires epongeaient des fronts rouges ; et parfois un vent tiede, qui soufflait de la riviere, agitait mollement la bordure des tentes en coutil suspendues a la porte des estaminets. Un peu plus bas, cependant, on etait rafraichi par un courant d'air glacial qui sentait le suif, le cuir et l'huile. C'etait l'exhalaison de la rue des Charrettes, pleine de grands magasins noirs o l'on roule des barriques.

De peur de paraitre ridicule, Emma voulut, avant d'entrer, faire un tour de promenade sur le port, et Bovary, par prudence, garda les billets a sa main, dans la poche de son pantalon, qu'il appuyait contre son ventre.

Un battement de coeur la prit des le vestibule. Elle sourit involontairement de vanite, en voyant la foule qui se precipitait a droite par l'autre corridor, tandis qu'elle montait l'escalier des  premieres  . Elle eut plaisir, comme un enfant, a pousser de son doigt les larges portes tapissees ; elle aspira de toute sa poitrine l'odeur poussiereuse des couloirs, et, quand elle fut assise dans sa loge, elle se cambra la taille avec une desinvolture de duchesse.

La salle commenait a se remplir, on tirait les lorgnettes de leurs etuis, et les abonnes, s'apercevant de loin, se faisaient des salutations. Ils venaient se delasser dans les beaux-arts des inquietudes de la vente ; mais, n'oubliant point les  affaires  , ils causaient encore cotons, trois-six ou indigo. On voyait la des tetes de vieux, inexpressives et pacifiques, et qui, blanchatres de chevelure et de teint, ressemblaient a des medailles d'argent ternies par une vapeur de plomb. Les jeunes beaux se pavanaient au  parquet  , etalant, dans l'ouverture de leur gilet, leur cravate rose ou vert pomme ; et madame Bovary les admirait d'en haut, appuyant sur des badines a pomme d'or la paume tendue de leurs gants jaunes.

Cependant, les bougies de l'orchestre s'allumerent ; le lustre descendit du plafond, versant, avec le rayonnement de ses facettes, une gaiete subite dans la salle ; puis les musiciens entrerent les uns apres les autres, et ce fut d'abord un long charivari de basses ronflant, de violons grinant, de pistons trompettant, de flutes et de flageolets qui piaulaient. Mais on entendit trois coups sur la scene ; un roulement de timbales commena, les instruments de cuivre plaquerent des accords, et le rideau, se levant, decouvrit un paysage.

C'etait le carrefour d'un bois, avec une fontaine, a gauche, ombragee par un chene. Des paysans et des seigneurs, le plaid sur l'epaule, chantaient tous ensemble une chanson de chasse ; puis il survint un capitaine qui invoquait l'ange du mal en levant au ciel ses deux bras ; un autre parut ; ils s'en allerent, et les chasseurs reprirent.

Elle se retrouvait dans les lectures de sa jeunesse, en plein Walter Scott. Il lui semblait entendre, a travers le brouillard, le son des cornemuses ecossaises se repeter sur les bruyeres. D'ailleurs, le souvenir du roman facilitant l'intelligence du libretto, elle suivait l'intrigue phrase a phrase, tandis que d'insaisissables pensees qui lui revenaient, se dispersaient, aussitot, sous les rafales de la musique. Elle se laissait aller au bercement des melodies et se sentait elle-meme vibrer de tout son etre comme si les archets des violons se fussent promenes sur ses nerfs. Elle n'avait pas assez d'yeux pour contempler les costumes, les decors, les personnages, les arbres peints qui tremblaient quand on marchait, et les toques de velours, les manteaux, les epees, toutes ces imaginations qui s'agitaient dans l'harmonie comme dans l'atmosphere d'un autre monde. Mais une jeune femme s'avana en jetant une bourse a un ecuyer vert. Elle resta seule, et alors on entendit une flute qui faisait comme un murmure de fontaine ou comme des gazouillements d'oiseau. Lucie entama d'un air brave sa cavatine en  sol  majeur ; elle se plaignait d'amour, elle demandait des ailes. Emma, de meme, aurait voulu fuyant la vie, s'envoler dans une etreinte. Tout a coup, Edgar-Lagardy parut.

Il avait une de ces paleurs splendides qui donnent quelque chose de la majeste des marbres aux races ardentes du Midi. Sa taille vigoureuse etait prise dans un pourpoint de couleur brune ; un petit poignard cisele lui battait sur la cuisse gauche, et il roulait des regards langoureusement en decouvrant ses dents blanches. On disait qu'une princesse polonaise, l'ecoutant un soir chanter sur la plage de Biarritz, o il radoubait des chaloupes, en etait devenue amoureuse. Elle s'etait ruinee a cause de lui. Il l'avait plantee la pour d'autres femmes, et cette celebrite sentimentale ne laissait pas que de servir a sa reputation artistique. Le cabotin diplomate avait meme soin de faire toujours glisser dans les reclames une phrase poetique sur la fascination de sa personne et la sensibilite de son ame. Un bel organe, un imperturbable aplomb, plus de temperament que d'intelligence et plus d'emphase que de lyrisme, achevaient de rehausser cette admirable nature de charlatan, o il y avait du coiffeur et du toreador.

Des la premiere scene, il enthousiasma. Il pressait Lucie dans ses bras, il la quittait, il revenait, il semblait desespere : il avait des eclats de colere, puis des rales elegiaques d'une douceur infinie, et les notes s'echappaient de son cou nu, pleines de sanglots et de baisers. Emma se penchait pour le voir, egratignant avec ses ongles le velours de sa loge. Elle s'emplissait le coeur de ces lamentations melodieuses qui se trainaient a l'accompagnement des contrebasses, comme des cris de naufrages dans le tumulte d'une tempete. Elle reconnaissait tous les enivrements et les angoisses dont elle avait manque mourir. La voix de la chanteuse ne lui semblait etre que le retentissement de sa conscience, et cette illusion qui la charmait quelque chose meme de sa vie. Mais personne sur la terre ne l'avait aimee d'un pareil amour. Il ne pleurait pas comme Edgar, le dernier soir, au clair de lune, lorsqu'ils se disaient : " A demain ; a demain !... " La salle craquait sous les bravos ; on recommena la strette entiere ; les amoureux parlaient des fleurs de leur tombe, de serments, d'exil, de fatalite, d'esperances, et quand ils pousserent l'adieu final, Emma jeta un cri aigu, qui se confondit avec la vibration des derniers accords.

-- Pourquoi donc, demanda Bovary, ce seigneur est-il a la persecuter ?

-- Mais non, repondit-elle ; c'est son amant.

-- Pourtant il jure de se venger sur sa famille, tandis que l'autre, celui qui est venu tout a l'heure, disait : " J'aime Lucie et je m'en crois aime. " D'ailleurs, il est parti avec son pere, bras dessus, bras dessous. Car c'est bien son pere, n'est-ce pas, le petit laid qui porte une plume de coq a son chapeau ?

Malgre les explications d'Emma, des le duo recitatif o Gilbert expose a son maitre Ashton ses abominables manoeuvres, Charles, en voyant le faux anneau de fianailles qui doit abuser Lucie, crut que c'etait un souvenir d'amour envoye par Edgar. Il avouait, du reste, ne pas comprendre l'histoire, -- a cause de la musique -- qui nuisait beaucoup aux paroles.

-- Qu'importe ? dit Emma ; tais-toi !

-- C'est que j'aime, reprit-il en se penchant sur son epaule, a me rendre compte, tu sais bien.

-- Tais-toi ! tais-toi ! fit-elle impatientee.

Lucie s'avanait, a demi-soutenue par ses femmes, une couronne d'oranger dans les cheveux, et plus pale que le satin blanc de sa robe. Emma revait au jour de son mariage ; et elle se revoyait la-bas, au milieu des bles, sur le petit sentier, quand on marchait vers l'eglise. Pourquoi donc n'avait-elle pas, comme celle-la, resiste, supplie ? Elle etait joyeuse, au contraire, sans s'apercevoir de l'abime o elle se precipitait... Ah ! Si, dans la fraicheur de sa beaute, avant les souillures du mariage et la desillusion de l'adultere, elle avait pu placer sa vie sur quelque grand coeur solide, alors la vertu, la tendresse, les voluptes et le devoir se confondant, jamais elle ne serait descendue d'une felicite si haute. Mais ce bonheur-la, sans doute, etait un mensonge imagine pour le desespoir de tout desir. Elle connaissait a present la petitesse des passions que l'art exagerait, s'efforant donc d'en detourner sa pensee, Emma voulait ne plus voir dans cette reproduction de ses douleurs qu'une fantaisie plastique bonne a amuser les yeux, et meme elle souriait interieurement d'une pitie dedaigneuse, quand au fond du theatre, sous la portiere de velours, un homme apparut en manteau noir.

Son grand chapeau a l'espagnole tomba dans un geste qu'il fit ; et aussitot les instruments et les chanteurs entonnerent le sextuor. Edgar, etincelant de furie, dominait tous les autres de sa voix plus claire. Ashton lui lanait en notes graves des provocations homicides, Lucie poussait sa plainte aigu, Arthur modulait a l'ecart des sons moyens, et la basse-taille du ministre ronflait comme un orgue, tandis que les voix de femmes, repetant ses paroles, reprenaient en choeur, delicieusement. Ils etaient tous sur la meme ligne a gesticuler ; et la colere, la vengeance, la jalousie, la terreur, la misericorde et la stupefaction s'exhalaient a la fois de leurs bouches entrouvertes. L'amoureux outrage brandissait son epee nue ; sa collerette de guipure se levait par saccades, selon les mouvements de sa poitrine, et il allait de droite et de gauche, a grands pas, faisant sonner contre les planches les eperons vermeils de ses bottes molles, qui s'evasaient a la cheville. Il devait avoir, pensait-elle, un intarissable amour, pour en deverser sur la foule a si larges effluves. Toutes ses velleites de denigrement s'evanouissaient sous la poesie du role qui l'envahissait, et, entrainee vers l'homme par l'illusion du personnage, elle tacha de se figurer sa vie, cette vie retentissante, extraordinaire, splendide, et qu'elle aurait pu mener cependant, si le hasard l'avait voulu. Ils se seraient connus, ils se seraient aimes ! Avec lui, par tous les royaumes de l'Europe, elle aurait voyage de capitale en capitale, partageant ses fatigues et son orgueil, ramassant les fleurs qu'on lui jetait, brodant elle-meme ses costumes ; puis, chaque soir, au fond d'une loge, derriere la grille a treillis d'or, elle eut recueilli, beante, les expansions de cette ame qui n'aurait chante que pour elle seule ; de la scene, tout en jouant, il l'aurait regardee. Mais une folie la saisit : il la regardait, c'est sur ! Elle eut envie de courir dans ses bras pour se refugier en sa force, comme dans l'incarnation de l'amour meme, et de lui dire, de s'ecrier : " Enleve-moi, emmene-moi, partons ! A toi, a toi ! toutes mes ardeurs et tous mes reves ! "

Le rideau se baissa.

L'odeur du gaz se melait aux haleines ; le vent des eventails rendait l'atmosphere plus etouffante. Emma voulut sortir ; la foule encombrait les corridors, et elle retomba dans son fauteuil avec des palpitations qui la suffoquaient. Charles, ayant peur de la voir s'evanouir, courut a la buvette lui chercher un verre d'orgeat.

Il eut grand-peine a regagner sa place, car on lui heurtait les coudes a tous les pas, a cause du verre qu'il tenait entre ses mains, et meme il en versa les trois quarts sur les epaules d'une Rouennaise en manches courtes, qui, sentant le liquide froid lui couler dans les reins, jeta des cris de paon, comme si on l'eut assassinee. Son mari, qui etait un filateur, s'emporta contre le maladroit ; et, tandis qu'avec son mouchoir elle epongeait les taches sur sa belle robe de taffetas cerise, il murmurait d'un ton bourru les mots d'indemnite, de frais, de remboursement. Enfin, Charles arriva pres de sa femme, en lui disant tout essouffle :

-- J'ai cru, ma foi, que j'y resterais ! Il y a un monde !... un monde !...

Il ajouta :

-- Devine un peu qui j'ai rencontre la-haut ? M. Leon !

-- Leon ?

-- Lui-meme ! Il va venir te presenter ses civilites.

Et, comme il achevait ces mots, l'ancien clerc d'Yonville entra dans la loge.

Il tendit sa main avec un sans-faon de gentilhomme : et madame Bovary machinalement avana la sienne, sans doute obeissant a l'attraction d'une volonte plus forte. Elle ne l'avait pas sentie depuis ce soir de printemps o il pleuvait sur les feuilles vertes, quand ils se dirent adieu, debout au bord de la fenetre. Mais, vite, se rappelant a la convenance de la situation, elle secoua dans un effort cette torpeur de ses souvenirs et se mit a balbutier des phrases rapides.

-- Ah ! bonjour... Comment ! vous voila ?

-- Silence ! cria une voix du parterre, car le troisieme acte commenait.

-- Vous etes donc a Rouen ?

-- Oui.

-- Et depuis quand ?

-- A la porte ! a la porte !

On se tournait vers eux ; ils se turent.

Mais, a partir de ce moment, elle n'ecouta plus ; et le choeur des convies, la scene d'Ashton et de son valet, le grand duo en  re  majeur, tout passa pour elle dans l'eloignement, comme si les instruments fussent devenus moins sonores et les personnages plus recules ; elle se rappelait les parties de cartes chez le pharmacien, et la promenade chez la nourrice, les lectures sous la tonnelle, les tete-a-tete au coin du feu, tout ce pauvre amour si calme et si long, si discret, si tendre, et qu'elle avait oublie cependant. Pourquoi donc revenait-il ? quelle combinaison d'aventures le replaait dans sa vie ? Il se tenait derriere elle, s'appuyant de l'epaule contre la cloison ; et, de temps a autre, elle se sentait frissonner sous le souffle tiede de ses narines qui lui descendait dans la chevelure.

-- Est-ce que cela vous amuse ? dit-il en se penchant sur elle de si pres, que la pointe de sa moustache lui effleura la joue.

Elle repondit nonchalamment :

-- Oh ! mon Dieu, non ! pas beaucoup.

Alors il fit la proposition de sortir du theatre, pour aller prendre des glaces quelque part.

-- Ah ! pas encore ! restons ! dit Bovary. Elle a les cheveux denoues : cela promet d'etre tragique.

Mais la scene de la folie n'interessait point Emma, et le jeu de la chanteuse lui parut exagere.

-- Elle crie trop fort, dit-elle en se tournant vers Charles, qui ecoutait.

-- Oui... peut-etre... un peu, repliqua-t-il, indecis entre la franchise de son plaisir et le respect qu'il portait aux opinions de sa femme.

Puis Leon dit en soupirant :

-- Il fait une chaleur...

-- Insupportable ! c'est vrai.

-- Es-tu genee ? demanda Bovary.

-- Oui, j'etouffe ; partons.

M. Leon posa delicatement sur ses epaules son long chale de dentelle, et ils allerent tous les trois s'asseoir sur le port, en plein air, devant le vitrage d'un cafe.

Il fut d'abord question de sa maladie, bien qu'Emma interrompit Charles de temps a autre, par crainte, disait-elle, d'ennuyer M. Leon ; et celui-ci leur raconta qu'il venait a Rouen passer deux ans dans une forte etude, afin de se rompre aux affaires, qui etaient differentes en Normandie de celles que l'on traitait a Paris. Puis il s'informa de Berthe, de la famille Homais, de la mere Lefranois ; et, comme ils n'avaient, en presence du mari, rien de plus a se dire, bientot la conversation s'arreta.

Des gens qui sortaient du spectacle passerent sur le trottoir, tout en fredonnant ou braillant a plein gosier :  o bel ange, ma Lucie !  Alors Leon, pour faire le dilettante, se mit a parler musique. Il avait vu Tamburini, Rubini, Persiani, Grisi ; et a cote d'eux, Lagardy, malgre ses grands eclats, ne valait rien.

-- Pourtant, interrompit Charles qui mordait a petits coups son sorbet au rhum, on pretend qu'au dernier acte il est admirable tout a fait ; je regrette d'etre parti avant la fin, car a commenait a m'amuser.

-- Au reste, reprit le clerc, il donnera bientot une autre representation.

Mais Charles repondit qu'ils s'en allaient des le lendemain.

-- A moins, ajouta-t-il en se tournant vers sa femme, que tu ne veuilles rester seule, mon petit chat ?

Et, changeant de manoeuvre devant cette occasion inattendue qui s'offrait a son espoir, le jeune homme entama l'eloge de Lagardy dans le morceau final. C'etait quelque chose de superbe, de sublime ! Alors Charles insista :

-- Tu reviendrais dimanche. Voyons, decide-toi ! tu as tort, si tu sens le moins du monde que cela te fait du bien.

Cependant les tables, alentour, se degarnissaient ; un garon vint discretement se poster pres d'eux ; Charles qui comprit, tira sa bourse ; le clerc le retint par le bras, et meme n'oublia point de laisser, en plus, deux pieces blanches, qu'il fit sonner contre le marbre.

-- Je suis fache, vraiment, murmura Bovary, de l'argent que vous...

L'autre eut un geste dedaigneux plein de cordialite, et, prenant son chapeau :

-- C'est convenu, n'est-ce pas, demain, a six heures ? Charles se recria encore une fois qu'il ne pouvait s'absenter plus longtemps ; mais rien n'empechait Emma...

-- C'est que..., balbutia-t-elle avec un singulier sourire, je ne sais pas trop...

-- Eh bien ! tu reflechiras, nous verrons, la nuit porte conseil...

Puis a Leon, qui les accompagnait :

-- Maintenant que vous voila dans nos contrees, vous viendrez, j'espere de temps a autre, nous demander a diner ?

Le clerc affirma qu'il n'y manquerait pas, ayant d'ailleurs besoin de se rendre a Yonville pour une affaire de son etude. Et l'on se separa devant le passage Saint-Herbland, au moment o onze heures et demie sonnaient a la cathedrale.

TROISIEME PARTIE

I.

M. Leon, tout en etudiant son droit, avait passablement frequente la  Chaumiere  , o il obtint meme de fort jolis succes pres des grisettes, qui lui trouvaient  l'air distingue  . C'etait le plus convenable des etudiants : il ne portait les cheveux ni trop longs ni trop courts, ne mangeait pas le 1er du mois l'argent de son trimestre, et se maintenait en de bons termes avec ses professeurs. Quant a faire des exces, il s'en etait toujours abstenu, autant par pusillanimite que par delicatesse.

Souvent, lorsqu'il restait a lire dans sa chambre, ou bien assis le soir sous les tilleuls du Luxembourg, il laissait tomber son Code par terre, et le souvenir d'Emma lui revenait. Mais, peu a peu, ce sentiment s'affaiblit, et d'autres convoitises s'accumulerent par-dessus, bien qu'il persistat cependant a travers elles ; car Leon ne perdait pas toute esperance, et il y avait pour lui comme une promesse incertaine qui se balanait dans l'avenir, tel qu'un fruit d'or suspendu a quelque feuillage fantastique.

Puis, en la revoyant apres trois annees d'absence, sa passion se reveilla. Il fallait, pensait-il, se resoudre enfin a la vouloir posseder. D'ailleurs, sa timidite s'etait usee au contact des compagnies folatres, et il revenait en province, meprisant tout ce qui ne foulait pas d'un pied verni l'asphalte du boulevard.

Aupres d'une Parisienne en dentelles, dans le salon de quelque docteur illustre, personnage a decorations et a voiture, le pauvre clerc, sans doute, eut tremble comme un enfant ; mais ici, a Rouen, sur le port, devant la femme de ce petit medecin, il se sentait a l'aise, sur d'avance qu'il eblouirait. L'aplomb depend des milieux o il se pose ; on ne parle pas a l'entresol comme au quatrieme etage, et la femme riche semble avoir autour d'elle, pour garder sa vertu, tous ses billets de banque, comme une cuirasse, dans la doublure de son corset.

En quittant, la veille au soir, monsieur et madame Bovary, Leon, de loin, les avait suivis dans la rue ; puis les ayant vus s'arreter a la  Croix Rouge  , il avait tourne les talons et passe toute la nuit a mediter un plan.

Le lendemain donc, vers cinq heures, il entra dans la cuisine de l'auberge, la gorge serree, les joues pales, et avec cette resolution des poltrons que rien n'arrete.

-- Monsieur n'y est point, repondit un domestique.

Cela lui parut de bon augure. Il monta.

Elle ne fut pas troublee a son abord ; elle lui fit, au contraire, des excuses pour avoir oublie de lui dire o ils etaient descendus.

-- Oh ! Je l'ai devine, reprit Leon.

-- Comment ?

Il pretendit avoir ete guide vers elle au hasard, par un instinct. Elle se mit a sourire, et aussitot, pour reparer sa sottise, Leon raconta qu'il avait passe sa matinee a la chercher successivement dans tous les hotels de la ville.

-- Vous vous etes donc decidee a rester ? ajouta-t-il.

-- Oui, dit-elle, et j'ai eu tort. Il ne faut pas s'accoutumer a des plaisirs impraticables, quand on a autour de soi mille exigences...

-- Oh ! je m'imagine...

-- Eh ! non, car vous n'etes pas une femme, vous.

Mais les hommes avaient aussi leurs chagrins, et la conversation s'engagea par quelques reflexions philosophiques. Emma s'etendit beaucoup sur la misere des affections terrestres et l'eternel isolement o le coeur reste enseveli.

Pour se faire valoir, ou par une imitation nave de cette melancolie qui provoquait la sienne, le jeune homme declara s'etre ennuye prodigieusement tout le temps de ses etudes. La procedure l'irritait, d'autres vocations l'attiraient et sa mere ne cessait, dans chaque lettre, de le tourmenter. Car ils precisaient de plus en plus les motifs de leur douleur, chacun, a mesure qu'il parlait, s'exaltant un peu dans cette confidence progressive. Mais ils s'arretaient quelquefois devant l'exposition complete de leur idee, et cherchaient alors a imaginer une phrase qui put la traduire cependant. Elle ne confessa point sa passion pour un autre ; il ne dit pas qu'il l'avait oubliee.

Peut-etre ne se rappelait-il plus ses soupers apres le bal, avec des debardeuses ; et elle ne se souvenait pas sans doute des rendez-vous d'autrefois, quand elle courait le matin dans les herbes vers le chateau de son amant. Les bruits de la ville arrivaient a peine jusqu'a eux ; et la chambre semblait petite, tout expres pour resserrer davantage leur solitude. Emma, vetue d'un peignoir en basin, appuyait son chignon contre le dossier du vieux fauteuil ; le papier jaune de la muraille faisait comme un fond d'or derriere elle : et sa tete nue se repetait dans la glace avec la raie blanche au milieu, et le bout de ses oreilles depassant sous ses bandeaux.

-- Mais, pardon, dit-elle, j'ai tort ! je vous ennuie avec es eternelles plaintes !

-- Non, jamais ! jamais !

-- Si vous saviez, reprit-elle, en levant au plafond ses beaux yeux qui roulaient une larme, tout ce que j'avais reve !

-- Et moi, donc ! Oh ! j'ai bien souffert ! Souvent je sortais, je m'en allais, je me trainais le long des quais, m'etourdissant au bruit de la foule sans pouvoir bannir l'obsession qui me poursuivait. Il y a sur le boulevard, chez un marchand d'estampes, une gravure italienne qui represente une Muse. Elle est drapee d'une tunique et elle regarde la lune, avec des myosotis sur sa chevelure denouee. Quelque chose incessamment me poussait la ; j'y suis reste des heures entieres.

Puis, d'une voix tremblante :

-- Elle vous ressemblait un peu.

Madame Bovary detourna la tete, pour qu'il ne vit pas sur ses levres l'irresistible sourire qu'elle y sentait monter.

-- Souvent, reprit-il, je vous ecrivais des lettres qu'ensuite je dechirais.

Elle ne repondait pas. Il continua :

-- Je m'imaginais quelquefois qu'un hasard vous amenerait. J'ai cru vous reconnaitre au coin des rues : et je courais apres tous les fiacres o flottait a la portiere un chale, un voile pareil au votre...

Elle semblait determinee a le laisser parler sans l'interrompre. Croisant les bras et baissant la figure, elle considerait la rosette de ses pantoufles, et elle faisait dans leur satin de petits mouvements, par intervalles, avec les doigts de son pied.

Cependant, elle soupira :

-- Ce qu'il y a de plus lamentable, n'est-ce pas, c'est de trainer, comme moi, une existence inutile ? Si nos douleurs pouvaient servir a quelqu'un, on se consolerait dans la pensee du sacrifice !

Il se mit a vanter la vertu, le devoir et les immolations silencieuses, ayant lui-meme un incroyable besoin de devouement qu'il ne pouvait assouvir.

-- J'aimerais beaucoup, dit-elle, a etre une religieuse d'hopital.

-- Helas ! repliqua-t-il, les hommes n'ont point de ces missions saintes, et je ne vois nulle part aucun metier..., a moins peut-etre que celui de medecin...

Avec un haussement leger de ses epaules, Emma l'interrompit pour se plaindre de sa maladie o elle avait manque mourir ; quel dommage ! elle ne souffrirait plus maintenant. Leon tout de suite envia le  calme du tombeau  et meme, un soir, il avait ecrit son testament en recommandant qu'on l'ensevelit dans ce beau couvre-pied, a bandes de velours, qu'il tenait d'elle ; car c'est ainsi qu'ils auraient voulu avoir ete, l'un et l'autre se faisant un ideal sur lequel ils ajustaient a present leur vie passee. D'ailleurs, la parole est un laminoir qui allonge toujours les sentiments.

Mais a cette invention du couvre-pied :

-- Pourquoi donc ? demanda-t-elle.

-- Pourquoi ?

Il hesitait.

-- Parce que je vous ai bien aimee !

Et, s'applaudissant d'avoir franchi la difficulte, Leon, du coin de l'oeil, epia sa physionomie.

Ce fut comme le ciel, quand un coup de vent chasse les nuages. L'amas des pensees tristes qui les assombrissaient parut se retirer de ses yeux bleus ; tout son visage rayonna.

Il attendait. Enfin elle repondit :

-- Je m'en etais toujours doutee...

Alors, ils se raconterent les petits evenements de cette existence lointaine, dont ils venaient de resumer, par un seul mot, les plaisirs et les melancolies. Il se rappelait le berceau de clematite, les robes qu'elle avait portees, les meubles de sa chambre, toute sa maison.

-- Et nos pauvres cactus, o sont-ils ?

-- Le froid les a tues cet hiver.

-- Ah ! que j'ai pense a eux, savez-vous ? Souvent je les revoyais comme autrefois, quand, par les matins d'ete, le soleil frappait sur les jalousies... et j'apercevais vos deux bras nus qui passaient entre les fleurs.

-- Pauvre ami ! fit-elle en lui tendant la main.

Leon, bien vite, y colla ses levres. Puis, quand il eut largement respire :

-- Vous etiez, dans ce temps-la, pour moi, je ne sais quelle force incomprehensible qui captivait ma vie. Une fois, par exemple, je suis venu chez vous ; mais vous ne vous en souvenez pas, sans doute ?

-- Si, dit-elle. Continuez.

-- Vous etiez en bas, dans l'antichambre, prete a sortir, sur la derniere marche ; -- vous aviez meme un chapeau a petites fleurs bleues ; et, sans nulle invitation de votre part, malgre moi, je vous ai accompagnee. A chaque minute, cependant, j'avais de plus en plus conscience de ma sottise, et je continuais a marcher pres de vous, n'osant vous suivre tout a fait, et ne voulant pas vous quitter. Quand vous entriez dans une boutique, je restais dans la rue, je vous regardais par le carreau defaire vos gants et compter la monnaie sur le comptoir. Ensuite vous avez sonne chez madame Tuvache, on vous a ouvert, et je suis reste comme un idiot devant la grande porte lourde, qui etait retombee sur vous.

Madame Bovary, en l'ecoutant, s'etonnait d'etre si vieille ; toutes ces choses qui reapparaissaient lui semblaient elargir son existence ; cela faisait comme des immensites sentimentales o elle se reportait ; et elle disait de temps a autre, a voix basse et les paupieres a demi fermees :

-- Oui, c'est vrai !... c'est vrai !... c'est vrai...

Ils entendirent huit heures sonner aux differentes horloges du quartier Beauvoisine, qui est plein de pensionnats, d'eglises et de grands hotels abandonnes. Ils ne se parlaient plus ; mais ils sentaient, en se regardant, un bruissement dans leurs tetes, comme si quelque chose de sonore se fut reciproquement echappe de leurs prunelles fixes. Ils venaient de se joindre les mains ; et le passe, l'avenir, les reminiscences et les reves, tout se trouvait confondu dans la douceur de cette extase. La nuit s'epaississait sur les murs, o brillaient encore, a demi perdues dans l'ombre, les grosses couleurs de quatre estampes representant quatre scenes de la  Tour de Nesle  , avec une legende au bas, en espagnol et en franais. Par la fenetre a guillotine, on voyait un coin de ciel noir, entre des toits pointus.

Elle se leva pour allumer deux bougies sur la commode, puis elle vint se rasseoir.

-- Eh bien ?... fit Leon.

-- Eh bien ?... repondit-elle.

Et il cherchait comment renouer le dialogue interrompu, quand elle lui dit :

-- D'o vient que personne, jusqu'a present, ne m'a jamais exprime des sentiments pareils ?

Le clerc se recria que les natures ideales etaient difficiles a comprendre. Lui, du premier coup d'oeil, il l'avait aimee ; et il se desesperait en pensant au bonheur qu'ils auraient eu si, par une grace du hasard, se rencontrant plus tot, ils se fussent attaches l'un a l'autre d'une maniere indissoluble.

-- J'y ai songe quelquefois, reprit-elle.

-- Quel reve ! murmura Leon.

Et, maniant delicatement le lisere bleu de sa longue ceinture blanche, il ajouta :

-- Qui nous empeche donc de recommencer ?...

-- Non, mon ami, repondit-elle. Je suis trop vieille... vous etes trop jeune..., oubliez-moi ! D'autres vous aimeront..., vous les aimerez.

-- Pas comme vous ! s'ecria-t-il.

-- Enfant que vous etes ! Allons, soyons sages ! je le veux !

Elle lui representa les impossibilites de leur amour, et qu'ils devaient se tenir, comme autrefois, dans les simples termes d'une amitie fraternelle.

Etait-ce serieusement qu'elle parlait ainsi ? Sans doute qu'Emma n'en savait rien elle-meme, tout occupee par le charme de la seduction et la necessite de s'en defendre ; et, contemplant le jeune homme d'un regard attendri, elle repoussait doucement les timides caresses que ses mains fremissantes essayaient.

-- Ah ! pardon, dit-il en se reculant.

Et Emma fut prise d'un vague effroi, devant cette timidite, plus dangereuse pour elle que la hardiesse de Rodolphe quand il s'avanait les bras ouverts. Jamais aucun homme ne lui avait paru si beau. Une exquise candeur s'echappait de son maintien. Il baissait ses longs cils fins qui se recourbaient. Sa joue a l'epiderme suave rougissait -- pensait-elle -- du desir de sa personne, et Emma sentait une invincible envie d'y porter ses levres. Alors se penchant vers la pendule comme pour regarder l'heure :

-- Qu'il est tard, mon Dieu ! dit-elle ; que nous bavardons !

Il comprit l'allusion et chercha son chapeau.

-- J'en ai meme oublie le spectacle ! Ce pauvre Bovary qui m'avait laissee tout expres ! M. Lormeaux, de la rue Grand-Pont, devait m'y conduire avec sa femme.

Et l'occasion etait perdue, car elle partait des le lendemain.

-- Vrai ? fit Leon.

-- Oui.

-- Il faut pourtant que je vous voie encore, reprit-il, j'avais a vous dire...

-- Quoi ?

-- Une chose... grave, serieuse. Eh ! non, d'ailleurs, vous ne partirez pas, c'est impossible ! Si vous saviez... Ecoutez-moi... Vous ne m'avez donc pas compris ? vous n'avez donc pas devine ?...

-- Cependant vous parlez bien, dit Emma.

-- Ah ! des plaisanteries ! Assez, assez ! Faites, par pitie, que je vous revoie..., une fois..., une seule.

-- Eh bien !...

Elle s'arreta ; puis, comme se ravisant :

-- Oh ! pas ici !

-- O vous voudrez.

-- Voulez-vous...

Elle parut reflechir, et, d'un ton bref :

-- Demain, a onze heures, dans la cathedrale.

-- J'y serai ! s'ecria-t-il en saisissant ses mains, qu'elle degagea.

Et, comme ils se trouvaient debout tous les deux, lui place derriere elle et Emma baissant la tete, il se pencha vers son cou et la baisa longuement a la nuque.

-- Mais vous etes fou ! Ah ! Vous etes fou ! disait-elle avec de petits rires sonores, tandis que les baisers se multipliaient.

Alors, avanant la tete par-dessus son epaule, il sembla chercher le consentement de ses yeux. Ils tomberent sur lui, pleins d'une majeste glaciale.

Leon fit trois pas en arriere, pour sortir. Il resta sur le seuil. Puis il chuchota d'une voix tremblante :

-- A demain.

Elle repondit par un signe de tete, et disparut comme un oiseau dans la piece a cote.

Emma, le soir, ecrivit au clerc une interminable lettre o elle se degageait du rendez-vous ; tout maintenant etait fini, et ils ne devaient plus, pour leur bonheur, se rencontrer. Mais, quand la lettre fut close, comme elle ne savait pas l'adresse de Leon, elle se trouva fort embarrassee.

-- Je la lui donnerai moi-meme, se dit-elle ; il viendra.

Leon, le lendemain, fenetre ouverte et chantonnant sur son balcon, vernit lui-meme ses escarpins, et a plusieurs couches. Il passa un pantalon blanc, des chaussettes fines, un habit vert, repandit dans son mouchoir tout ce qu'il possedait de senteurs, puis, s'etant fait friser, se defrisa, pour donner a sa chevelure plus d'elegance naturelle.

-- Il est encore trop tot ! pensa-t-il en regardant le coucou du perruquier, qui marquait neuf heures.

Il lut un vieux journal de modes, sortit, fuma un cigare, remonta trois rues, songea qu'il etait temps et se dirigea lestement vers le parvis Notre-Dame.

C'etait par un beau matin d'ete. Des argenteries reluisaient aux boutiques des orfevres, et la lumiere qui arrivait obliquement sur la cathedrale posait des miroitements a la cassure des pierres grises ; une compagnie d'oiseaux tourbillonnaient dans le ciel bleu, autour des clochetons a trefles ; la place, retentissante de cris, sentait les fleurs qui bordaient son pave, roses, jasmins, oeillets, narcisses et tubereuses, espaces inegalement par des verdures humides, de l'herbe-au-chat et du mouron pour les oiseaux ; la fontaine, au milieu, gargouillait, et sous de larges parapluies, parmi des cantaloups s'etageant en pyramides, des marchandes, nu-tete, tournaient dans du papier des bouquets de violettes.

Le jeune homme en prit un. C'etait la premiere fois qu'il achetait des fleurs pour une femme ; et sa poitrine, en les respirant, se gonfla d'orgueil, comme si cet hommage qu'il destinait a une autre se fut retourne vers lui.

Cependant il avait peur d'etre aperu ; il entra resolument dans l'eglise.

Le Suisse, alors, se tenait sur le seuil, au milieu du portail a gauche, au-dessous de la  Marianne dansant  , plumet en tete, rapiere au mollet, canne au poing, plus majestueux qu'un cardinal et reluisant comme un Saint ciboire.

Il s'avana vers Leon, et, avec ce sourire de benignite pateline que prennent les ecclesiastiques lorsqu'ils interrogent les enfants :

-- Monsieur, sans doute, n'est pas d'ici ? Monsieur desire voir les curiosites de l'eglise ?

-- Non, dit l'autre.

Et il fit d'abord le tour des bas-cotes. Puis il vint regarder sur la place. Emma n'arrivait pas. Il remonta jusqu'au choeur.

La nef se mirait dans les benitiers pleins, avec le commencement des ogives et quelques portions de vitrail. Mais le reflet des peintures, se brisant au bord du marbre, continuait plus loin, sur les dalles, comme un tapis bariole. Le grand jour du dehors s'allongeait dans l'eglise en trois rayons enormes, par les trois portails ouverts. De temps a autre, au fond, un sacristain passait en faisant devant l'autel l'oblique genuflexion des devots presses. Les lustres de cristal pendaient immobiles. Dans le choeur, une lampe d'argent brulait ; et, des chapelles laterales, des parties sombres de l'eglise, il s'echappait quelquefois comme des exhalaisons de soupirs, avec le son d'une grille qui retombait, en repercutant son echo sous les hautes voutes.

Leon, a pas serieux, marchait aupres des murs. Jamais la vie ne lui avait paru si bonne. Elle allait venir tout a l'heure, charmante, agitee, epiant derriere elle les regards qui la suivaient, -- et avec sa robe a volants, son lorgnon d'or, ses bottines minces, dans toutes sortes d'elegances dont il n'avait pas goute, et dans l'ineffable seduction de la vertu qui succombe. L'eglise, comme un boudoir gigantesque, se disposait autour d'elle ; les voutes s'inclinaient pour recueillir dans l'ombre la confession de son amour : les vitraux resplendissaient pour illuminer son visage, et les encensoirs allaient bruler pour qu'elle apparut comme un ange, dans la fumee des parfums.

Cependant elle ne venait pas. Il se plaa sur une chaise et ses yeux rencontrerent un vitrage bleu o l'on voit des bateliers qui portent des corbeilles. Il le regarda longtemps, attentivement, et il comptait les ecailles des poissons et les boutonnieres des pourpoints, tandis que sa pensee vagabondait a la recherche d'Emma.

Le Suisse, a l'ecart, s'indignait interieurement contre cet individu, qui se permettait d'admirer seul la cathedrale. Il lui semblait se conduire d'une faon monstrueuse, le voler en quelque sorte, et presque commettre un sacrilege.

Mais un froufrou de soie sur les dalles, la bordure d'un chapeau, un camail noir... C'etait elle ! Leon se leva et courut a sa rencontre.

Emma etait pale. Elle marchait vite.

-- Lisez ! dit-elle en lui tendant un papier... Oh ! non.

Et brusquement elle retira sa main, pour entrer dans la chapelle de la Vierge, o, s'agenouillant contre une chaise, elle se mit en priere.

Le jeune homme fut irrite de cette fantaisie bigote ; puis il eprouva pourtant un certain charme a la voir, au milieu du rendez-vous, ainsi perdue dans les oraisons comme une marquise andalouse ; puis il ne tarda pas a s'ennuyer, car elle n'en finissait pas.

Emma priait, ou plutot s'efforait de prier, esperant qu'il allait lui descendre du ciel quelque resolution subite ; et, pour attirer le secours divin, elle s'emplissait les yeux des splendeurs du tabernacle, elle aspirait le parfum des juliennes blanches epanouies dans les grands vases, et pretait l'oreille au silence de l'eglise, qui ne faisait qu'accroitre le tumulte de son coeur.

Elle se relevait, et ils allaient partir, quand le Suisse s'approcha vivement, en disant :

-- Madame, sans doute, n'est pas d'ici ? Madame desire voir les curiosites de l'eglise ?

-- Eh non ! s'ecria le clerc.

-- Pourquoi pas ? reprit-elle.

Car elle se raccrochait de sa vertu chancelante a la Vierge, aux sculptures, aux tombeaux, a toutes les occasions.

Alors, afin de proceder  dans l'ombre  , le suisse les conduisit jusqu'a l'entree, pres de la place, o, leur montrant avec sa canne un grand cercle de paves noirs, sans inscriptions ni ciselures :

-- Voila, fit-il majestueusement, la circonference de la belle cloche d'Amboise. Elle pesait quarante mille livres. Il n'y avait pas sa pareille dans toute l'Europe. L'ouvrier qui l'a fondue en est mort de joie...

-- Partons, dit Leon.

Le bonhomme se remit en marche ; puis, revenu a la chapelle de la Vierge, il etendit les bras dans un geste synthetique de demonstration, et, plus orgueilleux qu'un proprietaire campagnard vous montrant ses espaliers :

-- Cette simple dalle recouvre Pierre de Breze, seigneur de la Varenne et de Brissac, grand marechal de Poitou et gouverneur de Normandie, mort a la bataille de Montlhery, 16 juillet 1465.

Leon, se mordant les levres, trepignait.

-- Et, a droite, ce gentilhomme tout barde de fer, sur un cheval qui se cabre, est son petit-fils Louis de Breze, seigneur de Breval et de Montchauvet, comte de Maulevrier, baron de Mauny, chambellan du roi, chevalier de l'Ordre et pareillement gouverneur de Normandie, mort le 23 juillet 1531, un dimanche, comme l'inscription porte ; et au-dessous, cet homme pret a descendre au tombeau vous figure exactement le meme. Il n'est point possible, n'est-ce pas, de voir une plus parfaite representation du neant ?


Madame Bovary prit son lorgnon. Leon, immobile, la regardait, n'essayant meme plus de dire un seul mot, de faire un seul geste, tant il se sentait decourage devant ce double parti pris de bavardage et d'indifference.

L'eternel guide continuait :

-- Pres de lui, cette femme a genoux qui pleure est son epouse, Diane de Poitiers, comtesse de Breze, duchesse de Valentinois, nee en 1499, morte en 1566 ; et, a gauche, celle qui porte un enfant, la sainte Vierge. Maintenant, tournez-vous de ce cote : voici les tombeaux d'Amboise. Ils ont ete tous les deux cardinaux et archeveques de Rouen. Celui-la etait un ministre du roi Louis XII. Il a fait beaucoup de bien a la cathedrale. On a trouve dans son testament trente mille ecus d'or pour les pauvres.

Et, sans s'arreter, tout en parlant, il les poussa dans une chapelle encombree par des balustrades, en derangea quelques-unes, et decouvrit une sorte de bloc, qui pouvait bien avoir ete une statue mal faite.

-- Elle decorait autrefois, dit-il avec un long gemissement, la tombe de Richard Coeur de Lion, roi d'Angleterre et duc de Normandie. Ce sont les calvinistes, monsieur, qui vous l'ont reduite en cet etat. Ils l'avaient, par mechancete, ensevelie dans de la terre, sous le siege episcopal de Monseigneur. Tenez, voici la porte par o il se rend a son habitation, Monseigneur. Passons voir les vitraux de la Gargouille.

Mais Leon tira vivement une piece blanche de sa poche et saisit Emma par le bras. Le suisse demeura tout stupefait, ne comprenant point cette munificence intempestive, lorsqu'il restait encore a l'etranger tant de choses a voir. Aussi, le rappelant :

-- Eh ! monsieur. La fleche ! la fleche !...

-- Merci, fit Leon.

-- Monsieur a tort ! Elle aura quatre cent quarante pieds, neuf de moins que la grande pyramide d'Egypte. Elle est toute en fonte, elle...

Leon fuyait ; car il lui semblait que son amour, qui, depuis deux heures bientot, s'etait immobilise dans l'eglise comme les pierres, allait maintenant s'evaporer telle qu'une fumee, par cette espece de tuyau tronque de cage oblongue, de cheminee a jour, qui se hasarde si grotesquement sur la cathedrale, comme la tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.

-- O allons-nous donc ? disait-elle.

Sans repondre, il continuait a marcher d'un pas rapide, et deja madame Bovary trempait son doigt dans l'eau benite, quand ils entendirent derriere eux un grand souffle haletant, entrecoupe regulierement par le rebondissement d'une canne. Leon se detourna.


-- Monsieur !

-- Quoi ?

Et il reconnut le suisse, portant sous son bras et maintenant en equilibre contre son ventre une vingtaine environ de forts volumes broches. C'etaient les ouvrages  qui traitaient de la cathedrale  .

-- Imbecile ! grommela Leon s'elanant hors de l'eglise.

Un gamin polissonnait sur le parvis :

-- Va me chercher un fiacre !

L'enfant partit comme une balle, par la rue des Quatre-Vents ; alors ils resterent seuls quelques minutes, face a face et un peu embarrasses.

-- Ah ! Leon !... Vraiment... je ne sais... si je dois... !

Elle minaudait. Puis, d'un air serieux :

-- C'est tres inconvenant, savez-vous ?

-- En quoi ? repliqua le clerc. Cela se fait a Paris !

Et cette parole, comme un irresistible argument, la determina.

Cependant le fiacre n'arrivait pas. Leon avait peur qu'elle ne rentrat dans l'eglise. Enfin le fiacre parut.

-- Sortez du moins par le portail du nord ! leur cria le Suisse, qui etait reste sur le seuil, pour voir la  Resurrection  , le  Jugement dernier  , le  Paradis  , le  Roi David  et les  Reprouves  dans les flammes d'enfer.

- O Monsieur va-t-il ? demanda le cocher.

-- O vous voudrez ! dit Leon poussant Emma dans la voiture.

Et la lourde machine se mit en route.

Elle descendit la rue Grand-Pont, traversa la place des Arts, le quai Napoleon, le pont Neuf et s'arreta court devant la statue de Pierre Corneille.

-- Continuez ! fit une voix qui sortait de l'interieur. La voiture repartit, et, se laissant, des le carrefour La Fayette, emporter vers la descente, elle entra au grand galop dans la gare du chemin de fer.

-- Non, tout droit ! cria la meme voix.

Le fiacre sortit des grilles, et bientot, arrive sur le Cours, trotta doucement, au milieu des grands ormes. Le cocher s'essuya le front, mit son chapeau de cuir entre ses jambes et poussa la voiture en dehors des contre-allees, au bord de l'eau, pres du gazon.

Elle alla le long de la riviere, sur le chemin de halage pave de cailloux secs, et, longtemps, du cote d'Oyssel, au dela des iles.

Mais tout a coup, elle s'elana d'un bond a travers Quatremares, Sotteville, la Grande-Chaussee, la rue d'Elbeuf, et fit sa troisieme halte devant le Jardin des plantes.

-- Marchez donc ! s'ecria la voix plus furieusement. Et aussitot, reprenant sa course, elle passa par Saint-Sever, par le quai des Curandiers, par le quai aux Meules, encore une fois par le pont, par la place du Champ-de-Mars et derriere les jardins de l'hopital, o des vieillards en veste noire se promenent au soleil, le long d'une terrasse toute verdie par des lierres. Elle remonta le boulevard Bouvreuil, parcourut le boulevard Cauchoise, puis tout le Mont-Riboudet jusqu'a la cote de Deville.

Elle revint ; et alors, sans parti pris ni direction, au hasard, elle vagabonda. On la vit a Saint-Pol, a Lescure, au mont Gargan, a la Rouge-Mare, et place du Gaillard-bois ; rue Maladrerie, rue Dinanderie, devant Saint-Romain, Saint-Vivien, Saint-Maclou, Saint-Nicaise, -- devant la Douane, -- a la basse Vieille-Tour, aux Trois-Pipes et au Cimetiere Monumental. De temps a autre, le cocher sur son siege jetait aux cabarets des regards desesperes. Il ne comprenait pas quelle fureur de la locomotion poussait ces individus a ne vouloir point s'arreter. Il essayait quelquefois, et aussitot il entendait derriere lui partir des exclamations de colere. Alors il cinglait de plus belle ses deux rosses tout en sueur, mais sans prendre garde aux cahots, accrochant par-ci par-la, ne s'en souciant, demoralise, et presque pleurant de soif, de fatigue et de tristesse.

Et sur le port, au milieu des camions et des barriques, et dans les rues, au coin des bornes, les bourgeois ouvraient de grands yeux ebahis devant cette chose si extraordinaire en province, une voiture a stores tendus, et qui apparaissait ainsi continuellement, plus close qu'un tombeau et ballottee comme un navire.

Une fois, au milieu du jour, en pleine campagne, au moment o le soleil dardait le plus fort contre les vieilles lanternes argentees, une main nue passa sous les petits rideaux de toile jaune et jeta des dechirures de papier, qui se disperserent au vent et s'abattirent plus loin, comme des papillons blancs, sur un champ de trefles rouges tout en fleur.

Puis, vers six heures, la voiture s'arreta dans une ruelle du quartier Beauvoisine, et une femme en descendit qui marchait le voile baisse, sans detourner la tete.

II.

En arrivant a l'auberge, madame Bovary fut etonnee de ne pas apercevoir la diligence. Hivert, qui l'avait attendue cinquante-trois minutes, avait fini par s'en aller.

Rien pourtant ne la forait a partir ; mais elle avait donne sa parole qu'elle reviendrait le soir meme. D'ailleurs, Charles l'attendait ; et deja elle se sentait au coeur cette lache docilite qui est, pour bien des femmes, comme le chatiment tout a la fois et la ranon de l'adultere.

Vivement elle fit sa malle, paya la note, prit dans la cour un cabriolet, et, pressant le palefrenier, l'encourageant, s'informant a toute minute de l'heure et des kilometres parcourus, parvint a rattraper  L'Hirondelle  vers les premieres maisons de Quincampoix.

A peine assise dans son coin, elle ferma les yeux et les rouvrit au bas de la cote, o elle reconnut de loin Felicite, qui se tenait en vedette devant la maison du marechal. Hivert retint ses chevaux, et la cuisiniere, se haussant jusqu'au vasistas, dit mysterieusement :

-- Madame il faut que vous alliez tout de suite chez M. Homais. C'est pour quelque chose de presse.

Le village etait silencieux comme d'habitude. Au coin des rues, il y avait de petits tas roses qui fumaient a l'air, car c'etait le moment des confitures, et tout le monde a Yonville, confectionnait sa provision le meme jour. Mais on admirait devant la boutique du pharmacien, un tas beaucoup plus large, et qui depassait les autres de la superiorite qu'une officine doit avoir sur les fourneaux bourgeois, un besoin general sur des fantaisies individuelles.

Elle entra. Le grand fauteuil etait renverse, et meme le  Fanal de Rouen  gisait par terre, etendu entre les deux pilons. Elle poussa la porte du couloir ; et, au milieu de la cuisine, parmi les jarres brunes pleines de groseilles egrenees, du sucre rape, du sucre en morceaux, des balances sur la table, des bassines sur le feu, elle aperut tous les Homais, grands et petits, avec des tabliers qui leur montaient jusqu'au menton et tenant des fourchettes a la main. Justin, debout, baissait la tete, et le pharmacien criait :

-- Qui t'avait dit de l'aller chercher dans le capharnam ?

-- Qu'est-ce donc ? qu'y a-t-il ?

-- Ce qu'il y a ? repondit l'apothicaire. On fait des confitures : elles cuisent ; mais elles allaient deborder a cause du bouillon trop fort, et je commande une autre bassine. Alors, lui, par mollesse, par paresse, a ete prendre, suspendue a son clou dans mon laboratoire, la clef du capharnam !

L'apothicaire appelait ainsi un cabinet, sous les toits, plein des ustensiles et des marchandises de sa profession. Souvent il y passait seul de longues heures a etiqueter, a transvaser, a reficeler ; et il le considerait non comme un simple magasin, mais comme un veritable sanctuaire, d'o s'echappaient ensuite, elabores par ses mains, toutes sortes de pilules, bols, tisanes, lotions et potions, qui allaient repandre aux alentours sa celebrite. Personne au monde n'y mettait les pieds ; et il le respectait si fort, qu'il le balayait lui-meme. Enfin, si la pharmacie, ouverte a tout venant, etait l'endroit o il etalait son orgueil, le capharnam etait le refuge o, se concentrant egostement, Homais se delectait dans l'exercice de ses predilections ; aussi l'etourderie de Justin lui paraissait-elle monstrueuse d'irreverence ; et, plus rubicond que les groseilles, il repetait :

-- Oui, du capharnam ! La clef qui enferme les acides avec les alcalis caustiques ! Avoir ete prendre une bassine de reserve ! Une bassine a couvercle ! et dont jamais peut-etre je ne me servirai ! Tout a son importance dans les operations delicates de notre art ! Mais que diable ! il faut etablir des distinctions et ne pas employer a des usages presque domestiques ce qui est destine pour les pharmaceutiques ! C'est comme si on decoupait une poularde avec un scalpel, comme si un magistrat...

-- Mais calme-toi ! disait madame Homais.

Et Athalie, le tirant pas sa redingote :

-- Papa ! Papa !

-- Non, laissez-moi ! reprenait l'apothicaire, laissez-moi ! fichtre ! Autant s'etablir epicier, ma parole d'honneur ! Allons, va ! ne respecte rien ! casse ! brise ! lache les sangsues ! brule la guimauve ! marine des cornichons dans les bocaux ! lacere les bandages !

-- Vous aviez pourtant..., dit Emma.

-- Tout a l'heure ! - Sais-tu a quoi tu t'exposais ?... N'as tu rien vu, dans le coin, a gauche, sur la troisieme tablette ? Parle, reponds, articule quelque chose !

-- Je ne... sais pas, balbutia le jeune garon.

-- Ah ! tu ne sais pas ! Eh bien, je sais, moi ! Tu as vu une bouteille, en verre bleu, cachetee avec de la cire jaune, qui contient une poudre blanche, sur laquelle meme j'avais ecrit :  Dangereux  ! et sais-tu ce qu'il y avait dedans ? De l'arsenic ! et tu vas toucher a cela ! prendre une bassine qui est a cote !

-- A cote ! s'ecria madame Homais en joignant les mains. De l'arsenic ? Tu pouvais nous empoisonner tous ! Et les enfants se mirent a pousser des cris, comme s'ils avaient deja senti dans leurs entrailles d'atroces douleurs.

-- Ou bien empoisonner un malade ! continuait l'apothicaire. Tu voulais donc que j'allasse sur le banc des criminels, en cour d'assises ? me voir trainer a l'echafaud ? Ignores-tu le soin que j'observe dans les manutentions, quoique j'en aie cependant une furieuse habitude. Souvent je m'epouvante moi-meme, lorsque je pense a ma responsabilite ! car le gouvernement nous persecute, et l'absurde legislation qui nous regit est comme une veritable epee de Damocles suspendue sur notre tete !

Emma ne songeait plus a demander ce qu'on lui voulait, et le pharmacien poursuivait en phrases haletantes :

-- Voila comme tu reconnais les bontes qu'on a pour toi ! voila comme tu me recompenses des soins tout paternels que je te prodigue ! Car, sans moi, o serais-tu ? que ferais-tu ? Qui te fournit la nourriture, l'education, l'habillement, et tous les moyens de figurer un jour, avec honneur dans les rangs de la societe ! Mais il faut pour cela suer ferme sur l'aviron, et acquerir, comme on dit, du cal aux mains.  Fabricando fit faber, age quod agis  .

Il citait du latin, tant il etait exaspere. Il eut cite du chinois et du groenlandais, s'il eut connu ces deux langues ; car il se trouvait dans une de ces crises o l'ame entiere montre indistinctement ce qu'elle enferme, comme l'ocean, qui, dans les tempetes, s'entrouvre depuis les fucus de son rivage jusqu'au sable de ses abimes.

Et il reprit :

-- Je commence a terriblement me repentir de m'etre charge de ta personne ! J'aurais certes mieux fait de te laisser autrefois croupir dans ta misere et dans la crasse o tu es ne ! Tu ne seras jamais bon qu'a etre un gardeur de betes a cornes ! Tu n'as nulle aptitude pour les sciences ! a peine si tu sais coller une etiquette ! Et tu vis la, chez moi, comme un chanoine, comme un coq en pate, a te goberger !

Mais Emma, se tournant vers madame Homais :

-- On m'avait fait venir...

-- Ah ! mon Dieu ! interrompit d'un air triste la bonne dame, comment vous dirai-je bien ?... C'est un malheur ! Elle n'acheva pas. L'apothicaire tonnait :

-- Vide-la ! ecure-la ! reporte-la ! depeche-toi donc ! Et, secouant Justin par le collet de son bourgeron, il fit tomber un livre de sa poche.

L'enfant se baissa. Homais fut plus prompt, et, ayant ramasse le volume, il le contemplait, les yeux ecarquilles, la machoire ouverte.

--  L'amour... conjugal  ! dit-il en separant lentement ces deux mots. Ah ! tres bien ! tres bien ! tres joli ! Et des gravures !... Ah ! c'est trop fort !

Madame Homais s'avana.

-- Non ! n'y touche pas !

Les enfants voulurent voir les images.

-- Sortez ! fit-il imperieusement.

Et ils sortirent.

Il marcha d'abord de long en large, a grands pas, gardant le volume ouvert entre ses doigts, roulant les yeux, suffoque, tumefie, apoplectique. Puis il vint droit a son eleve, et, se plantant devant lui les bras croises :

-- Mais tu as donc tous les vices, petit malheureux ?... Prends garde, tu es sur une pente !... Tu n'as donc pas reflechi qu'il pouvait, ce livre infame, tomber entre les mains de mes enfants, mettre l'etincelle dans leur cerveau, ternir la purete d'Athalie, corrompre Napoleon ! Il est deja forme comme un homme. Es-tu bien sur, au moins, qu'ils ne l'aient pas lu ? peux-tu me certifier... ?

-- Mais enfin, monsieur, fit Emma, vous aviez a me dire... ?

-- C'est vrai, madame... Votre beau-pere est mort !

En effet, le sieur Bovary pere venait de deceder l'avant-veille, tout a coup, d'une attaque d'apoplexie, au sortir de table ; et, par exces de precaution pour la sensibilite d'Emma, Charles avait prie M. Homais de lui apprendre avec menagement cette horrible nouvelle.

Il avait medite sa phrase, il l'avait arrondie, polie, rythmee ; c'etait un chef-d'oeuvre de prudence et de transition, de tournures fines et de delicatesse ; mais la colere avait emporte la rhetorique.

Emma, renonant a avoir aucun detail, quitta donc la pharmacie ; car M. Homais avait repris le cours de ses vituperations. Il se calmait cependant, et, a present, il grommelait d'un ton paterne, tout en s'eventant avec son bonnet grec :

-- Ce n'est pas que je desapprouve entierement l'ouvrage ! L'auteur etait medecin. Il y a la-dedans certains cotes scientifiques qu'il n'est pas mal a un homme de connaitre et, j'oserais dire, qu'il faut qu'un homme connaisse. Mais plus tard, plus tard ! Attends du moins que tu sois homme toi-meme et que ton temperament soit fait.

Au coup de marteau d'Emma, Charles, qui l'attendait, s'avana les bras ouverts et lui dit avec des larmes dans la voix :

-- Ah ! ma chere amie...

Et il s'inclina doucement pour l'embrasser. Mais, au contact de ses levres, le souvenir de l'autre la saisit, et elle se passa la main sur son visage en frissonnant.

Cependant elle repondit :

-- Oui, je sais..., je sais...

Il lui montra la lettre o sa mere narrait l'evenement, sans aucune hypocrisie sentimentale. Seulement, elle regrettait que son mari n'eut pas reu les secours de la religion, etant mort a Doudeville, dans la rue, sur le seuil d'un cafe, apres un repas patriotique avec d'anciens officiers.

Emma rendit la lettre ; puis, au diner, par savoir-vivre, elle affecta quelque repugnance. Mais comme il la reforait, elle se mit resolument a manger, tandis que Charles, en face d'elle, demeurait immobile, dans une posture accablee.

De temps a autre, relevant la tete, il lui envoyait un long regard tout plein de detresse. Une fois il soupira :

-- J'aurais voulu le revoir encore !

Elle se taisait. Enfin, comprenant qu'il fallait parler :

-- Quel age avait-il, ton pere ?

-- Cinquante-huit ans !

-- Ah !

Et ce fut tout.

Un quart d'heure apres, il ajouta :

-- Ma pauvre mere ?... que va-t-elle devenir, a present ?

Elle fit un geste d'ignorance.

A la voir si taciturne, Charles la supposait affligee et il se contraignait a ne rien dire, pour ne pas aviver cette douleur qui l'attendrissait. Cependant, secouant la sienne :

-- T'es-tu bien amusee hier ? demanda-t-il.

-- Oui.

Quand la nappe fut otee, Bovary ne se leva pas. Emma non plus ; et, a mesure qu'elle l'envisageait, la monotonie de ce spectacle bannissait peu a peu tout apitoiement de son coeur. Il lui semblait chetif, faible, nul, enfin etre un pauvre homme, de toutes les faons. Comment se debarrasser de lui ? Quelle interminable soiree ! Quelque chose de stupefiant comme une vapeur d'opium l'engourdissait.

Ils entendirent dans le vestibule le bruit sec d'un baton sur les planches. C'etait Hippolyte qui apportait les bagages de Madame. Pour les deposer, il decrivit peniblement un quart de cercle avec son pilon.

-- Il n'y pense meme plus ! se disait-elle en regardant le pauvre diable, dont la grosse chevelure rouge degouttait de sueur.

Bovary cherchait un patard au fond de sa bourse ; et, sans paraitre comprendre tout ce qu'il y avait pour lui d'humiliation dans la seule presence de cet homme qui se tenait la, comme le reproche personnifie de son incurable ineptie :

-- Tiens ! tu as un joli bouquet ! dit-il en remarquant sur la cheminee les violettes de Leon.

-- Oui, fit-elle avec indifference ; c'est un bouquet que j'ai achete tantot... a une mendiante.

Charles prit les violettes, et, rafraichissant dessus ses yeux tout rouges de larmes, il les humait delicatement. Elle les retira vite de sa main, et alla les porter dans un verre d'eau.

Le lendemain, madame Bovary mere arriva. Elle et son fils pleurerent beaucoup. Emma, sous pretexte d'ordres a donner, disparut.

Le jour d'apres, il fallut aviser ensemble aux affaires de deuil. On alla s'asseoir, avec les boites a ouvrage, au bord de l'eau, sous la tonnelle.

Charles pensait a son pere, et il s'etonnait de sentir tant d'affection pour cet homme qu'il avait cru jusqu'alors n'aimer que tres mediocrement. Madame Bovary mere pensait a son mari. Les pires jours d'autrefois lui reapparaissaient enviables. Tout s'effaait sous le regret instinctif d'une si longue habitude ; et, de temps a autre, tandis qu'elle poussait son aiguille, une grosse larme descendait le long de son nez et s'y tenait un moment suspendue. Emma pensait qu'il y avait quarante-huit heures a peine, ils etaient ensemble, loin du monde, tout en ivresse, et n'ayant pas assez d'yeux pour se contempler. Elle tachait de ressaisir les plus imperceptibles details de cette journee disparue. Mais la presence de la belle-mere et du mari la genait. Elle aurait voulu ne rien entendre, ne rien voir, afin de ne pas deranger le recueillement de son amour qui allait se perdant, quoi qu'elle fit, sous les sensations exterieures.

Elle decousait la doublure d'une robe, dont les bribes s'eparpillaient autour d'elle ; la mere Bovary, sans lever les yeux, faisait crier ses ciseaux, et Charles, avec ses pantoufles de lisiere et sa vieille redingote brune qui lui servait de robe de chambre, restait les deux mains dans ses poches et ne parlait pas non plus ; pres d'eux, Berthe, en petit tablier blanc, raclait avec sa pelle le sable des allees.

Tout a coup, ils virent entrer par la barriere M. Lheureux, le marchand d'etoffes.

Il venait offrir ses services,  eu egard a la fatale circonstance  . Emma repondit qu'elle croyait pouvoir s'en passer. Le marchand ne se tint pas pour battu.

-- Mille excuses, dit-il ; je desirerais avoir un entretien particulier.

Puis, d'une voix basse :

-- C'est relativement a cette affaire..., vous savez ?

Charles devint cramoisi jusqu'aux oreilles.

-- Ah ! oui..., effectivement.

Et, dans son trouble, se tournant vers sa femme :

-- Ne pourrais-tu pas..., ma cherie... ?

Elle parut le comprendre, car elle se leva, et Charles dit a sa mere :

-- Ce n'est rien ! Sans doute quelque bagatelle de menage.

Il ne voulait point qu'elle connut l'histoire du billet, redoutant ses observations.

Des qu'ils furent seuls, M. Lheureux se mit, en termes assez nets, a feliciter Emma sur la succession, puis a causer de choses indifferentes, des espaliers, de la recolte et de sa sante a lui, qui allait toujours  couci-couci, entre le zist et le zest  . En effet, il se donnait un mal de cinq cents diables, bien qu'il ne fit pas, malgre les propos du monde, de quoi avoir seulement du beurre sur son pain.

Emma le laissait parler. Elle s'ennuyait si prodigieusement depuis deux jours !

-- Et vous voila tout a fait retablie ? continuait-il. Ma foi, j'ai vu votre pauvre mari dans de beaux etats ! C'est un brave garon, quoique nous ayons eu ensemble des difficultes.

Elle demanda lesquelles, car Charles lui avait cache la contestation des fournitures.

-- Mais vous le savez bien ! fit Lheureux. C'etait pour vos petites fantaisies, les boites de voyage.

Il avait baisse son chapeau sur ses yeux, et, les deux mains derriere le dos, souriant et sifflotant, il la regardait en face, d'une maniere insupportable. Souponnait-il quelque chose ? Elle demeurait perdue dans toutes sortes d'apprehensions. A la fin pourtant, il reprit :

-- Nous nous sommes rapatries, et je venais encore lui proposer un arrangement.

C'etait de renouveler le billet signe par Bovary. Monsieur, du reste, agirait a sa guise ; il ne devait point se tourmenter, maintenant surtout qu'il allait avoir une foule d'embarras.

-- Et meme il ferait mieux de s'en decharger sur quelqu'un, sur vous, par exemple ; avec une procuration, ce serait commode, et alors nous aurions ensembles de petites affaires.

Elle ne comprenait pas. Il se tut. Ensuite, passant a son negoce, Lheureux declara que Madame ne pouvait se dispenser de lui prendre quelque chose. Il lui enverrait un barege noir, douze metres, de quoi faire une robe.

-- Celle que vous avez la est bonne pour la maison. Il vous en faut une autre pour les visites. J'ai vu a, moi, du premier coup en entrant. J'ai l'oeil americain.

Il n'envoya point d'etoffe, il l'apporta. Puis il revint pour l'aunage ; il revint sous d'autres pretextes, tachant chaque fois, de se rendre aimable, serviable, s'infeodant, comme eut dit Homais, et toujours glissant a Emma quelques conseils sur la procuration. Il ne parlait point du billet. Elle n'y songeait pas ; Charles, au debut de sa convalescence, lui en avait bien conte quelque chose ; mais tant d'agitations avaient passe dans sa tete, qu'elle ne s'en souvenait plus. D'ailleurs, elle se garda d'ouvrir aucune discussion d'interet ; la mere Bovary en fut surprise, et attribua son changement d'humeur aux sentiments religieux qu'elle avait contractes etant malade.

Mais, des qu'elle fut partie, Emma ne tarda pas a emerveiller Bovary par son bon sens pratique. Il allait falloir prendre des informations, verifier les hypotheques, voir s'il y avait lieu a une licitation ou a une liquidation. Elle citait des termes techniques, au hasard, prononait les grands mots d'ordre, d'avenir, de prevoyance, et continuellement exagerait les embarras de la succession ; si bien qu'un jour elle lui montra le modele d'une autorisation generale pour " gerer et administrer ses affaires, faire tous emprunts, signer et endosser tous billets, payer toutes sommes, etc. " Elle avait profite des leons de Lheureux.

Charles, navement, lui demanda d'o venait ce papier.

-- De M. Guillaumin.

Et, avec le plus grand sang-froid du monde, elle ajouta :

-- Je ne m'y fie pas trop. Les notaires ont si mauvaise reputation ! il faudrait peut-etre consulter... Nous ne connaissons que... Oh ! personne.

-- A moins que Leon..., repliqua Charles, qui reflechissait.

Mais il etait difficile de s'entendre par correspondance. Alors elle s'offrit a faire ce voyage. Il la remercia. Elle insista. Ce fut un assaut de prevenances. Enfin, elle s'ecria d'un ton de mutinerie factice :

-- Non, je t'en prie, j'irai.

-- Comme tu es bonne ! dit-il en la baisant au front.

Des le lendemain, elle s'embarqua dans  l'Hirondelle  pour aller a Rouen consulter M. Leon ; et elle y resta trois jours.

III.

Ce furent trois jours pleins, exquis, splendides, une vraie lune de miel.

Ils etaient a  l'hotel de Boulogne  , sur le port. Et ils vivaient la, volets fermes, portes closes, avec des fleurs par terre et des sirops a la glace, qu'on leur apportait des le matin.

Vers le soir, ils prenaient une barque couverte et allaient diner dans une ile.

C'etait l'heure o l'on entend, au bord des chantiers, retentir le maillet des calfats contre la coque des vaisseaux. La fumee du goudron s'echappait d'entre les arbres, et l'on voyait sur la riviere de larges gouttes grasses, ondulant inegalement sous la couleur pourpre du soleil, comme des plaques de bronze florentin, qui flottaient.

Ils descendaient au milieu des barques amarrees, dont les longs cables obliques frolaient un peu le dessus de la barque.

Les bruits de la ville insensiblement s'eloignaient, le roulement des charrettes, le tumulte des voix, le jappement des chiens sur le pont des navires. Elle denouait son chapeau et ils abordaient a leur ile.

Ils se plaaient dans la salle basse d'un cabaret, qui avait a sa porte des filets noirs suspendus. Ils mangeaient de la friture d'eperlans, de la creme et des cerises. Ils se couchaient sur l'herbe ; ils s'embrassaient a l'ecart sous les peupliers ; et ils auraient voulu, comme deux Robinsons, vivre perpetuellement dans ce petit endroit, qui leur semblait, en leur beatitude, le plus magnifique de la terre. Ce n'etait pas la premiere fois qu'ils apercevaient des arbres, du ciel bleu, du gazon, qu'ils entendaient l'eau couler et la brise soufflant dans le feuillage ; mais ils n'avaient sans doute jamais admire tout cela, comme si la nature n'existait pas auparavant, ou qu'elle n'eut commence a etre belle que depuis l'assouvissance de leurs desirs.

A la nuit, ils repartaient. La barque suivait le bord des iles. Ils restaient au fond, tous les deux caches dans l'ombre, sans parler. Les avirons carres sonnaient entre les tolets de fer ; et cela marquait dans le silence comme un battement de metronome, tandis qu'a l'arriere la bauce qui trainait ne discontinuait pas son petit clapotement doux dans l'eau.

Une fois, la lune parut ; alors ils ne manquerent pas a faire des phrases, trouvant l'astre  melancolique  et plein de poesie ; meme elle se mit a chanter :

  Un soir, t'en souvient-il ? nous voguions, etc.  

Sa voix harmonieuse et faible se perdait sur les flots ; et le vent emportait les roulades que l'on ecoutait passer, comme des battements d'ailes, autour de lui.

Elle se tenait en face, appuyee contre la cloison de la chaloupe, o la lune entrait par un des volets ouverts. Sa robe noire, dont les draperies s'elargissaient en eventail, l'amincissait, la rendait plus grande. Elle avait la tete levee, les mains jointes, et les deux yeux vers le ciel. Parfois l'ombre des saules la cachait en entier, puis elle reapparaissait tout a coup, comme une vision, dans la lumiere de la lune.

Leon, par terre, a cote d'elle, rencontra sous sa main un ruban de soie ponceau.

Le batelier l'examina et finit par dire :

-- Ah ! c'est peut-etre a une compagnie que j'ai promenee l'autre jour. Ils sont venus un tas de farceurs, messieurs et dames, avec des gateaux, du champagne, des cornets a pistons, tout le tremblement ! Il y en avait un surtout, un grand bel homme, a petites moustaches, qui etait joliment amusant ! et ils disaient comme a :

" Allons, conte-nous quelque chose..., Adolphe..., Dodolphe..., je crois. "

Elle frissonna.

-- Tu souffres ? fit Leon en se rapprochant d'elle.

-- Oh ! ce n'est rien. Sans doute, la fraicheur de la nuit.

-- Et qui ne doit pas manquer de femmes, non plus, ajouta doucement le vieux matelot, croyant dire une politesse a l'etranger.

Puis, crachant dans ses mains, il reprit ses avirons.

Il fallut pourtant se separer ! Les adieux furent tristes. C'etait chez la mere Rolet qu'il devait envoyer ses lettres ; et elle lui fit des recommandations si precises a propos de la double enveloppe, qu'il admira grandement son astuce amoureuse.

-- Ainsi, tu m'affirmes que tout est bien ? dit-elle dans le dernier baiser.

-- Oui certes ! - Mais pourquoi donc, songea-t-il apres, en s'en revenant seul par les rues, tient-elle si fort a cette procuration ?

IV.

Leon, bientot, prit devant ses camarades un air de superiorite, s'abstint de leur compagnie, et negligea completement les dossiers.

Il attendait ses lettres ; il les relisait. Il lui ecrivait. Il l'evoquait de toute la force de son desir et de ses souvenirs. Au lieu de diminuer par l'absence, cette envie de la revoir s'accrut, si bien qu'un samedi matin il s'echappa de son etude.

Lorsque, du haut de la cote, il aperut dans la vallee le clocher de l'eglise avec son drapeau de fer-blanc qui tournait au vent, il sentit cette delectation melee de vanite triomphante et d'attendrissement egoste que doivent avoir les millionnaires, quand ils reviennent visiter leur village.

Il alla roder autour de sa maison. Une lumiere brillait dans la cuisine. Il guetta son ombre derriere les rideaux. Rien ne parut.

La mere Lefranois, en le voyant, fit de grandes exclamations, et elle le trouva " grandi et minci ", tandis qu'Artemise, au contraire, le trouva " forci et bruni " .

Il dina dans la petite salle, comme autrefois, mais seul, sans le percepteur ; car Binet,  fatigue  d'attendre  l'Hirondelle  avait definitivement avance son repas d'une heure, et, maintenant, il dinait a cinq heures juste, encore pretendait-il le plus souvent que  la vieille patraque retardait  .

Leon pourtant se decida ; il alla frapper a la porte du medecin. Madame etait dans sa chambre, d'o elle ne descendit qu'un quart d'heure apres. Monsieur parut enchante de le revoir ; mais il ne bougea de la soiree, ni de tout le jour suivant.

Il la vit seule, le soir, tres tard, derriere le jardin, dans la ruelle ; -- dans la ruelle, comme avec l'autre ! Il faisait de l'orage, et ils causaient sous un parapluie a la lueur des eclairs.

Leur separation devenait intolerable.

-- Plutot mourir ! disait Emma.

Elle se tordait sur son bras, tout en pleurant.

-- Adieu !... adieu !. . Quand te reverrai-je ?

Ils revinrent sur leurs pas pour s'embrasser encore ; et ce fut la qu'elle lui fit la promesse de trouver bientot, par n'importe quel moyen, l'occasion permanente de se voir en liberte, au moins une fois par semaine. Emma n'en doutait pas. Elle etait, d'ailleurs, pleine d'espoir. Il allait lui venir de l'argent.

Aussi, elle acheta pour sa chambre une paire de rideaux jaunes a larges raies, dont M. Lheureux lui avait vante le bon marche ; elle reva un tapis, et Lheureux, affirmant " que ce n'etait pas la mer a boire ", s'engagea poliment a lui en fournir un. Elle ne pouvait plus se passer de ses services. Vingt fois dans la journee elle l'envoyait chercher, et aussitot il plantait la ses affaires, sans se permettre un murmure. On ne comprenait point davantage pourquoi la mere Rolet dejeunait chez elle tous les jours, et meme lui faisait des visites en particulier.

Ce fut vers cette epoque, c'est-a-dire vers le commencement de l'hiver, qu'elle parut prise d'une grande ardeur musicale.

Un soir que Charles l'ecoutait, elle recommena quatre fois de suite le meme morceau, et toujours en se depitant, tandis que, sans y remarquer de difference, il s'ecriait :

-- Bravo !..., tres bien !... Tu as tort ! va donc !

-- Eh non ! c'est execrable ! j'ai les doigts rouilles.

Le lendemain, il la pria de  lui jouer encore quelque chose  .

-- Soit, pour te faire plaisir !

Et Charles avoua qu'elle avait un peu perdu. Elle se trompait de portee, barbouillait ; puis, s'arretant court :

-- Ah ! c'est fini ! il faudrait que je prisse des leons ; mais...

Elle se mordit les levres et ajouta :

-- Vingt francs par cachet, c'est trop cher !

-- Oui, en effet..., un peu..., dit Charles tout en ricanant niaisement. Pourtant, il me semble que l'on pourrait peut-etre a moins ; car il y a des artistes sans reputation qui souvent valent mieux que les celebrites.

-- Cherche-les, dit Emma.

Le lendemain, en rentrant, il la contempla d'un air finaud, et ne put a la fin retenir cette phrase :

-- Quel entetement tu as quelquefois ! J'ai ete a Barfeucheres aujourd'hui. Eh bien, madame Liegeard m'a certifie que ses trois demoiselles, qui sont a la Misericorde, prenaient des leons moyennant cinquante sous la seance, et d'une fameuse maitresse encore !

Elle haussa les epaules, et ne rouvrit plus son instrument.

Mais, lorsqu'elle passait aupres ( si Bovary se trouvait la ) , elle soupirait :

-- Ah ! mon pauvre piano !

Et quand on venait la voir, elle ne manquait pas de vous apprendre qu'elle avait abandonne la musique et ne pouvait maintenant s'y remettre, pour des raisons majeures. Alors on la plaignait. C'etait dommage ! elle qui avait un si beau talent ! On en parla meme a Bovary. On lui faisait honte, et surtout le pharmacien :

-- Vous avez tort ! Il ne faut jamais laisser en friche les facultes de la nature. D'ailleurs, songez, mon bon ami, qu'en engageant Madame a etudier, vous economisez pour plus tard sur l'education musicale de votre enfant ! Moi, je trouve que les meres doivent instruire elles-memes leurs enfants. C'est une idee de Rousseau, peut-etre un peu neuve encore, mais qui finira par triompher, j'en suis sur, comme l'allaitement maternel et la vaccination.

Charles revint donc encore une fois sur cette question du piano. Emma repondit avec aigreur qu'il valait mieux le vendre. Ce pauvre piano, qui lui avait cause tant de vaniteuses satisfactions, le voir s'en aller, c'etait pour Bovary comme l'indefinissable suicide d'une partie d'elle-meme !

-- Si tu voulais..., disait-il, de temps a autre, une leon, cela ne serait pas, apres tout, extremement ruineux.

-- Mais les leons, repliquait-elle, ne sont profitables que suivies.

Et voila comme elle s'y prit pour obtenir de son epoux la permission d'aller a la ville, une fois la semaine, voir son amant. On trouva meme, au bout d'un mois, qu'elle avait fait des progres considerables.

V.

C'etait le jeudi. Elle se levait, et elle s'habillait silencieusement pour ne point eveiller Charles, qui lui aurait fait des observations sur ce qu'elle s'appretait de trop bonne heure. Ensuite elle marchait de long en large ; elle se mettait devant les fenetres, elle regardait la place. Le petit jour circulait entre les piliers des halles, et la maison du pharmacien, dont les volets etaient fermes, laissait apercevoir dans la couleur pale de l'aurore les majuscules de son enseigne.

Quand la pendule marquait sept heures et un quart, elle s'en allait au  Lion d'Or  , dont Artemise, en baillant, venait lui ouvrir la porte. Celle-ci deterrait pour Madame les charbons enfouis sous les cendres. Emma restait seule dans la cuisine. De temps a autre, elle sortait. Hivert attelait sans se depecher, et en ecoutant d'ailleurs la mere Lefranois, qui, passant par un guichet sa tete en bonnet de coton, le chargeait de commissions et lui donnait des explications a troubler un tout autre homme. Emma battait la semelle de ses bottines contre les paves de la cour.

Enfin, lorsqu'il avait mange sa soupe, endosse sa limousine, allume sa pipe et empoigne son fouet, il s'installait tranquillement sur le siege.

  L'Hirondelle  partait au petit trot, et, durant trois quarts de lieue, s'arretait de place en place pour prendre des voyageurs, qui la guettaient debout, au bord du chemin, devant la barriere des cours. Ceux qui avaient prevenu la veille se faisaient attendre ; quelques-uns meme etaient encore au lit dans leur maison ; Hivert appelait, criait, sacrait, puis il descendait de son siege, et allait frapper de grands coups contre les portes. Le vent soufflait par les vasistas feles.

Cependant les quatre banquettes se garnissaient, la voiture roulait, les pommiers a la file se succedaient ; et la route, entre ses deux longs fosses pleins d'eau jaune, allait continuellement se retrecissant vers l'horizon.

Emma la connaissait d'un bout a l'autre ; elle savait qu'apres un herbage il y avait un poteau, ensuite un orme, une grange ou une cahute de cantonnier ; quelquefois meme, afin de se faire des surprises, elle fermait les yeux. Mais elle ne perdait jamais le sentiment net de la distance a parcourir.

Enfin, les maisons de briques se rapprochaient, la terre resonnait sous les roues,  l'Hirondelle  glissait entre des jardins o l'on apercevait, par une claire-voie, des statues, un vignot, des ifs tailles et une escarpolette. Puis, d'un seul coup d'oeil, la ville apparaissait.

Descendant tout en amphitheatre et noyee dans le brouillard, elle s'elargissait au-dela des ponts, confusement. La pleine campagne remontait ensuite d'un mouvement monotone, jusqu'a toucher au loin la base indecise du ciel pale. Ainsi vu d'en haut, le paysage tout entier avait l'air immobile comme une peinture ; les navires a l'ancre se tassaient dans un coin ; le fleuve arrondissait sa courbe au pied des collines vertes, et les iles, de forme oblongue, semblaient sur l'eau de grands poissons noirs arretes. Les cheminees des usines poussaient d'immenses panaches bruns qui s'envolaient par le bout. On entendait le ronflement des fonderies avec le carillon clair des eglises qui se dressaient dans la brume. Les arbres des boulevards, sans feuilles, faisaient des broussailles violettes au milieu des maisons, et les toits, tout reluisants de pluie, miroitaient inegalement, selon la hauteur des quartiers. Parfois un coup de vent emportait les nuages vers la cote Sainte-Catherine, comme des flots aeriens qui se brisaient en silence contre une falaise.

Quelque chose de vertigineux se degageait pour elle de ces existences amassees, et son coeur s'en gonflait abondamment, comme si les cent vingt mille ames qui palpitaient la lui eussent envoye toutes a la fois la vapeur des passions qu'elle leur supposait. Son amour s'agrandissait devant l'espace, et s'emplissait de tumulte aux bourdonnements vagues qui montaient. Elle le reversait au dehors, sur les places, sur les promenades, sur les rues, et la vieille cite normande s'etalait a ses yeux comme une capitale demesuree, comme une Babylone o elle entrait. Elle se penchait des deux mains par le vasistas, en humant la brise ; les trois chevaux galopaient, les pierres grinaient dans la boue, la diligence se balanait, et Hivert, de loin, helait les carrioles sur la route, tandis que les bourgeois qui avaient passe la nuit au bois Guillaume descendaient la cote tranquillement, dans leur petite voiture de famille.

On s'arretait a la barriere ; Emma debouclait ses socques, mettait d'autres gants, rajustait son chale, et, vingt pas plus loin, elle sortait de  l'Hirondelle  .

La ville alors s'eveillait. Des commis, en bonnet grec, frottaient la devanture des boutiques, et des femmes qui tenaient des paniers sur la hanche poussaient par intervalles un cri sonore, au coin des rues. Elle marchait les yeux a terre, frolant les murs, et souriant de plaisir sous son voile noir baisse.

Par peur d'etre vue, elle ne prenait pas ordinairement le chemin le plus court. Elle s'engouffrait dans les ruelles sombres, et elle arrivait tout en sueur vers le bas de la rue Nationale, pres de la fontaine qui est la. C'est le quartier du theatre, des estaminets et des filles. Souvent une charrette passait pres d'elle, portant quelque decor qui tremblait. Des garons en tablier versaient du sable sur les dalles, entre des arbustes verts. On sentait l'absinthe, le cigare et les huitres.

Elle tournait une rue ; elle le reconnaissait a sa chevelure frisee qui s'echappait de son chapeau.

Leon, sur le trottoir, continuait a marcher. Elle le suivait jusqu'a l'hotel ; il montait, il ouvrait la porte, il entrait... Quelle etreinte !

Puis les paroles, apres les baisers, se precipitaient. On se racontait les chagrins de la semaine, les pressentiments, les inquietudes pour les lettres ; mais a present tout s'oubliait, et ils se regardaient face a face, avec des rires de volupte et des appellations de tendresse.

Le lit etait un grand lit d'acajou en forme de nacelle. Les rideaux de levantine rouge, qui descendaient du plafond, se cintraient trop bas pres du chevet evase ; -- et rien au monde n'etait beau comme sa tete brune et sa peau blanche se detachant sur cette couleur pourpre, quand, par un geste de pudeur, elle fermait ses deux bras nus, en se cachant la figure dans les mains.

Le tiede appartement, avec son tapis discret, ses ornements folatres et sa lumiere tranquille, semblait tout commode pour les intimites de la passion. Les batons se terminant en fleche, les pateres de cuivre et les grosses boules de chenets reluisaient tout a coup, si le soleil entrait. Il y avait sur la cheminee, entre les candelabres, deux de ces grandes coquilles roses o l'on entend le bruit de la mer quand on les applique a son oreille.

Comme ils aimaient cette bonne chambre pleine de gaiete, malgre sa splendeur un peu fanee ! Ils retrouvaient toujours les meubles a leur place, et parfois des epingles a cheveux qu'elle avait oubliees, l'autre jeudi, sous le socle de la pendule. Ils dejeunaient au coin du feu, sur un petit gueridon incruste de palissandre. Emma decoupait, lui mettait les morceaux dans son assiette en debitant toutes sortes de chatteries ; et elle riait d'un rire sonore et libertin quand la mousse du vin de Champagne debordait du verre leger sur les bagues de ses doigts. Ils etaient si completement perdus en la possession d'eux-memes, qu'ils se croyaient la dans leur maison particuliere, et devant y vivre jusqu'a la mort, comme deux eternels jeunes epoux. Ils disaient " notre chambre, notre tapis, nos fauteuil " , meme elle disait " mes pantoufles " , un cadeau de Leon, une fantaisie qu'elle avait eue. C'etaient des pantoufles en satin rose, bordees de cygne. Quand elle s'asseyait sur ses genoux, sa jambe alors trop courte, pendait en l'air ; et la mignarde chaussure, qui n'avait pas de quartier, tenait seulement par les orteils a son pied nu.

Il savourait pour la premiere fois l'inexprimable delicatesse des elegances feminines. Jamais il n'avait rencontre cette grace de langage, cette reserve du vetement, ces poses de colombe assoupie. Il admirait l'exaltation de son ame et les dentelles de sa jupe. D'ailleurs, n'etait-ce  pas une femme du monde  , et une femme mariee ! une vraie maitresse enfin ?

Par la diversite de son humeur, tour a tour mystique ou joyeuse, babillarde, taciturne, emportee, nonchalante, elle allait rappelant en lui mille desirs, evoquant des instincts ou des reminiscences. Elle etait l'amoureuse de tous les romans, l'herone de tous les drames, le vague  elle  de tous les volumes de vers. Il retrouvait sur ses epaules la couleur ambree de  l'odalisque au bain  , elle avait le corsage long des chatelaines feodales ; elle ressemblait aussi a la  femme pale de Barcelone  , mais elle etait par-dessus tout Ange !

Souvent, en la regardant, il lui semblait que son ame, s'echappant vers elle, se repandait comme une onde sur le contour de sa tete, et descendait entrainee dans la blancheur de sa poitrine.

Il se mettait par terre, devant elle ; et, les deux coudes sur ses genoux, il la considerait avec un sourire, et le front tendu.

Elle se penchait vers lui et murmurait, comme suffoquee d'enivrement :

-- Oh ! Ne bouge pas ! ne parle pas ! regarde-moi ! Il sort de tes yeux quelque chose de si doux, qui me fait tant de bien !

Elle l'appelait enfant :

-- Enfant, m'aimes-tu ?

Et elle n'entendait guere sa reponse, dans la precipitation de ses levres qui lui montaient a la bouche.

Il y avait sur la pendule un petit Cupidon de bronze, qui minaudait en arrondissant les bras sous une guirlande doree. Ils en rirent bien des fois ; mais, quand il fallait se separer, tout leur semblait serieux.

Immobiles l'un devant l'autre, ils se repetaient :

-- A jeudi !... a jeudi !

Tout a coup elle lui prenait la tete dans les deux mains, le baisait vite au front en s'ecriant : " Adieu ! " et s'elanait dans l'escalier.

Elle allait rue de la Comedie, chez un coiffeur, se faire arranger ses bandeaux. La nuit tombait ; on allumait le gaz dans la boutique.

Elle entendait la clochette du theatre qui appelait les cabotins a la representation ; et elle voyait, en face, passer des hommes a figure blanche et des femmes en toilette fanee, qui entraient par la porte des coulisses.

Il faisait chaud dans ce petit appartement trop bas, o le poele bourdonnait au milieu des perruques et des pommades. L'odeur des fers, avec ces mains grasses qui lui maniaient la tete, ne tardait pas a l'etourdir, et elle s'endormait un peu sous son peignoir. Souvent le garon, en la coiffant, lui proposait des billets pour le bal masque.

Puis elle s'en allait ! Elle remontait les rues ; elle arrivait a la  Croix rouge  ; elle reprenait ses socques, qu'elle avait caches le matin sous une banquette, et se tassait a sa place parmi les voyageurs impatientes. Quelques-uns descendaient au bas de la cote. Elle restait seule dans la voiture.

A chaque tournant, on apercevait de plus en plus tous les eclairages de la ville qui faisaient une large vapeur lumineuse au-dessus des maisons confondues. Emma se mettait a genoux sur les coussins, et elle egarait ses yeux dans cet eblouissement. Elle sanglotait, appelait Leon, et lui envoyait des paroles tendres et des baisers qui se perdaient au vent.

Il y avait dans la cote un pauvre diable vagabondant avec son baton, tout au milieu des diligences. Un amas de guenilles lui recouvrait les epaules, et un vieux castor defonce, s'arrondissant en cuvette, lui cachait la figure ; mais, quand il le retirait, il decouvrait, a la place des paupieres, deux orbites beantes tout ensanglantees. La chair s'effiloquait par lambeaux rouges ; et il en coulait des liquides qui se figeaient en gales vertes jusqu'au nez, dont les narines noires reniflaient convulsivement. Pour vous parler, il se renversait la tete avec un rire idiot ; -- alors ses prunelles bleuatres, roulant d'un mouvement continu, allaient se cogner, vers les tempes, sur le bord de la plaie vive.

Il chantait une petite chanson en suivant les voitures :

Souvent la chaleur d'un beau jour

Fait rever fillette a l'amour.

Et il y avait dans tout le reste des oiseaux, du soleil et du feuillage.

Quelquefois, il apparaissait tout a coup derriere Emma, tete nue. Elle se retirait avec un cri. Hivert venait le plaisanter. Il l'engageait a prendre une baraque a la foire Saint-Romain, ou bien lui demandait, en riant, comment se portait sa bonne amie.

Souvent, on etait en marche, lorsque son chapeau, d'un mouvement brusque entrait dans la diligence par le vasistas, tandis qu'il se cramponnait, de l'autre bras, sur le marchepied, entre l'eclaboussure des roues. Sa voix, faible d'abord et vagissante, devenait aigu. Elle se trainait dans la nuit, comme l'indistincte lamentation d'une vague detresse ; et, a travers la sonnerie des grelots, le murmure des arbres et le ronflement de la boite creuse, elle avait quelque chose de lointain qui bouleversait Emma. Cela lui descendait au fond de l'ame comme un tourbillon dans un abime, et l'emportait parmi les espaces d'une melancolie sans bornes. Mais Hivert, qui s'apercevait d'un contrepoids, allongeait a l'aveugle de grands coups avec son fouet. La meche le cinglait sur ses plaies, et il tombait dans la boue en poussant un hurlement.

Puis les voyageurs de  l'Hirondelle  finissaient par s'endormir, les uns la bouche ouverte, les autres le menton baisse, s'appuyant sur l'epaule de leur voisin, ou bien le bras passe dans la courroie, tout en oscillant regulierement au branle de la voiture ; et le reflet de la lanterne qui se balanait en dehors, sur la croupe des limoniers, penetrant dans l'interieur par les rideaux de calicot chocolat, posait des ombres sanguinolentes sur tous ces individus immobiles. Emma, ivre de tristesse, grelottait sous ses vetements ; et se sentait de plus en plus froid aux pieds, avec la mort dans l'ame.

Charles, a la maison, l'attendait ;  l'Hirondelle  etait toujours en retard le jeudi. Madame arrivait enfin ! a peine si elle embrassait la petite. Le diner n'etait pas pret, n'importe ! Elle excusait la cuisiniere. Tout maintenant semblait permis a cette fille.

Souvent son mari, remarquant sa paleur, lui demandait si elle ne se trouvait point malade.

-- Non, disait Emma.

-- Mais, repliquait-il, tu es toute drole ce soir ?

-- Eh ! ce n'est rien ! ce n'est rien !

Il y avait meme des jours o, a peine rentree, elle montait dans sa chambre ; et Justin, qui se trouvait la, circulait a pas muets, plus ingenieux a la servir qu'une excellente cameriste. Il plaait les allumettes, le bougeoir, un livre, disposait sa camisole, ouvrait les draps.

-- Allons, disait-elle, c'est bien, va-t'en !

Car il restait debout, les mains pendantes et les yeux ouverts, comme enlace dans les fils innombrables d'une reverie soudaine.

La journee du lendemain etait affreuse, et les suivantes etaient plus intolerables encore par l'impatience qu'avait Emma de ressaisir son bonheur, -- convoitise apre, enflammee d'images connues, et qui, le septieme jour, eclatait tout a l'aise dans les caresses de Leon. Ses ardeurs, a lui, se cachaient sous des expansions d'emerveillement et de reconnaissance. Emma goutait cet amour d'une faon discrete et absorbee, l'entretenait par tous les artifices de sa tendresse, et tremblait un peu qu'il ne se perdit plus tard.

Souvent elle lui disait, avec des douceurs de voix melancolique :

-- Ah ! tu me quitteras, toi ! tu te marieras !... tu seras comme les autres.

Il demandait :

-- Quels autres ?

-- Mais les hommes, enfin, repondait-elle.

Puis, elle ajoutait en le repoussant d'un geste langoureux.

-- Vous etes tous des infames !

Un jour qu'ils causaient philosophiquement des desillusions terrestres, elle vint a dire ( pour experimenter sa jalousie ou cedant peut-etre a un besoin d'epanchement trop fort ) qu'autrefois, avant lui, elle avait aime quelqu'un, " pas comme toi ! " reprit-elle vite, protestant sur la tete de sa fille  qu'il ne s'etait rien passe  .

Le jeune homme la crut, et neanmoins la questionna pour savoir ce  qu'il faisait  .

-- Il etait capitaine de vaisseau, mon ami.

N'etait-ce pas prevenir toute recherche, et en meme temps se poser tres haut, par cette pretendue fascination exercee sur un homme qui devait etre de nature belliqueuse et accoutume a des hommages ?

Le clerc sentit alors l'infimite de sa position ; il envia des epaulettes, des croix, des titres. Tout cela devait lui plaire : il s'en doutait a ses habitudes dispendieuses.

Cependant Emma taisait quantite de ses extravagances, telle que l'envie d'avoir, pour l'amener a Rouen, un tilbury bleu, attele d'un cheval anglais, et conduit par un groom en bottes a revers. C'etait Justin qui lui en avait inspire le caprice, en la suppliant de le prendre chez elle comme valet de chambre ; et, si cette privation n'attenuait pas a chaque rendez-vous le plaisir de l'arrivee, elle augmentait certainement l'amertume du retour.

Souvent lorsqu'ils parlaient ensemble de Paris, elle finissait par murmurer :

-- Ah ! que nous serions bien la pour vivre !

-- Ne sommes-nous pas heureux ? reprenait doucement le jeune homme, en lui passant la main sur ses bandeaux.

-- Oui, c'est vrai, disait-elle, je suis folle ; embrasse-moi !

Elle etait pour son mari plus charmante que jamais, lui faisait des cremes a la pistache et jouait des valses apres diner. Il se trouvait donc le plus fortune des mortels, et Emma vivait sans inquietude, lorsqu'un soir, tout a coup :

-- C'est mademoiselle Lempereur, n'est-ce pas, qui te donne des leons ?

-- Oui.

-- Eh bien, je l'ai vue tantot, reprit Charles, chez madame Liegeard. Je lui ai parle de toi ; elle ne te connait pas.

Ce fut comme un coup de foudre. Cependant elle repliqua d'un air naturel :

-- Ah ! Sans doute, elle aura oublie mon nom ?

-- Mais il y a peut-etre a Rouen, dit le medecin, plusieurs demoiselles Lempereur qui sont maitresses de piano ?

-- C'est possible !

Puis, vivement :

-- J'ai pourtant ses reus, tiens ! regarde.

Et elle alla au secretaire, fouilla tous les tiroirs, confondit tous les papiers et finit si bien par perdre la tete, que Charles l'engagea fort a ne point se donner tant de mal pour ces miserables quittances.

-- Oh ! je les trouverai, dit-elle.

En effet, des le vendredi suivant, Charles, en passant une de ses bottes dans le cabinet noir o l'on serrait ses habits, sentit une feuille de papier entre le cuir et sa chaussette, il la prit et lut :

" Reu, pour trois mois de leons, plus diverses fournitures, la somme de soixante-cinq francs. Felicie Lempereur, professeur de musique. "

-- Comment diable est-ce dans mes bottes ?

-- Ce sera, sans doute, repondit-elle, tombe du vieux carton aux factures, qui est sur le bord de la planche.

A partir de ce moment, son existence ne fut plus qu'un assemblage de mensonges, o elle enveloppait son amour comme dans des voiles, pour le cacher.

C'etait un besoin, une manie, un plaisir, au point que, si elle disait avoir passe, hier par le cote droit d'une rue, il fallait croire qu'elle avait pris par le cote gauche.

Un matin qu'elle venait de partir, selon sa coutume, assez legerement vetue, il tomba de la neige tout a coup ; et comme Charles regardait le temps a la fenetre, il aperut M. Bournisien dans le boc du sieur Tuvache qui le conduisait a Rouen. Alors il descendit confier a l'ecclesiastique un gros chale pour qu'il le remit a Madame, sitot qu'il arriverait a la  Croix rouge  . A peine fut-il a l'auberge que Bournisien demanda o etait la femme du medecin d'Yonville. L'hoteliere repondit qu'elle frequentait fort peu son etablissement. Aussi, le soir, en reconnaissant madame Bovary dans  l'Hirondelle  , le cure lui conta son embarras, sans paraitre, du reste y attacher de l'importance ; car il entama l'eloge d'un predicateur qui pour lors faisait merveille a la cathedrale, et que toutes les dames couraient entendre.

N'importe s'il n'avait point demande d'explications, d'autres plus tard pourraient se montrer moins discrets. Aussi jugea-t-elle utile de descendre chaque fois a la  Croix rouge  , de sorte que les bonnes gens de son village qui la voyaient dans l'escalier ne se doutaient de rien.

Un jour pourtant, M. Lheureux la rencontra qui sortait de  l'hotel de Boulogne  au bras de Leon ; et elle eut peur, s'imaginant qu'il bavarderait. Il n'etait pas si bete.

Mais trois jours apres, il entra dans sa chambre, ferma la porte et dit :

-- J'aurais besoin d'argent.

Elle declara ne pouvoir lui en donner. Lheureux se repandit en gemissements, et rappela toutes les complaisances qu'il avait eues.

En effet, des deux billets souscrits par Charles, Emma jusqu'a present n'en avait paye qu'un seul. Quant au second, le marchand, sur sa priere, avait consenti a le remplacer par deux autres, qui meme avaient ete renouveles a une fort longue echeance. Puis il tira de sa poche une liste de fournitures non soldees, a savoir : les rideaux, le tapis, l'etoffe pour les fauteuils, plusieurs robes et divers articles de toilette, dont la valeur se montait a la somme de deux mille francs environ.

Elle baissa la tete ; il reprit :

-- Mais, si vous n'avez pas d'especes, vous avez  du bien  .

Et il indiqua une mechante masure sise a Barneville, pres d'Aumale, qui ne rapportait pas grand-chose. Cela dependait autrefois d'une petite ferme vendue par M. Bovary pere, car Lheureux savait tout, jusqu'a la contenance d'hectares, avec le nom des voisins.

-- Moi, a votre place, disait-il, je me libererais, et j'aurais encore le surplus de l'argent.

Elle objecta la difficulte d'un acquereur ; il donna l'espoir d'en trouver ; mais elle demanda comment faire pour qu'elle put vendre.

-- N'avez-vous pas la procuration ? repondit-il.

Ce mot lui arriva comme une bouffee d'air frais.

-- Laissez-moi la note, dit Emma.

-- Oh ! ce n'est pas la peine ! reprit Lheureux.

Il revint la semaine suivante, et se vanta d'avoir, apres force demarches, fini par decouvrir un certain Langlois qui, depuis longtemps, guignait la propriete sans faire connaitre son prix.

-- N'importe le prix ! s'ecria-t-elle.

Il fallait attendre, au contraire, tater ce gaillard-la. La chose valait la peine d'un voyage, et, comme elle ne pouvait faire ce voyage, il offrit de se rendre sur les lieux, pour s'aboucher avec Langlois. Une fois revenu, il annona que l'acquereur proposait quatre mille francs. Emma s'epanouit a cette nouvelle.

-- Franchement, ajouta-t-il, c'est bien paye.

Elle toucha la moitie de la somme immediatement, et, quand elle fut pour solder son memoire, le marchand lui dit :

-- Cela me fait de la peine, parole d'honneur, de vous voir vous dessaisir tout d'un coup d'une somme aussi  consequente  que celle-la.

Alors, elle regarda les billets de banque ; et, revant au nombre illimite de rendez-vous que ces deux mille francs representaient :

-- Comment ! comment ! balbutia-t-elle.

-- Oh ! reprit-il en riant d'un air bonhomme, on met tout ce que l'on veut sur les factures. Est-ce que je ne connais pas les menages ?

Et il la considerait fixement, tout en tenant a sa main deux longs papiers qu'il faisait glisser entre ses ongles. Enfin, ouvrant son portefeuille, il etala sur la table quatre billets a ordre, de mille francs chacun.

-- Signez-moi cela, dit-il, et gardez tout.

Elle se recria, scandalisee.

-- Mais, si je vous donne le surplus, repondit effrontement M. Lheureux, n'est-ce pas vous rendre service, a vous ?

Et, prenant une plume, il ecrivit au bas du memoire :

" Reu de madame Bovary quatre mille francs. "

-- Qui vous inquiete, puisque vous toucherez dans six mois l'arriere de votre baraque, et que je vous place l'echeance du dernier billet pour apres le payement ?

Emma s'embarrassait un peu dans ses calculs, et les oreilles lui tintaient comme si des pieces d'or, s'eventrant de leurs sacs, eussent sonne tout autour d'elle sur le parquet. Enfin Lheureux expliqua qu'il avait un sien ami Vinart, banquier a Rouen, lequel allait escompter ces quatre billets, puis il remettrait lui-meme a Madame le surplus de la dette reelle.

Mais au lieu de deux mille francs, il n'en apporta que dix-huit cents, car l'ami Vinart ( comme de  juste  ) en avait preleve deux cents, pour frais de commission et d'escompte.

Puis il reclama negligemment une quittance.

-- Vous comprenez..., dans le commerce..., quelquefois... Et avec la date, s'il vous plait, la date.

Un horizon de fantaisies realisables s'ouvrit alors devant Emma. Elle eut assez de prudence pour mettre en reserve mille ecus, avec quoi furent payes, lorsqu'ils echurent, les trois premiers billets ; mais le quatrieme, par hasard, tomba dans la maison un jeudi, et Charles, bouleverse, attendit patiemment le retour de sa femme pour avoir des explications.

Si elle ne l'avait point instruit de ce billet, c'etait afin de lui epargner des tracas domestiques ; elle s'assit sur ses genoux, le caressa, roucoula, fit une longue enumeration de toutes les choses indispensables prises a credit.

-- Enfin, tu conviendras que, vu la quantite, ce n'est pas trop cher.

Charles, a bout d'idees, bientot eut recours a l'eternel Lheureux, qui jura de calmer les choses, si Monsieur lui signait deux billets, dont l'un de sept cents francs, payable dans trois mois. Pour se mettre en mesure, il ecrivit a sa mere une lettre pathetique. Au lieu d'envoyer la reponse, elle vint elle-meme ; et, quand Emma voulut savoir s'il en avait tire quelque chose :

-- Oui, repondit-il. Mais elle demande a connaitre la facture.

Le lendemain, au point du jour, Emma courut chez M. Lheureux le prier de refaire une autre note, qui ne depassat point mille francs ; car pour montrer celle de quatre mille, il eut fallu dire qu'elle en avait paye les deux tiers, avouer consequemment la vente de l'immeuble, negociation bien conduite par le marchand, et qui ne fut effectivement connue que plus tard. Malgre le prix tres bas de chaque article, madame Bovary mere ne manqua point de trouver la depense exageree.

-- Ne pouvait-on se passer d'un tapis ? Pourquoi avoir renouvele l'etoffe des fauteuils ? De mon temps, on avait dans une maison un seul fauteuil, pour les personnes agees, -- du moins, c'etait comme cela chez ma mere, qui etait une honnete femme, je vous assure.

-- Tout le monde ne peut etre riche ! Aucune fortune ne tient contre le coulage ! Je rougirais de me dorloter comme vous faites ! et pourtant, moi, je suis vieille, j'ai besoin de soins... En voila ! en voila, des ajustements ! des flaflas ! Comment ! de la soie pour doublure, a deux francs !... tandis qu'on trouve du jaconas a dix sous, et meme a huit sous qui fait parfaitement l'affaire.

Emma, renversee sur la causeuse, repliquait le plus tranquillement possible :

-- Eh ! madame, assez ! assez !... .

L'autre continuait a la sermonner, predisant qu'ils finiraient a l'hopital. D'ailleurs, c'etait la faute de Bovary. Heureusement qu'il avait promis d'aneantir cette procuration...

-- Comment ?

-- Ah ! il me l'a jure, reprit la bonne femme.

Emma ouvrit la fenetre, appela Charles, et le pauvre garon fut contraint d'avouer la parole arrachee par sa mere.

Emma disparut, puis rentra vite en lui tendant majestueusement une grosse feuille de papier.

-- Je vous remercie, dit la vieille femme.

Et elle jeta dans le feu la procuration.

Emma se mit a rire d'un rire strident, eclatant, continu : elle avait une attaque de nerfs.

-- Ah ! mon Dieu ! s'ecria Charles. Eh ! tu as tort aussi toi ! tu viens lui faire des scenes !...

Sa mere, en haussant les epaules, pretendait que  tout cela c'etaient des gestes  .

Mais Charles, pour la premiere fois se revoltant, prit la defense de sa femme, si bien que madame Bovary mere voulut s'en aller. Elle partit des le lendemain, et, sur le seuil, comme il essayait a la retenir, elle repliqua :

-- Non, non ! Tu l'aimes mieux que moi, et tu as raison, c'est dans l'ordre. Au reste, tant pis ! tu verras !... Bonne sante !... car je ne suis pas pres, comme tu dis, de venir lui faire des scenes.

Charles n'en resta pas moins fort penaud vis-a-vis d'Emma, celle-ci ne cachant point la rancune qu'elle lui gardait pour avoir manque de confiance ; il fallut bien des prieres avant qu'elle consentit a reprendre sa procuration, et meme il l'accompagna chez M. Guillaumin pour lui en faire faire une seconde, toute pareille.

-- Je comprends cela, dit le notaire ; un homme de science ne peut s'embarrasser aux details pratiques de la vie.

Et Charles se sentit soulage par cette reflexion pateline, qui donnait a sa faiblesse les apparences flatteuses d'une preoccupation superieure.

Quel debordement, le jeudi d'apres, a l'hotel, dans leur chambre, avec Leon ! Elle rit, pleura, chanta, dansa, fit monter des sorbets, voulut fumer des cigarettes, lui parut extravagante, mais adorable, superbe.

Il ne savait pas quelle reaction de tout son etre la poussait davantage a se precipiter sur les jouissances de la vie. Elle devenait irritable, gourmande, et voluptueuse ; et elle se promenait avec lui dans les rues, tete haute, sans peur, disait-elle, de se compromettre. Parfois, cependant, Emma tressaillait a l'idee soudaine de rencontrer Rodolphe ; car il lui semblait, bien qu'ils fussent separes pour toujours, qu'elle n'etait pas completement affranchie de sa dependance.

Un soir, elle ne rentra point a Yonville. Charles en perdait la tete, et la petite Berthe, ne voulant pas se coucher sans sa maman, sanglotait a se rompre la poitrine. Justin etait parti au hasard sur la route. M. Homais en avait quitte sa pharmacie.

Enfin, a onze heures, n'y tenant plus, Charles attela son boc, sauta dedans, fouetta sa bete et arriva vers deux heures du matin a la  Croix rouge  . Personne. Il pensa que le clerc peut-etre l'avait vue ; mais o demeurait-il ? Charles, heureusement, se rappela l'adresse de son patron. Il y courut.

Le jour commenait a paraitre. Il distingua des panonceaux au-dessus d'une porte ; il frappa. Quelqu'un, sans ouvrir, lui cria le renseignement demande, tout en ajoutant force injures contre ceux qui derangeaient le monde pendant la nuit.

La maison que le clerc habitait n'avait ni sonnette, ni marteau, ni portier. Charles donna de grands coups de poing contre les auvents. Un agent de police vint a passer ; alors il eut peur et s'en alla.

-- Je suis fou, se disait-il ; sans doute, on l'aura retenue a diner chez M. Lormeaux.

La famille Lormeaux n'habitait plus Rouen.

-- Elle sera restee a soigner madame Dubreuil. Eh ! madame Dubreuil est morte depuis dix mois !... O est-elle donc ?

Une idee lui vint. Il demanda, dans un cafe,  l'Annuaire  ; et chercha vite le nom de mademoiselle Lempereur, qui demeurait rue de la Renelle-des-Maroquiniers, n 74.

Comme il entrait dans cette rue, Emma parut elle-meme a l'autre bout ; il se jeta sur elle plutot qu'il ne l'embrassa, en s'ecriant :

-- Qui t'a retenue hier ?

-- J'ai ete malade.

-- Et de quoi ?... O ?... Comment ?...

Elle se passa la main sur le front, et repondit :

-- Chez mademoiselle Lempereur.

-- J'en etais sur ! J'y allais.

-- Oh ! ce n'est pas la peine, dit Emma. Elle vient de sortir tout a l'heure ; mais, a l'avenir, tranquillise-toi. Je ne suis pas libre, tu comprends, si je sais que le moindre retard te bouleverse ainsi.

C'etait une maniere de permission qu'elle se donnait de ne point se gener dans ses escapades. Aussi en profita-t-elle tout a son aise, largement. Lorsque l'envie la prenait de voir Leon, elle partait sous n'importe quel pretexte, et, comme il ne l'attendait pas ce jour-la, elle allait le chercher a son etude.

Ce fut un grand bonheur les premieres fois ; mais bientot il ne cacha plus la verite, a savoir : que son patron se plaignait fort de ces derangements.

-- Ah ! bah ! viens donc, disait-elle. Et il s'esquivait.

Elle voulut qu'il se vetit tout en noir et se laissat pousser une pointe au menton, pour ressembler aux portraits de Louis XIII. Elle desira connaitre son logement, le trouva mediocre ; il en rougit, elle n'y prit garde, puis lui conseilla d'acheter des rideaux pareils aux siens, et comme il objectait la depense :

-- Ah ! ah ! tu tiens a tes petits ecus ! dit-elle en riant.

Il fallait que Leon, chaque fois, lui racontat toute sa conduite, depuis le dernier rendez-vous. Elle demanda des vers, des vers pour elle,  une piece d'amour  en son honneur ; jamais il ne put parvenir a trouver la rime du second vers, et il finit par copier un sonnet dans un keepsake.

Ce fut moins par vanite que dans le seul but de lui complaire. Il ne discutait pas ses idees ; il acceptait tous ses gouts ; il devenait sa maitresse plutot qu'elle n'etait la sienne. Elle avait des paroles tendres avec des baisers qui lui emportaient l'ame. O donc avait-elle appris cette corruption, presque immaterielle a force d'etre profonde et dissimulee ?

VI.

Dans les voyages qu'il faisait pour la voir, Leon souvent avait dine chez le pharmacien, et s'etait cru contraint, par politesse, de l'inviter a son tour.

-- Volontiers ! avait repondu M. Homais ; il faut, d'ailleurs, que je me retrempe un peu, car je m'encroute ici. Nous irons au spectacle, au restaurant, nous ferons des folies !

-- Ah bon ami ! murmura tendrement madame Homais, effrayee des perils vagues qu'il se disposait a courir.

-- Eh bien, quoi ? tu trouves que je ne ruine pas assez ma sante a vivre parmi les emanations continuelles de la pharmacie ! Voila, du reste, le caractere des femmes : elles sont jalouses de la Science, puis s'opposent a ce que l'on prenne les plus legitimes distractions. N'importe, comptez sur moi ; un de ces jours, je tombe a Rouen et nous ferons sauter ensemble les  monacos  .

L'apothicaire, autrefois, se fut bien garde d'une telle expression ; mais il donnait maintenant dans un genre folatre et parisien qu'il trouvait du meilleur gout ; et, comme madame Bovary, sa voisine, il interrogeait le clerc curieusement sur les moeurs de la capitale, meme il parlait argot afin d'eblouir... les bourgeois, disant  turne  ,  bazar  ,  chicard  ,  chicandard  ,  Breda-street  , et  Je me la casse  pour : Je m'en vais.

Donc, un jeudi, Emma fut surprise de rencontrer, dans la cuisine du  Lion d'Or  , M. Homais en costume de voyageur, c'est-a-dire couvert d'un vieux manteau qu'on ne lui connaissait pas, tandis qu'il portait d'une main une valise, et, de l'autre, la chanceliere de son etablissement. Il n'avait confie son projet a personne, dans la crainte d'inquieter le public par son absence.

L'idee de revoir les lieux o s'etait passee sa jeunesse l'exaltait sans doute, car tout le long du chemin il n'arreta pas de discourir ; puis, a peine arrive, il sauta vivement de la voiture pour se mettre en quete de Leon ; et le clerc eut beau se debattre, M. Homais l'entraina vers le  grand Cafe de Normandie  , o il entra majestueusement sans retirer son chapeau, estimant fort provincial de se decouvrir dans un endroit public.

Emma attendit Leon trois quarts d'heure. Enfin elle courut a son etude, et, perdue dans toutes sortes de conjectures, l'accusant d'indifference et se reprochant a elle-meme sa faiblesse, elle passa l'apres-midi le front colle contre les carreaux.

Ils etaient encore a deux heures attables l'un devant l'autre. La grande salle se vidait ; le tuyau du poele, en forme de palmier, arrondissait au plafond blanc sa gerbe doree ; et pres d'eux, derriere le vitrage, en plein soleil, un petit jet d'eau gargouillait dans un bassin de marbre o, parmi du cresson et des asperges, trois homards engourdis s'allongeaient jusqu'a des cailles, toutes couchees en pile, sur le flanc.

Homais se delectait. Quoiqu'il se grisat de luxe encore plus que de bonne chere, le vin de Pomard, cependant, lui excitait un peu les facultes, et, lorsque apparut l'omelette au rhum, il exposa sur les femmes des theories immorales. Ce qui le seduisait par-dessus tout, c'etait le  chic  . Il adorait une toilette elegante dans un appartement bien meuble, et, quant aux qualites corporelles, ne detestait pas le morceau.

Leon contemplait la pendule avec desespoir. L'apothicaire buvait, mangeait, parlait.

-- Vous devez etre, dit-il tout a coup, bien prive a Rouen. Du reste, vos amours ne logent pas loin.

Et, comme l'autre rougissait :

-- Allons, soyez franc ! Nierez-vous qu'a Yonville... ?

Le jeune homme balbutia.

-- Chez madame Bovary, vous ne courtisiez point... ?

-- Et qui donc ?

-- La bonne !

Il ne plaisantait pas ; mais, la vanite l'emportant sur toute prudence, Leon, malgre lui, se recria. D'ailleurs, il n'aimait que les femmes brunes.

-- Je vous approuve, dit le pharmacien ; elles ont plus de temperament.

Et se penchant a l'oreille de son ami, il indiqua les symptomes auxquels on reconnaissait qu'une femme avait du temperament. Il se lana meme dans une digression ethnographique : l'Allemande etait vaporeuse, la Franaise libertine, l'Italienne passionnee.


-- Et les negresses ? demanda le clerc.

-- C'est un gout d'artiste, dit Homais. - Garon ! deux demi-tasses !

-- Partons-nous ? reprit a la fin Leon s'impatientant.

--  Yes  .

Mais il voulut, avant de s'en aller, voir le maitre de l'etablissement et lui adressa quelques felicitations.

Alors le jeune homme, pour etre seul, allegua qu'il avait a faire.

-- Ah ! je vous escorte ! dit Homais.

Et, tout en descendant les rues avec lui, il parlait de sa femme, de ses enfants, de leur avenir et de sa pharmacie, racontait en quelle decadence elle etait autrefois, et le point de perfection o il l'avait montee.

Arrive devant  l'hotel de Boulogne  , Leon le quitta brusquement, escalada l'escalier, et trouva sa maitresse en grand emoi.

Au nom du pharmacien, elle s'emporta. Cependant, il accumulait de bonnes raisons ; ce n'etait pas sa faute, ne connaissait-elle pas M. Homais ? pouvait-elle croire qu'il preferat sa compagnie ? Mais elle se detournait ; il la retint ; et, s'affaissant sur les genoux, il lui entoura la taille de ses deux bras, dans une pose langoureuse toute pleine de concupiscence et de supplication.

Elle etait debout ; ses grands yeux enflammes le regardaient serieusement et presque d'une faon terrible. Puis des larmes les obscurcirent, ses paupieres roses s'abaisserent, elle abandonna ses mains, et Leon les portait a sa bouche lorsque parut un domestique, avertissant Monsieur qu'on le demandait.

-- Tu vas revenir ? dit-elle.

-- Oui.

-- Mais quand ?

-- Tout a l'heure.

-- C'est un  truc  , dit le pharmacien en apercevant Leon. J'ai voulu interrompre cette visite qui me paraissait vous contrarier. Allons chez Bridoux prendre un verre de garus.

Leon jura qu'il lui fallait retourner a son etude. Alors l'apothicaire fit des plaisanteries sur les paperasses, la procedure.

-- Laissez donc un peu Cujas et Barthole, que diable ! Qui vous empeche ? Soyez un brave ! Allons chez Bridoux ; vous verrez son chien. C'est tres curieux !

Et comme le clerc s'obstinait toujours :

-- J'y vais aussi. Je lirai un journal en vous attendant, ou je feuilletterai un Code.

Leon, etourdi par la colere d'Emma, le bavardage de M. Homais et peut-etre les pesanteurs du dejeuner, restait indecis et comme sous la fascination du pharmacien qui repetait :

-- Allons chez Bridoux ! c'est a deux pas, rue Malpalu.

Alors, par lachete, par betise, par cet inqualifiable sentiment qui nous entraine aux actions les plus antipathiques, il se laissa conduire chez Bridoux ; et ils le trouverent dans sa petite cour, surveillant trois garons qui haletaient a tourner la grande roue d'une machine pour faire de l'eau de Seltz. Homais leur donna des conseils ; il embrassa Bridoux ; on prit le garus. Vingt fois Leon voulut s'en aller ; mais l'autre l'arretait par le bras en lui disant :

-- Tout a l'heure ! je sors. Nous irons au  Fanal de Rouen  , voir ces messieurs. Je vous presenterai a Thomassin.

Il s'en debarrassa pourtant et courut d'un bond jusqu'a l'hotel. Emma n'y etait plus.

Elle venait de partir, exasperee. Elle le detestait maintenant. Ce manque de parole au rendez-vous lui semblait un outrage, et elle cherchait encore d'autres raisons pour s'en detacher : il etait incapable d'herosme, faible, banal, plus mou qu'une femme, avare d'ailleurs et pusillanime.

Puis, se calmant, elle finit par decouvrir qu'elle l'avait sans doute calomnie. Mais le denigrement de ceux que nous aimons toujours nous en detache quelque peu. Il ne faut pas toucher aux idoles : la dorure en reste aux mains. Ils en vinrent a parler plus souvent de choses indifferentes a leur amour ; et, dans les lettres qu'Emma lui envoyait, il etait question de fleurs, de vers, de la lune et des etoiles, ressources naves d'une passion affaiblie, qui essayait de s'aviver a tous les secours exterieurs. Elle se promettait continuellement, pour son prochain voyage, une felicite profonde ; puis elle s'avouait ne rien sentir d'extraordinaire. Cette deception s'effaait vite sous un espoir nouveau, et Emma revenait a lui plus enflammee, plus avide. Elle se deshabillait brutalement, arrachant le lacet mince de son corset, qui sifflait autour de ses hanches comme une couleuvre qui glisse. Elle allait sur la pointe de ses pieds nus regarder encore une fois si la porte etait fermee, puis elle faisait d'un seul geste tomber ensemble tous ses vetements ; -- et, pale, sans parler, serieuse, elle s'abattait contre sa poitrine, avec un long frisson.

Cependant, il y avait sur ce front couvert de gouttes froides, sur ces levres balbutiantes, dans ces prunelles egarees, dans l'etreinte de ces bras, quelque chose d'extreme, de vague et de lugubre, qui semblait a Leon se glisser entre eux, subtilement, comme pour les separer.

Il n'osait lui faire des questions ; mais, la discernant si experimentee, elle avait du passer, se disait-il, par toutes les epreuves de la souffrance et du plaisir. Ce qui le charmait autrefois l'effrayait un peu maintenant. D'ailleurs, il se revoltait contre l'absorption, chaque jour plus grande de sa personnalite. Il en voulait a Emma de cette victoire permanente. Il s'efforait meme a ne pas la cherir ; puis, au craquement de ses bottines, il se sentait lache, comme les ivrognes a la vue des liqueurs fortes.

Elle ne manquait point, il est vrai, de lui prodiguer toutes sortes d'attentions, depuis les recherches de table jusqu'aux coquetteries du costume et aux langueurs du regard. Elle apportait d'Yonville des roses dans son sein, qu'elle lui jetait a la figure, montrait des inquietudes pour sa sante, lui donnait des conseils sur sa conduite ; et, afin de le retenir davantage, esperant que le ciel peut-etre s'en melerait, elle lui passa autour du cou une medaille de la Vierge. Elle s'informait, comme une mere vertueuse, de ses camarades. Elle lui disait :

-- Ne les vois pas, ne sors pas, ne pense qu'a nous ; aime-moi !

Elle aurait voulu pouvoir surveiller sa vie, et l'idee lui vint de le faire suivre dans les rues. Il y avait toujours, pres de l'hotel, une sorte de vagabond qui accostait les voyageurs et qui ne refuserait pas... Mais sa fierte se revolta.

-- Eh ! tant pis ! qu'il me trompe, que m'importe ! est-ce que j'y tiens ?

Un jour qu'ils s'etaient quittes de bonne heure, et qu'elle s'en revenait seule par le boulevard, elle aperut les murs de son couvent ; alors elle s'assit sur un banc, a l'ombre des ormes. Quel calme dans ce temps-la ! Comme elle enviait les ineffables sentiments d'amour qu'elle tachait, d'apres des livres, de se figurer !

Les premiers mois de son mariage, ses promenades a cheval dans la foret, le Vicomte qui valsait, et Lagardy chantant, tout repassa devant ses yeux... Et Leon lui parut soudain dans le meme eloignement que les autres.

-- Je l'aime pourtant ! se disait-elle.

N'importe ! Elle n'etait pas heureuse, ne l'avait jamais ete. D'o venait donc cette insuffisance de la vie, cette pourriture instantanee des choses o elle s'appuyait ?... Mais, s'il y avait quelque part un etre fort et beau, une nature valeureuse, pleine a la fois d'exaltation et de raffinements, un coeur de poete sous une forme d'ange, lyre aux cordes d'airain, sonnant vers le ciel des epithalames elegiaques, pourquoi, par hasard, ne le trouverait-elle pas ? Oh ! quelle impossibilite ! Rien, d'ailleurs, ne valait la peine d'une recherche ; tout mentait ! Chaque sourire cachait un baillement d'ennui, chaque joie une malediction, tout plaisir son degout, et les meilleurs baisers ne vous laissaient sur la levre qu'une irrealisable envie d'une volupte plus haute.

Un rale metallique se traina dans les airs et quatre coups se firent entendre a la cloche du couvent. Quatre heures ! et il lui semblait qu'elle etait la, sur ce banc, depuis l'eternite. Mais un infini de passions peut tenir dans une minute, comme une foule dans un petit espace. Emma vivait tout occupee des siennes, et ne s'inquietait pas plus de l'argent qu'une archiduchesse.

Une fois pourtant, un homme d'allure chetive, rubicond et chauve, entra chez elle, se declarant envoye par M. Vinart, de Rouen. Il retira les epingles qui fermaient la poche laterale de sa longue redingote verte, les piqua sur sa manche et tendit poliment un papier.

C'etait un billet de sept cents francs, souscrit par elle, et que Lheureux, malgre toutes ses protestations, avait passe a l'ordre de Vinart.

Elle expedia chez lui sa domestique. Il ne pouvait venir.

Alors, l'inconnu, qui etait reste debout, lanant de droite et de gauche des regards curieux que dissimulaient ses gros sourcils blonds, demanda d'un air naf :

-- Quelle reponse apporter a M. Vinart ?

-- Eh bien, repondit Emma, dites-lui... que je n'en ai pas... Ce sera la semaine prochaine... Qu'il attende..., oui, la semaine prochaine.

Et le bonhomme s'en alla sans souffler mot.

Mais, le lendemain, a midi, elle reut un protet ; et la vue du papier timbre, o s'etalait a plusieurs reprises et en gros caracteres : " Maitre Hareng, huissier a Buchy ", l'effraya si fort, qu'elle courut en toute hate chez le marchand d'etoffes.

Elle le trouva dans sa boutique, en train de ficeler un paquet.

-- Serviteur ! dit-il, je suis a vous.

Lheureux n'en continua pas moins sa besogne, aide par une jeune fille de treize ans environ, un peu bossue, et qui lui servait a la fois de commis et de cuisiniere.

Puis, faisant claquer ses sabots sur les planches de la boutique, il monta devant Madame au premier etage, et l'introduisit dans un etroit cabinet, o un gros bureau en bois de sape supportait quelques registres, defendus transversalement par une barre de fer cadenassee. Contre le mur, sous des coupons d'indienne, on entrevoyait un coffre-fort, mais d'une telle dimension, qu'il devait contenir autre chose que des billets et de l'argent. M. Lheureux, en effet, pretait sur gages, et c'est la qu'il avait mis la chaine en or de madame Bovary, avec les boucles d'oreilles du pauvre pere Tellier, qui, enfin contraint de vendre, avait achete a Quincampoix un maigre fonds d'epicerie, o il se mourait de son catarrhe, au milieu de ses chandelles moins jaunes que sa figure.

Lheureux s'assit dans son large fauteuil de paille, en disant :

-- Quoi de neuf ?

-- Tenez.

Et elle lui montra le papier.

-- Eh bien, qu'y puis-je ?

Alors, elle s'emporta, rappelant la parole qu'il avait donnee de ne pas faire circuler ses billets ; il en convenait.

-- Mais j'ai ete force moi-meme, j'avais le couteau sur la gorge.

-- Et que va-t-il arriver, maintenant ? reprit-elle.

-- Oh ! c'est bien simple : un jugement du tribunal, et puis la saisie... ;  bernique  !

Emma se retenait pour ne pas le battre. Elle lui demanda doucement s'il n'y avait pas moyen de calmer M. Vinart.

-- Ah bien, oui ! calmer Vinart ; vous ne le connaissez guere ; il est plus feroce qu'un Arabe.

Pourtant il fallait que M. Lheureux s'en melat.

-- Ecoutez donc ! il me semble que, jusqu'a present, j'ai ete assez bon pour vous.

Et, deployant un de ses registres :

-- Tenez !

Puis, remontant la page avec son doigt :

-- Voyons..., voyons... Le 3 aout, deux cents francs... Au 17 juin, cent cinquante... 23 mars, quarante-six... En avril.

Il s'arreta, comme craignant de faire quelque sottise.

-- Et je ne dis rien des billets souscrits par Monsieur, un de sept cents francs, un autre de trois cents ! Quant a vos petits acomptes, aux interets, a n'en finit pas, on s'y embrouille. Je ne m'en mele plus !

Elle pleurait, elle l'appela meme " son bon monsieur Lheureux " . Mais il se rejetait toujours sur ce " matin de Vinart " . D'ailleurs, il n'avait pas un centime, personne a present ne le payait, on lui mangeait la laine sur le dos, un pauvre boutiquier comme lui ne pouvait faire d'avances.

Emma se taisait ; et M. Lheureux, qui mordillonnait les barbes d'une plume, sans doute s'inquieta de son silence, car il reprit. :

-- Au moins, si un de ces jours j'avais quelques rentrees... je pourrais...

-- Du reste, dit-elle, des que l'arriere de Barneville...

-- Comment ?...

Et, en apprenant que Langlois n'avait pas encore paye, il parut fort surpris. Puis, d'une voix mielleuse :

-- Et nous convenons, dites-vous... ?

-- Oh ! de ce que vous voudrez !

Alors, il ferma les yeux pour reflechir, ecrivit quelques chiffres, et, declarant qu'il aurait grand mal, que la chose etait scabreuse et qu'il se  saignait  , il dicta quatre billets de deux cent cinquante francs, chacun, espaces les uns des autres a un mois d'echeance.

-- Pourvu que Vinart veuille m'entendre ! Du reste c'est convenu, je ne lanterne pas, je suis rond comme une pomme.

Ensuite il lui montra negligemment plusieurs marchandises nouvelles, mais dont pas une, dans son opinion, n'etait digne de Madame.

-- Quand je pense que voila une robe a sept sous le metre, et certifiee bon teint ! Ils gobent cela pourtant ! On ne leur conte pas ce qui en est, vous pensez bien, voulant par cet aveu de coquinerie envers les autres la convaincre tout a fait de sa probite.

Puis il la rappela, pour lui montrer trois aunes de guipure qu'il avait trouvees dernierement " dans une  vendue  "

-- Est-ce beau ! disait Lheureux ; on s'en sert beaucoup maintenant, comme tetes de fauteuils, c'est le genre.

Et, plus prompt qu'un escamoteur, il enveloppa la guipure de papier bleu et la mit dans les mains d'Emma.

-- Au moins, que je sache... ?

-- Ah ! plus tard, reprit-il en lui tournant les talons.

Des le soir, elle pressa Bovary d'ecrire a sa mere pour qu'elle leur envoyat bien vite tout l'arriere de l'heritage. La belle-mere repondit n'avoir plus rien ; la liquidation etait close, et il leur restait, outre Barneville, six cents livres de rente, qu'elle leur servirait exactement.

Alors Madame expedia des factures chez deux ou trois clients, et bientot usa largement de ce moyen, qui lui reussissait. Elle avait toujours soin d'ajouter en post-scriptum : " N'en parlez pas a mon mari, vous savez comme il est fier... Excusez-moi... Votre servante... " Il y eut quelques reclamations ; elle les intercepta.

Pour se faire de l'argent, elle se mit a vendre ses vieux gants, ses vieux chapeaux, la vieille ferraille ; et elle marchandait avec rapacite, -- son sang de paysanne la poussant au gain. Puis, dans ses voyages a la ville, elle brocanterait des babioles, que M. Lheureux, a defaut d'autres, lui prendrait certainement. Elle s'acheta des plumes d'autruche, de la porcelaine chinoise et des bahuts ; elle empruntait a Felicite, a madame Lefranois, a l'hoteliere de la  Croix rouge  , a tout le monde, n'importe o. Avec l'argent qu'elle reut enfin de Barneville, elle paya deux billets ; les quinze cents autres francs s'ecoulerent. Elle s'engagea de nouveau, et toujours ainsi !

Parfois, il est vrai, elle tachait de faire des calculs ; mais elle decouvrait des choses si exorbitantes, qu'elle n'y pouvait croire. Alors elle recommenait, s'embrouillait vite, plantait tout la et n'y pensait plus.

La maison etait bien triste, maintenant ! On en voyait sortir les fournisseurs avec des figures furieuses. Il y avait des mouchoirs trainant sur les fourneaux ; et la petite Berthe, au grand scandale de madame Homais, portait des bas perces. Si Charles, timidement, hasardait une observation, elle repondait avec brutalite que ce n'etait point sa faute !

Pourquoi ces emportements ? Il expliquait tout par son ancienne maladie nerveuse ; et, se reprochant d'avoir pris pour des defauts ses infirmites, il s'accusait d'egosme, avait envie de courir l'embrasser.

-- Oh ! non, se disait-il, je l'ennuierais !

Et il restait.

Apres le diner, il se promenait seul dans le jardin ; il prenait la petite Berthe sur ses genoux, et, deployant son journal de medecine, essayait de lui apprendre a lire. L'enfant, qui n'etudiait jamais, ne tardait pas a ouvrir de grands yeux tristes et se mettait a pleurer. Alors il la consolait ; il allait lui chercher de l'eau dans l'arrosoir pour faire des rivieres sur le sable, ou cassait les branches des troenes pour planter des arbres dans les plates-bandes, ce qui gatait peu le jardin, tout encombre de longues herbes ; on devait tant de journees a Lestiboudois ! Puis l'enfant avait froid et demandait sa mere.

-- Appelle ta bonne, disait Charles. Tu sais bien, ma petite, que ta maman ne veut pas qu'on la derange.

L'automne commenait et deja les feuilles tombaient, -- comme il y a deux ans, lorsqu'elle etait malade ! --Quand donc tout cela finira-t-il !... Et il continuait a marcher, les deux mains derriere le dos.

Madame etait dans sa chambre. On n'y montait pas. Elle restait la tout le long du jour, engourdie, a peine vetue, et, de temps a autre, faisant fumer des pastilles du serail qu'elle avait achetees a Rouen, dans la boutique d'un Algerien. Pour ne pas avoir la nuit aupres d'elle, cet homme etendu qui dormait, elle finit, a force de grimaces, par le releguer au second etage ; et elle lisait jusqu'au matin des livres extravagants o il y avait des tableaux orgiaques avec des situations sanglantes. Souvent une terreur la prenait, elle poussait un cri, Charles accourait.

-- Ah ! va-t'en ! disait-elle.

Ou, d'autres fois, brulee plus fort par cette flamme intime que l'adultere avivait, haletante, emue, tout en desir, elle ouvrait sa fenetre, aspirait l'air froid, eparpillait au vent sa chevelure trop lourde, et, regardant les etoiles, souhaitait des amours de prince. Elle pensait a lui, a Leon. Elle eut alors tout donne pour un seul de ces rendez-vous, qui la rassasiaient.

C'etait ses jours de gala. Elle les voulait splendides ! et, lorsqu'il ne pouvait payer seul la depense, elle completait le surplus liberalement, ce qui arrivait a peu pres toutes les fois. Il essaya de lui faire comprendre qu'ils seraient aussi bien ailleurs, dans quelque hotel plus modeste ; mais elle trouva des objections.

Un jour, elle tira de son sac six petites cuillers en vermeil ( c'etait le cadeau de noces du pere Rouault ) , en le priant d'aller immediatement porter cela, pour elle, au mont-de-piete ; et Leon obeit, bien que cette demarche lui deplut. Il avait peur de se compromettre.

Puis, en y reflechissant, il trouva que sa maitresse prenait des allures etranges, et qu'on n'avait peut-etre pas tort de vouloir l'en detacher.

En effet, quelqu'un avait envoye a sa mere une longue lettre anonyme, pour la prevenir qu'il se perdait avec  une femme mariee  ; et aussitot la bonne dame, entrevoyant l'eternel epouvantail des familles, c'est-a-dire la vague creature pernicieuse, la sirene, le monstre, qui habite fantastiquement les profondeurs de l'amour, ecrivit a maitre Dubocage son patron, lequel fut parfait dans cette affaire. Il le tint durant trois quarts d'heure, voulant lui dessiller les yeux, l'avertir du gouffre. Une telle intrigue nuirait plus tard a son etablissement. Il le supplia de rompre, et, s'il ne faisait ce sacrifice dans son propre interet, qu'il le fit au moins pour lui, Dubocage !

Leon enfin avait jure de ne plus revoir Emma ; et il se reprochait de n'avoir pas tenu sa parole, considerant tout ce que cette femme pourrait encore lui attirer d'embarras et de discours, sans compter les plaisanteries de ses camarades, qui se debitaient le matin, autour du poele. D'ailleurs, il allait devenir premier clerc : c'etait le moment d'etre serieux. Aussi renonait-il a la flute, aux sentiments exaltes, a l'imagination ; -- car tout bourgeois, dans l'echauffement de sa jeunesse, ne fut-ce qu'un jour, une minute, s'est cru capable d'immenses passions, de hautes entreprises. Le plus mediocre libertin a reve des sultanes ; chaque notaire porte en soi les debris d'un poete.

Il s'ennuyait maintenant lorsque Emma, tout a coup, sanglotait sur sa poitrine ; et son coeur, comme les gens qui ne peuvent endurer qu'une certaine dose de musique, s'assoupissait d'indifference au vacarme d'un amour dont il ne distinguait plus les delicatesses.

Ils se connaissaient trop pour avoir ces ebahissements de la possession qui en centuplent la joie. Elle etait aussi degoutee de lui qu'il etait fatigue d'elle. Emma retrouvait dans l'adultere toutes les platitudes du mariage.

Mais comment pouvoir s'en debarrasser ? Puis, elle avait beau se sentir humiliee de la bassesse d'un tel bonheur, elle y tenait par habitude ou par corruption ; et, chaque jour, elle s'y acharnait davantage, tarissant toute felicite a la vouloir trop grande. Elle accusait Leon de ses espoirs deus, comme s'il l'avait trahie ; et meme elle souhaitait une catastrophe qui amenat leur separation, puisqu'elle n'avait pas le courage de s'y decider.

Elle n'en continuait pas moins a lui ecrire des lettres amoureuses, en vertu de cette idee, qu'une femme doit toujours ecrire a son amant.

Mais, en ecrivant, elle percevait un autre homme, un fantome fait de ses plus ardents souvenirs, de ses lectures les plus belles, de ses convoitises les plus fortes ; et il devenait a la fin si veritable, et accessible, qu'elle en palpitait emerveillee, sans pouvoir neanmoins le nettement imaginer, tant il se perdait, comme un dieu, sous l'abondance de ses attributs. Il habitait la contree bleuatre o les echelles de soie se balancent a des balcons, sous le souffle des fleurs, dans la clarte de la lune. Elle le sentait pres d'elle, il allait venir et l'enleverait tout entiere dans un baiser. Ensuite elle retombait a plat, brisee ; car ces elans d'amour vague la fatiguaient plus que de grandes debauches.

Elle eprouvait maintenant une courbature incessante et universelle. Souvent meme, Emma recevait des assignations, du papier timbre qu'elle regardait a peine. Elle aurait voulu ne plus vivre, ou continuellement dormir.

Le jour de la mi-careme, elle ne rentra pas a Yonville ; elle alla le soir au bal masque. Elle mit un pantalon de velours et des bas rouges, avec une perruque a catogan et un lampion sur l'oreille. Elle sauta toute la nuit au son furieux des trombones ; on faisait cercle autour d'elle ; et elle se trouva le matin sur le peristyle du theatre parmi cinq ou six masques, debardeuses et matelots, des camarades de Leon, qui parlaient d'aller souper.

Les cafes d'alentour etaient pleins. Ils aviserent sur le port un restaurant des plus mediocres, dont le maitre leur ouvrit, au quatrieme etage, une petite chambre.

Les hommes chuchoterent dans un coin, sans doute se consultant sur la depense. Il y avait un clerc, deux carabins et un commis : quelle societe pour elle ! Quant aux femmes Emma s'aperut vite, au timbre de leurs voix, qu'elles devaient etre, presque toutes, du dernier rang. Elle eut peur alors, recula sa chaise et baissa les yeux.

Les autres se mirent a manger. Elle ne mangea pas ; elle avait le front en feu, des picotements aux paupieres et un froid de glace a la peau. Elle sentait dans sa tete le plancher du bal, rebondissant encore sous la pulsation rythmique des mille pieds qui dansaient. Puis, l'odeur du punch avec la fumee des cigares l'etourdit. Elle s'evanouissait ; on la porta devant la fenetre.

Le jour commenait a se lever, et une grande tache de couleur pourpre s'elargissait dans le ciel pale, du cote de Sainte-Catherine. La riviere livide frissonnait au vent ; il n'y avait personne sur les ponts ; les reverberes s'eteignaient.

Elle se ranima cependant, et vint a penser a Berthe, qui dormait la-bas, dans la chambre de sa bonne. Mais une charrette pleine de longs rubans de fer passa, en jetant contre le mur des maisons une vibration metallique assourdissante.

Elle s'esquiva brusquement, se debarrassa de son costume, dit a Leon qu'il lui fallait s'en retourner, et enfin resta seule a l'hotel de  Boulogne  . Tout et elle-meme lui etaient insupportables. Elle aurait voulu, s'echappant comme un oiseau, aller se rajeunir quelque part, bien loin, dans les espaces immacules.

Elle sortit, elle traversa le boulevard, la place Cauchoise et le faubourg, jusqu'a une rue decouverte qui dominait des jardins. Elle marchait vite, le grand air la calmait : et peu a peu les figures de la foule, les masques, les quadrilles, les lustres, le souper, ces femmes, tout disparaissait comme des brumes emportees. Puis, revenue a la  Croix rouge  , elle se jeta sur son lit, dans la petite chambre du second, o il y avait des images de la  Tour de Nesle  . A quatre heures du soir, Hivert la reveilla.

En rentrant chez elle, Felicite lui montra derriere la pendule un papier gris. Elle lut :

" En vertu de la grosse, en forme executoire d'un jugement... "

Quel jugement ? La veille, en effet, on avait apporte un autre papier qu'elle ne connaissait pas ; aussi fut-elle stupefaite de ces mots :

" Commandement, de par le roi, la loi et justice, a madame Bovary... "

Alors, sautant plusieurs lignes, elle aperut :

" Dans vingt-quatre heures pour tout delai. " -- Quoi donc ? " Payer la somme totale de huit mille francs. " Et meme, il y avait plus bas : " Elle y sera contrainte par toute voie de droit, et notamment par la saisie executoire de ses meubles et effets. "


Que faire ?... C'etait dans vingt-quatre heures ; demain ! Lheureux, pensa-t-elle, voulait sans doute l'effrayer encore ; car elle devina du coup toutes ses manoeuvres, le but de ses complaisances. Ce qui la rassurait, c'etait l'exageration meme de la somme.

Cependant, a force d'acheter, de ne pas payer, d'emprunter, de souscrire des billets, puis de renouveler ces billets, qui s'enflaient a chaque echeance nouvelle, elle avait fini par preparer au sieur Lheureux un capital, qu'il attendait impatiemment pour ses speculations.

Elle se presenta chez lui d'un air degage.

-- Vous savez ce qui m'arrive ? C'est une plaisanterie, sans doute !

-- Non.

-- Comment cela ?

Il se detourna lentement, et lui dit en se croisant les bras :

-- Pensiez-vous, ma petite dame, que j'allais, jusqu'a la consommation des siecles, etre votre fournisseur et banquier pour l'amour de Dieu ? Il faut bien que je rentre dans mes debourses, soyons justes !

Elle se recria sur la dette.

-- Ah ! tant pis ! le tribunal l'a reconnue ! Il y a jugement ! On vous l'a signifie ! D'ailleurs, ce n'est pas moi, c'est Vinart.

-- Est-ce que vous ne pourriez... ?

-- Oh ! rien du tout.

-- Mais..., cependant..., raisonnons.

Et elle battit la campagne ; elle n'avait rien su... c'etait une surprise...

-- A qui la faute ? dit Lheureux en la saluant ironiquement. Tandis que je suis, moi, a bucher comme un negre, vous vous repassez du bon temps.

-- Ah ! pas de morale !

-- a ne nuit jamais, repliqua-t-il.

Elle fut lache, elle le supplia ; et meme elle appuya sa jolie main blanche et longue sur les genoux du marchand.

-- Laissez-moi donc ! On dirait que vous voulez me seduire !

-- Vous etes un miserable ! s'ecria-t-elle.

-- Oh ! oh ! comme vous y allez ! reprit-il en riant.

-- Je ferai savoir qui vous etes. Je dirai a mon mari...

-- Eh bien ! moi, je lui montrerai quelque chose a votre mari !

Et Lheureux tira de son coffre-fort le reu de dix-huit cents francs, qu'elle lui avait donne lors de l'escompte Vinart.

-- Croyez-vous, ajouta-t-il, qu'il ne comprenne pas votre petit vol, ce pauvre cher homme ?

Elle s'affaissa, plus assommee qu'elle n'eut ete par un coup de massue. Il se promenait depuis la fenetre jusqu'au bureau, tout en repetant :

-- Ah ! je lui montrerai bien... je lui montrerai bien...

Ensuite il se rapprocha d'elle, et, d'une voix douce :

-- Ce n'est pas amusant, je le sais ; personne, apres tout, n'en est mort, et, puisque c'est le seul moyen qui vous reste de me rendre mon argent...

-- Mais o en trouverai-je ? dit Emma en se tordant les bras.

-- Ah bah ! quand on a comme vous des amis ! Et il la regardait d'une faon si perspicace et si terrible, qu'elle en frissonna jusqu'aux entrailles.

-- Je vous promets, dit-elle, je signerai...

-- J'en ai assez, de vos signatures !

-- Je vendrai encore...

-- Allons donc ! fit-il en haussant les epaules, vous n'avez plus rien.

Et il cria dans le judas qui s'ouvrait sur la boutique :

-- Annette ! n'oublie pas les trois coupons du n14.

La servante parut ; Emma comprit et demanda " ce qu'il faudrait d'argent pour arreter toutes les poursuites " .

-- Il est trop tard !

-- Mais si je vous apportais plusieurs mille francs, le quart de la somme, le tiers, presque tout ?

-- Eh ! non, c'est inutile !

Il la poussait doucement vers l'escalier.

-- Je vous en conjure, monsieur Lheureux, quelques jours encore !

Elle sanglotait.

-- Allons, bon ! des larmes !

-- Vous me desesperez !

-- Je m'en moque pas mal ! dit-il en refermant la porte.

VII.

Elle fut stoque, le lendemain, lorsque Maitre Hareng, l'huissier, avec deux temoins, se presenta chez elle pour faire le proces-verbal de la saisie.

Ils commencerent par le cabinet de Bovary et n'inscrivirent point la tete phrenologique, qui fut consideree comme instrument  de sa profession  ; mais ils compterent dans la cuisine les plats, les marmites, les chaises, les flambeaux, et, dans sa chambre a coucher, toutes les babioles de l'etagere. Ils examinerent ses robes, le linge, le cabinet de toilette ; et son existence, jusque dans ses recoins les plus intimes, fut, comme un cadavre que l'on autopsie, etalee tout du long aux regards de ces trois hommes.

Maitre Hareng, boutonne dans un mince habit noir, en cravate blanche, et portant des sous-pieds fort tendus, repetait de temps a autre :

-- Vous permettez, madame ? vous permettez ?

Souvent, il faisait des exclamations :

-- Charmant !... fort joli !

Puis il se remettait a ecrire, trempant sa plume dans l'encrier de corne qu'il tenait de la main gauche.

Quand ils en eurent fini avec les appartements, ils monterent au grenier.

Elle y gardait un pupitre o etaient enfermees les lettres de Rodolphe. Il fallut l'ouvrir.

-- Ah ! une correspondance ! dit maitre Hareng avec un sourire discret. Mais, permettez ! car je dois m'assurer si la boite ne contient pas autre chose.

Et il inclina les papiers, legerement, comme pour en faire tomber des napoleons. Alors l'indignation la prit, a voir cette grosse main, aux doigts rouges et mous comme des limaces, qui se posait sur ces pages o son coeur avait battu.

Ils partirent enfin ! Felicite rentra. Elle l'avait envoyee aux aguets pour detourner Bovary ; et elles installerent vivement sous les toits le gardien de la saisie, qui jura de s'y tenir.

Charles, pendant la soiree, lui parut soucieux. Emma l'epiait d'un regard plein d'angoisse, croyant apercevoir dans les rides de son visage des accusations. Puis, quand ses yeux se reportaient sur la cheminee garnie d'ecrans chinois, sur les larges rideaux, sur les fauteuils, sur toutes ces choses enfin qui avaient adouci l'amertume de sa vie, un remords la prenait, ou plutot un regret immense et qui irritait la passion, loin de l'aneantir. Charles tisonnait avec placidite, les deux pieds sur les chenets.

Il y eut un moment o le gardien, sans doute s'ennuyant dans sa cachette, fit un peu de bruit.

-- On marche la-haut ? dit Charles.

-- Non ! reprit-elle, c'est une lucarne restee ouverte que le vent remue.

Elle partit pour Rouen, le lendemain dimanche, afin d'aller chez tous les banquiers dont elle connaissait le nom. Ils etaient a la campagne ou en voyage. Elle ne se rebuta pas, et ceux qu'elle put rencontrer, elle leur demandait de l'argent, protestant qu'il lui en fallait, qu'elle le rendrait. Quelques-uns lui rirent au nez ; tous refuserent.

A deux heures, elle courut chez Leon, frappa contre sa porte. On n'ouvrit pas. Enfin il parut.

-- Qui t'amene ?

-- Cela te derange !

-- Non..., mais...

Et il avoua que le proprietaire n'aimait point que l'on reut " des femmes " .

-- J'ai a te parler, reprit-elle.

Alors il atteignit sa clef. Elle l'arreta.

-- Oh ! non, la-bas, chez nous.

Et ils allerent dans leur chambre, a l'hotel de  Boulogne  .

Elle but en arrivant un grand verre d'eau. Elle etait tres pale. Elle lui dit :

-- Leon, tu vas me rendre un service.

Et, le secouant par ses deux mains, qu'elle serrait etroitement, elle ajouta :

-- Ecoute, j'ai besoin de huit mille francs !

-- Mais tu es folle !

-- Pas encore !

Et, aussitot, racontant l'histoire de la saisie, elle lui exposa sa detresse ; car Charles ignorait tout : sa belle-mere la detestait, le pere Rouault ne pouvait rien ; mais lui, Leon, il allait se mettre en course pour trouver cette indispensable somme...

-- Comment veux-tu... ?

-- Quel lache tu fais ! s'ecria-t-elle.

Alors il dit betement :

-- Tu t'exageres le mal. Peut-etre qu'avec un millier d'ecus ton bonhomme se calmerait.

Raison de plus pour tenter quelque demarche ; il n'etait pas possible que l'on ne decouvrit point trois mille francs. D'ailleurs, Leon pouvait s'engager a sa place.

-- Va ! essaye ! il le faut ! cours !... Oh ! tache ! tache ! je t'aimerai bien !

Il sortit, revint au bout d'une heure, et dit avec une figure solennelle :

-- J'ai ete chez trois personnes... inutilement !

Puis ils resterent assis l'un en face de l'autre, aux deux coins de la cheminee, immobiles, sans parler. Emma haussait les epaules tout en trepignant. Il l'entendit qui murmurait :

-- Si j'etais a ta place, moi, j'en trouverais bien !

-- O donc ?

-- A ton etude !

Et elle le regarda.

Une hardiesse infernale s'echappait de ses prunelles enflammees, et les paupieres se rapprochaient d'une faon lascive et encourageante ; -- si bien que le jeune homme se sentit faiblir sous la muette volonte de cette femme qui lui conseillait un crime. Alors il eut peur, et, pour eviter tout eclaircissement, il se frappa le front en s'ecriant :

-- Morel doit revenir cette nuit ! Il ne me refusera pas, j'espere ( c'etait un de ses amis, le fils d'un negociant fort riche ) , et je t'apporterai cela demain, ajouta-t-il.

Emma n'eut point l'air d'accueillir cet espoir avec autant de joie qu'il l'avait imagine. Souponnait-elle le mensonge ? Il reprit en rougissant :

-- Pourtant, si tu ne me voyais pas a trois heures, ne m'attends plus, ma cherie. Il faut que je m'en aille, excuse-moi. Adieu !

Il serra sa main, mais il la sentit tout inerte. Emma n'avait plus la force d'aucun sentiment.

Quatre heures sonnerent ; et elle se leva pour s'en retourner a Yonville, obeissant comme un automate a l'impulsion des habitudes.

Il faisait beau ; c'etait un de ces jours du mois de mars clairs et apres, o le soleil reluit dans un ciel tout blanc. Des Rouennais endimanches se promenaient d'un air heureux. Elle arriva sur la place du Parvis. On sortait des vepres ; la foule s'ecoulait par les trois portails, comme un fleuve par les trois arches d'un pont, et, au milieu, plus immobile qu'un roc, se tenait le Suisse.

Alors elle se rappela ce jour o, tout anxieuse et pleine d'esperances, elle etait entree sous cette grande nef qui s'etendait devant elle moins profonde que son amour ; et elle continua de marcher, en pleurant sous son voile, etourdie, chancelante, pres de defaillir.

-- Gare ! cria une voix sortant d'une porte cochere qui s'ouvrait.

Elle s'arreta pour laisser passer un cheval noir, piaffant dans les brancards d'un tilbury que conduisait un gentleman en fourrure de zibeline. Qui etait-ce donc ? Elle le connaissait... La voiture s'elana et disparut.

Mais c'etait lui, le vicomte ! Elle se detourna ; la rue etait deserte. Et elle fut si accablee, si triste, qu'elle s'appuya contre un mur pour ne pas tomber.

Puis elle pensa qu'elle s'etait trompee. Au reste, elle n'en savait rien. Tout, en elle-meme et au-dehors, l'abandonnait. Elle se sentait perdue, roulant au hasard dans des abimes indefinissables ; et ce fut presque avec joie qu'elle aperut, en arrivant a la  Croix rouge  , ce bon Homais qui regardait charger sur  l'Hirondelle  une grande boite pleine de provisions pharmaceutiques ; il tenait a sa main, dans un foulard, six  cheminots  pour son epouse.

Madame Homais aimait beaucoup ces petits pains lourds, en forme de turban, que l'on mange dans le careme avec du beurre sale : dernier echantillon des nourritures gothiques, qui remonte peut-etre au siecle des croisades, et dont les robustes Normands s'emplissaient autrefois, croyant voir sur la table, a la lueur des torches jaunes, entre les brocs d'hypocras et les gigantesques charcuteries, des tetes de Sarrasins a devorer. La femme de l'apothicaire les croquait comme eux, heroquement, malgre sa detestable dentition ; aussi, toutes les fois que M. Homais faisait un voyage a la ville, il ne manquait pas de lui en rapporter, qu'il prenait toujours chez le grand faiseur, rue Massacre.

-- Charme de vous voir ! dit-il en offrant la main a Emma pour l'aider a monter dans l'Hirondelle.

Puis il suspendit les  cheminots  aux lanieres du filet, et resta nu-tete et les bras croises, dans une attitude pensive et napoleonienne.

Mais, quand l'aveugle, comme d'habitude, apparut au bas de la cote, il s'ecria :

-- Je ne comprends pas que l'autorite tolere encore de si coupables industries ! On devrait enfermer ces malheureux, que l'on forcerait a quelque travail. Le Progres, ma parole d'honneur, marche a pas de tortue ! Nous pataugeons en pleine barbarie !

L'aveugle tendait son chapeau, qui ballottait au bord de la portiere, comme une poche de la tapisserie declouee.

-- Voila, dit le pharmacien, une affection scrofuleuse ! Et, bien qu'il connut ce pauvre diable, il feignit de le voir pour la premiere fois, murmura les mots de  cornee  ,  cornee opaque  ,  sclerotique  ,  facies  , puis lui demanda d'un ton paterne :

-- Y a-t-il longtemps, mon ami, que tu as cette epouvantable infirmite ? Au lieu de t'enivrer au cabaret, tu ferais mieux de suivre un regime.

Il l'engageait a prendre de bon vin, de bonne biere, de bons rotis. L'aveugle continuait sa chanson ; il paraissait, d'ailleurs, presque idiot. Enfin, M. Homais ouvrit sa bourse.

-- Tiens, voila un sou, rends-moi deux liards : et n'oublie pas mes recommandations, tu t'en trouveras bien.

Hivert se permit tout haut quelque doute sur leur efficacite. Mais l'apothicaire certifia qu'il le guerirait lui-meme, avec une pommade antiphlogistique de sa composition, et il donna son adresse :

-- M. Homais, pres des halles, suffisamment connu.

-- Eh bien ! pour la peine, dit Hivert, tu vas nous  montrer la comedie  .

L'aveugle s'affaissa sur ses jarrets, et, la tete renversee, tout en roulant ses yeux verdatres et tirant la langue, il se frottait l'estomac a deux mains, tandis qu'il poussait une sorte de hurlement sourd, comme un chien affame.

Emma, prise de degout, lui envoya, par-dessus l'epaule, une piece de cinq francs. C'etait toute sa fortune. Il lui semblait beau de la jeter ainsi.

La voiture etait repartie, quand, soudain, M. Homais se pencha en dehors du vasistas et cria :

-- Pas de farineux ni de laitage ! Porter de la laine sur la peau et exposer les parties malades a la fumee de baies de genievre !

Le spectacle des objets connus qui defilaient devant ses yeux peu a peu detournait Emma de sa douleur presente. Une intolerable fatigue l'accablait, et elle arriva chez elle hebetee, decouragee, presque endormie.

-- Advienne que pourra ! se disait-elle.

Et puis, qui sait ? pourquoi, d'un moment a l'autre, ne surgirait-il pas un evenement extraordinaire ? Lheureux meme pouvait mourir.

Elle fut a neuf heures du matin, reveillee par un bruit de voix sur la place. Il y avait un attroupement autour des halles pour lire une grande affiche collee contre un des poteaux, et elle vit Justin qui montait sur une borne et qui dechirait l'affiche. Mais, a ce moment, le garde champetre lui posa la main sur le collet. M. Homais sortit de la pharmacie, et la mere Lefranois, au milieu de la foule, avait l'air de perorer.

-- Madame ! madame ! s'ecria Felicite en entrant, c'est une abomination !

Et la pauvre fille, emue, lui tendit un papier jaune qu'elle venait d'arracher a la porte. Emma lut d'un clin d'oeil que tout son mobilier etait a vendre.

Alors elles se considererent silencieusement. Elles n'avaient, la servante et la maitresse, aucun secret l'une pour l'autre. Enfin Felicite soupira :

-- Si j'etais de vous, madame, j'irais chez M. Guillaumin.

-- Tu crois ?

Et cette interrogation voulait dire :

-- Toi qui connais la maison par le domestique, est-ce que le maitre quelquefois aurait parle de moi ?

-- Oui, allez-y, vous ferez bien.

Elle s'habilla, mit sa robe noire avec sa capote a grains de jais ; et, pour qu'on ne la vit pas ( il y avait toujours beaucoup de monde sur la place ) , elle prit en dehors du village, par le sentier au bord de l'eau.

Elle arriva tout essoufflee devant la grille du notaire ; le ciel etait sombre et un peu de neige tombait.

Au bruit de la sonnette, Theodore, en gilet rouge, parut sur le perron ; il vint lui ouvrir presque familierement, comme a une connaissance, et l'introduisit dans la salle a manger.

Un large poele de porcelaine bourdonnait sous un cactus qui emplissait la niche, et, dans des cadres de bois noir, contre la tenture de papier de chene, il y avait la  Esmeralda  de Steuben, avec la  Putiphar  de Schopin. La table servie, deux rechauds d'argent, le bouton des portes en cristal, le parquet et les meubles, tout reluisait d'une proprete meticuleuse, anglaise ; les carreaux etaient decores, a chaque angle, par des verres de couleur.

-- Voila une salle a manger, pensait Emma, comme il m'en faudrait une.

Le notaire entra, serrant du bras gauche contre son corps sa robe de chambre a palmes, tandis qu'il otait et remettait vite de l'autre main sa toque de velours marron, pretentieusement posee sur le cote droit, o retombaient les bouts de trois meches blondes qui, prises a l'occiput, contournaient son crane chauve.

Apres qu'il eut offert un siege, il s'assit pour dejeuner, tout en s'excusant beaucoup de l'impolitesse.

-- Monsieur, dit-elle, je vous prierais...

-- De quoi, madame ? J'ecoute.

Elle se mit a lui exposer sa situation.

Maitre Guillaumin la connaissait, etant lie secretement avec le marchand d'etoffes, chez lequel il trouvait toujours des capitaux pour les prets hypothecaires qu'on lui demandait a contracter.

Donc, il savait ( et mieux qu'elle ) la longue histoire de ces billets, minimes d'abord, portant comme endosseurs des noms divers, espaces a de longues echeances et renouveles continuellement, jusqu'au jour o, ramassant tous les protets, le marchand avait charge son ami Vinart de faire en son nom propre les poursuites qu'il fallait, ne voulant point passer pour un tigre parmi ses concitoyens.

Elle entremela son recit de recriminations contre Lheureux, recriminations auxquelles le notaire repondait de temps a autre par une parole insignifiante. Mangeant sa cotelette et buvant son the, il baissait le menton dans sa cravate bleu de ciel, piquee par deux epingles de diamants que rattachait une chainette d'or, et il souriait d'un singulier sourire, d'une faon douceatre et ambigu. Mais, s'apercevant qu'elle avait les pieds humides :

-- Approchez-vous donc du poele... plus haut... . contre la porcelaine.

Elle avait peur de la salir. Le notaire reprit d'un ton galant :

-- Les belles choses ne gatent rien.

Alors elle tacha de l'emouvoir, et ; s'emotionnant elle-meme, elle vint a lui conter l'etroitesse de son menage, ses tiraillements, ses besoins. Il comprenait cela : une femme elegante ! et, sans s'interrompre de manger, il s'etait tourne vers elle completement, si bien qu'il frolait du genou sa bottine, dont la semelle se recourbait tout en fumant contre le poele.

Mais, lorsqu'elle lui demanda mille ecus, il serra les levres, puis se declara tres peine de n'avoir pas eu autrefois la direction de sa fortune, car il y avait cent moyens fort commodes, meme pour une dame, de faire valoir son argent. On aurait pu, soit dans les tourbieres de Grumesnil ou les terrains du Havre, hasarder presque a coup sur d'excellentes speculations ; et il la laissa se devorer de rage a l'idee des sommes fantastiques qu'elle aurait certainement gagnees.

-- D'o vient-il, reprit-il, que vous n'etes pas venue chez moi ?

-- Je ne sais trop, dit-elle.

-- Pourquoi, hein ? Je vous faisais donc bien peur ? C'est moi, au contraire, qui devrais me plaindre ! A peine si nous nous connaissons ! Je vous suis pourtant tres devoue : vous n'en doutez plus, j'espere ?

Il tendit sa main, prit la sienne, la couvrit d'un baiser vorace, puis la garda sur son genou ; et il jouait avec ses doigts delicatement, tout en lui contant mille douceurs. Sa voix fade susurrait, comme un ruisseau qui coule ; une etincelle jaillissait de sa pupille a travers le miroitement de ses lunettes, et ses mains s'avanaient dans la manche d'Emma, pour lui palper le bras. Elle sentait contre sa joue le souffle d'une respiration haletante. Cet homme la genait horriblement.

Elle se leva d'un bond et lui dit :

-- Monsieur, j'attends !

-- Quoi donc ! fit le notaire, qui devint tout a coup extremement pale.

-- Cet argent.

-- Mais...

Puis, cedant a l'irruption d'un desir trop fort :

-- Eh bien, oui !...

Il se trainait a genoux vers elle, sans egard pour sa robe de chambre.

-- De grace, restez ! je vous aime !

Il la saisit par la taille.

Un flot de pourpre monta vite au visage de madame Bovary. Elle se recula d'un air terrible, en s'ecriant :

-- Vous profitez impudemment de ma detresse, monsieur ! Je suis a plaindre, mais pas a vendre !

Et elle sortit.

Le notaire resta fort stupefait, les yeux fixes sur ses belles pantoufles en tapisserie. C'etait un present de l'amour. Cette vue a la fin le consola. D'ailleurs, il songeait qu'une aventure pareille l'aurait entraine trop loin.

-- Quel miserable ! quel goujat !... quelle infamie ! se disait-elle, en fuyant d'un pied nerveux sous les trembles de la route. Le desappointement de l'insucces renforait l'indignation de sa pudeur outragee ; il lui semblait que la Providence s'acharnait a la poursuivre, et, s'en rehaussant d'orgueil, jamais elle n'avait eu tant d'estime pour elle-meme ni tant de mepris pour les autres. Quelque chose de belliqueux la transportait. Elle aurait voulu battre les hommes, leur cracher au visage, les broyer tous ; et elle continuait a marcher rapidement devant elle, pale, fremissante, enragee, furetant d'un oeil en pleurs l'horizon vide, et comme se delectant a la haine qui l'etouffait.

Quand elle aperut sa maison, un engourdissement la saisit. Elle ne pouvait plus avancer ; il le fallait, cependant ; d'ailleurs, o fuir ?

Felicite l'attendait sur la porte.

-- Eh bien ?

-- Non ! dit Emma.

Et, pendant un quart d'heure, toutes les deux, elles aviserent les differentes personnes d'Yonville disposees peut-etre a la secourir. Mais, chaque fois que Felicite nommait quelqu'un, Emma repliquait :

-- Est-ce possible ! Ils ne voudront pas !

-- Et Monsieur qui va rentrer !

-- Je le sais bien... Laisse-moi seule.

Elle avait tout tente. Il n'y avait plus rien a faire maintenant ; et quand Charles paraitrait, elle allait donc lui dire :

-- Retire-toi. Ce tapis o tu marches n'est plus a nous. De ta maison, tu n'as pas un meuble, une epingle, une paille, et c'est moi qui t'ai ruine, pauvre homme !

Alors ce serait un grand sanglot, puis il pleurerait abondamment, et enfin, la surprise passee, il pardonnerait.

-- Oui, murmurait-elle en grinant des dents, il me pardonnera, lui qui n'aurait pas assez d'un million a m'offrir pour que je l'excuse de m'avoir connue... Jamais ! jamais !

Cette idee de la superiorite de Bovary sur elle l'exasperait. Puis, qu'elle avouat ou n'avouat pas, tout a l'heure, tantot, demain, il n'en saurait pas moins la catastrophe ; donc il fallait attendre cette horrible scene et subir le poids de sa magnanimite. L'envie lui vint de retourner chez Lheureux : a quoi bon ? d'ecrire a son pere : il etait trop tard ; et peut-etre qu'elle se repentait maintenant de n'avoir pas cede a l'autre, lorsqu'elle entendit le trot d'un cheval dans l'allee. C'etait lui, il ouvrait la barriere, il etait plus bleme que le mur de platre. Bondissant dans l'escalier, elle s'echappa vivement par la place ; et la femme du maire, qui causait devant l'eglise avec Lestiboudois, la vit entrer chez le percepteur.

Elle courut le dire a madame Caron. Ces deux dames monterent dans le grenier ; et, cachees par du linge etendu sur des perches, se posterent commodement pour apercevoir tout l'interieur de Binet.

Il etait seul, dans sa mansarde, en train d'imiter, avec du bois, une de ces ivoireries indescriptibles, composees de croissants, de spheres creusees les unes dans les autres, le tout droit comme un obelisque et ne servant a rien ; et il entamait la derniere piece, il touchait au but ? Dans le clair-obscur de l'atelier, la poussiere blonde s'envolait de son outil, comme une aigrette d'etincelles sous les fers d'un cheval au galop : les deux roues tournaient, ronflaient ; Binet souriait, le menton baisse, les narines ouvertes et semblait enfin perdu dans un de ces bonheurs complets, n'appartenant sans doute qu'aux occupations mediocres, qui amusent l'intelligence par des difficultes faciles, et l'assouvissent en une realisation au-dela de laquelle il n'y a pas a rever.

-- Ah ! la voici ! fit madame Tuvache.

Mais il n'etait guere possible, a cause du tour, d'entendre ce qu'elle disait.

Enfin, ces dames crurent distinguer le mot francs, et la mere Tuvache souffla tout bas :

-- Elle le prie, pour obtenir un retard a ses contributions.

-- D'apparence ! reprit l'autre.

Elles la virent qui marchait de long en large, examinant contre les murs les ronds de serviette, les chandeliers, les pommes de rampe, tandis que Binet se caressait la barbe avec satisfaction.

-- Viendrait-elle lui commander quelque chose ? dit madame Tuvache.

-- Mais il ne vend rien ! objecta sa voisine.

Le percepteur avait l'air d'ecouter, tout en ecarquillant les yeux, comme s'il ne comprenait pas. Elle continuait d'une maniere tendre, suppliante. Elle se rapprocha ; son sein haletait ; ils ne parlaient plus.

-- Est-ce qu'elle lui fait des avances ? dit madame Tuvache.

Binet etait rouge jusqu'aux oreilles. Elle lui prit les mains.

-- Ah ! c'est trop fort !

Et sans doute qu'elle lui proposait une abomination ; car le percepteur, -- il etait brave, pourtant, il avait combattu a Bautzen et a Lutzen, fait la campagne de France, et meme ete  porte pour la croix  -- tout a coup, comme a la vue d'un serpent, se recula bien loin en s'ecriant :

-- Madame ! y pensez-vous ?...

-- On devrait fouetter ces femmes-la ! dit madame Tuvache.

-- O est-elle donc ? reprit madame Caron.

Car elle avait disparu durant ces mots ; puis, l'apercevant qui enfilait la Grande-Rue et tournait a droite comme pour gagner le cimetiere, elles se perdirent en conjectures.

-- Mere Rolet, dit-elle en arrivant chez la nourrice, j'etouffe ! delacez-moi.

Elle tomba sur le lit ; elle sanglotait. La mere Rolet la couvrit d'un jupon et resta debout pres d'elle. Puis, comme elle ne repondait pas, la bonne femme s'eloigna, prit son rouet et se mit a filer du lin.

-- Oh ! finissez ! murmura-t-elle, croyant entendre le tour de Binet.

-- Qui la gene ? se demandait la nourrice. Pourquoi vient-elle ici ?

Elle y etait accourue, poussee par une sorte d'epouvante qui la chassait de sa maison.

Couchee sur le dos, immobile et les yeux fixes, elle discernait vaguement les objets, bien qu'elle y appliquat son attention avec une persistance idiote. Elle contemplait les ecaillures de la muraille, deux tisons fumant bout a bout, et une longue araignee qui marchait au-dessus de sa tete dans la fente de la poutrelle. Enfin, elle rassembla ses idees. Elle se souvenait... Un jour, avec Leon... Oh ! comme c'etait loin... Le soleil brillait sur la riviere et les clematites embaumaient... Alors, emportee dans ses souvenirs comme dans un torrent qui bouillonne, elle arriva bientot a se rappeler la journee de la veille.

-- Quelle heure est-il ? demanda-t-elle.

La mere Rolet sortit, leva les doigts de sa main droite du cote que le ciel etait le plus clair, et rentra lentement en disant :

-- Trois heures, bientot.

-- Ah ! merci ! merci !

Car il allait venir. C'etait sur ! Il aurait trouve de l'argent. Mais il irait peut-etre la-bas, sans se douter qu'elle fut la ; et elle commanda a la nourrice de courir chez elle pour l'amener.

-- Depechez-vous !

-- Mais, ma chere dame, j'y vais ! j'y vais !

Elle s'etonnait, a present, de n'avoir pas songe a lui tout d'abord ; hier, il avait donne sa parole, il n'y manquerait pas ; et elle se voyait deja chez Lheureux, etalant sur son bureau les trois billets de banque. Puis il faudrait inventer une histoire qui expliquat les choses a Bovary. Laquelle ?

Cependant la nourrice etait bien longue a revenir. Mais, comme il n'y avait point d'horloge dans la chaumiere, Emma craignait de s'exagerer peut-etre la longueur du temps. Elle se mit a faire des tours de promenade dans le jardin, pas a pas ; elle alla dans le sentier le long de la haie, et s'en retourna vivement, esperant que la bonne femme serait rentree par une autre route. Enfin, lasse d'attendre, assaillie de soupons qu'elle repoussait, ne sachant plus si elle etait la depuis un siecle ou une minute, elle s'assit dans un coin et ferma les yeux, se boucha les oreilles. La barriere grina : elle fit un bond ; avant qu'elle eut parle, la mere Rolet lui avait dit :

-- Il n'y a personne chez vous !

-- Comment ?

-- Oh ! personne ! Et monsieur pleure. Il vous appelle. On vous cherche.

Emma ne repondit rien. Elle haletait, tout en roulant les yeux autour d'elle, tandis que la paysanne, effrayee de son visage, se reculait instinctivement, la croyant folle. Tout a coup elle se frappa le front, poussa un cri, car le souvenir de Rodolphe, comme un grand eclair dans une nuit sombre, lui avait passe dans l'ame. Il etait si bon, si delicat, si genereux ! Et, d'ailleurs, s'il hesitait a lui rendre ce service, elle saurait bien l'y contraindre en rappelant d'un seul clin d'oeil leur amour perdu. Elle partit donc vers la Huchette, sans s'apercevoir qu'elle courait s'offrir a ce qui l'avait tantot si fort exasperee, ni se douter le moins du monde de cette prostitution.

VIII.

Elle se demandait tout en marchant : " Que vais-je dire ? Par o commencerai-je ? " Et, a mesure qu'elle avanait, elle reconnaissait les buissons, les arbres, les joncs marins sur la colline, le chateau la-bas. Elle se retrouvait dans les sensations de sa premiere tendresse, et son pauvre coeur comprime s'y dilatait amoureusement. Un vent tiede lui soufflait au visage ; la neige, se fondant, tombait goutte a goutte des bourgeons sur l'herbe.

Elle entra, comme autrefois, par la petite porte du parc, puis arriva a la cour d'honneur, que bordait un double rang de tilleuls touffus. Ils balanaient, en sifflant, leurs longues branches. Les chiens au chenil aboyerent tous, et l'eclat de leurs voix retentissait sans qu'il parut personne.

Elle monta le large escalier droit, a balustres de bois, qui conduisait au corridor pave de dalles poudreuses o s'ouvraient plusieurs chambres a la file, comme dans les monasteres ou les auberges. La sienne etait au bout, tout au fond, a gauche. Quand elle vint a poser les doigts sur la serrure, ses forces subitement l'abandonnerent. Elle avait peur qu'il ne fut pas la, le souhaitait presque, et c'etait pourtant son seul espoir, la derniere chance de salut. Elle se recueillit une minute, et, retrempant son courage au sentiment de la necessite presente, elle entra.

Il etait devant le feu, les deux pieds sur le chambranle, en train de fumer une pipe.

-- Tiens ! c'est vous ! dit-il en se levant brusquement.

-- Oui, c'est moi !... je voudrais, Rodolphe, vous demander un conseil.

Et, malgre tous ses efforts, il lui etait impossible de desserrer la bouche.

-- Vous n'avez pas change. Vous etes toujours charmante !

-- Oh ! reprit-elle amerement, ce sont de tristes charmes, mon ami, puisque vous les avez dedaignes.

Alors il entama une explication de sa conduite, s'excusant en termes vagues, faute de pouvoir inventer mieux.

Elle se laissa prendre a ses paroles, plus encore a sa voix et par le spectacle de sa personne ; si bien qu'elle fit semblant de croire, ou crut-elle peut-etre, au pretexte de leur rupture ; c'etait un secret d'o dependaient l'honneur et meme la vie d'une troisieme personne.

-- N'importe ! fit-elle en le regardant tristement, j'ai bien souffert !

Il repondit d'un ton philosophique :

-- L'existence est ainsi !

-- A-t-elle du moins, reprit Emma, ete bonne pour vous depuis notre separation ?

-- Oh ! ni bonne... ni mauvaise.

-- Il aurait peut-etre mieux valu ne jamais nous quitter.

-- Oui..., peut-etre !

-- Tu crois ? dit-elle en se rapprochant.

Et elle soupira :

-- o Rodolphe ! Si tu savais !... je t'ai bien aime !

Ce fut alors qu'elle prit sa main, et ils resterent quelque temps les doigts entrelaces, -- comme le premier jour, aux Comices ! Par un geste d'orgueil, il se debattait sous l'attendrissement. Mais, s'affaissant contre sa poitrine, elle lui dit :

-- Comment voulais-tu que je vecusse sans toi ? On ne peut pas se deshabituer du bonheur ! J'etais desesperee ! J'ai cru mourir ! Je te conterai tout cela, tu verras. Et toi, tu m'as fuie !...

Car, depuis trois ans, il l'avait soigneusement evitee, par suite de cette lachete naturelle qui caracterise le sexe fort ; et Emma continuait avec des gestes mignons de tete, plus caline qu'une chatte amoureuse :

-- Tu en aimes d'autres, avoue-le. Oh ! je les comprends, va ! je les excuse ; tu les auras seduites, comme tu m'avais seduite. Tu es un homme, toi ! tu as tout ce qu'il faut pour te faire cherir. Mais nous recommencerons, n'est-ce pas ? Nous nous aimerons ! Tiens, je ris, je suis heureuse !... parle donc !

Et elle etait ravissante a voir, avec son regard o tremblait une larme, comme l'eau d'un orage dans un calice bleu.

Il l'attira sur ses genoux, et il caressait du revers de la main ses bandeaux lisses, o, dans la clarte du crepuscule, miroitait comme une fleche d'or un dernier rayon du soleil. Elle penchait le front ; il finit par la baiser sur les paupieres, tout doucement, du bout de ses levres.

-- Mais tu as pleure ! dit-il. Pourquoi ?

Elle eclata en sanglots. Rodolphe crut que c'etait l'explosion de son amour ; comme elle se taisait, il prit ce silence pour une derniere pudeur, et alors il s'ecria :

-- Ah ! pardonne-moi ! tu es la seule qui me plaise. J'ai ete imbecile et mechant ! Je t'aime, je t'aimerai toujours ! Qu'as-tu ? dis-le donc !

Il s'agenouillait.

-- Eh bien !... je suis ruinee, Rodolphe ! Tu vas me preter trois mille francs !

-- Mais... mais..., dit-il en se relevant peu a peu, tandis que sa physionomie prenait une expression grave.

-- Tu sais, continuait-elle vite, que mon mari avait place toute sa fortune chez un notaire ; il s'est enfui. Nous avons emprunte ; les clients ne payaient pas. Du reste la liquidation n'est pas finie ; nous en aurons plus tard. Mais, aujourd'hui, faute de trois mille francs, on va nous saisir ; c'est a present, a l'instant meme ; et comptant sur ton amitie, je suis venue.

-- Ah ! pensa Rodolphe, qui devint tres pale tout a coup, c'est pour cela qu'elle est venue !

Enfin il dit d'un air tres calme :

-- Je ne les ai pas, chere madame.

Il ne mentait point. Il les eut eus qu'il les aurait donnes, sans doute, bien qu'il soit generalement desagreable de faire de si belles actions : une demande pecuniaire, de toutes les bourrasques qui tombent sur l'amour, etant la plus froide et la plus deracinante.

Elle resta d'abord quelques minutes a le regarder.

-- Tu ne les as pas !

Elle repeta plusieurs fois :

-- Tu ne les as pas !... J'aurais du m'epargner cette derniere honte. Tu ne m'as jamais aimee ! Tu ne vaux pas mieux que les autres !

Elle se trahissait, elle se perdait.

Rodolphe l'interrompit, affirmant qu'il se trouvait " gene lui-meme " .

-- Ah ! je te plains ! dit Emma. Oui, considerablement !...

Et, arretant ses yeux sur une carabine damasquinee qui brillait dans la panoplie :

-- Mais, lorsqu'on est si pauvre, on ne met pas d'argent a la crosse de son fusil ! On n'achete pas une pendule avec des incrustations d'ecailles ! continuait-elle en montrant l'horloge de Boulle ; ni des sifflets de vermeil pour ses fouets -- elle les touchait ! -- ni des breloques pour sa montre ! Oh ! rien ne lui manque ! jusqu'a un porte-liqueurs dans sa chambre ; car tu t'aimes, tu vis bien, tu as un chateau, des fermes, des bois ; tu chasses a courre, tu voyages a Paris... Eh ! quand ce ne serait que cela, s'ecria-t-elle en prenant sur la cheminee ses boutons de manchettes, que la moindre de ces niaiseries ! on en peut faire de l'argent !... Oh ! je n'en veux pas ! garde-les.

Et elle lana bien loin les deux boutons, dont la chaine d'or se rompit en cognant contre la muraille.

-- Mais, moi, je t'aurais tout donne, j'aurais tout vendu, j'aurais travaille de mes mains, j'aurais mendie sur les routes, pour un sourire, pour un regard, pour t'entendre dire : " Merci ! " Et tu restes la tranquillement dans ton fauteuil, comme si deja tu ne m'avais pas fait assez souffrir ? Sans toi, sais-tu bien, j'aurais pu vivre heureuse ! Qui t'y forait ? Etait-ce une gageure ? Tu m'aimais cependant, tu le disais... Et tout a l'heure encore... Ah ! il eut mieux valu me chasser ! J'ai les mains chaudes de tes baisers, et voila la place, sur le tapis, o tu jurais a mes genoux une eternite d'amour. Tu m'y as fait croire : tu m'as, pendant deux ans, trainee dans le reve le plus magnifique et le plus suave !... Hein ? nos projets de voyage, tu te rappelles ? Oh ! ta lettre, ta lettre ! elle m'a dechire le coeur ! Et puis, quand je reviens vers lui, vers lui, qui est riche, heureux, libre ! pour implorer un secours que le premier venu rendrait, suppliante et lui rapportant toute ma tendresse, il me repousse, parce que a lui couterait trois mille francs !

-- Je ne les ai pas ! repondit Rodolphe avec ce calme parfait dont se recouvrent, comme d'un bouclier, les coleres resignees.

Elle sortit. Les murs tremblaient, le plafond l'ecrasait ; et elle repassa par la longue allee, en trebuchant contre les tas de feuilles mortes que le vent dispersait. Enfin elle arriva au saut-de-loup devant la grille ; elle se cassa les ongles contre la serrure, tant elle se depechait pour l'ouvrir. Puis, cent pas plus loin, essoufflee, pres de tomber, elle s'arreta. Et alors, se detournant, elle aperut encore une fois l'impassible chateau, avec le parc, les jardins, les trois cours, et toutes les fenetres de la faade.

Elle resta perdue de stupeur, et n'ayant plus conscience d'elle-meme que par le battement de ses arteres, qu'elle croyait entendre s'echapper comme une assourdissante musique qui emplissait la campagne. Le sol, sous ses pieds, etait plus mou qu'une onde, et les sillons lui parurent d'immenses vagues brunes, qui deferlaient. Tout ce qu'il y avait dans sa tete de reminiscences, d'idees, s'echappait a la fois, d'un seul bond, comme les mille pieces d'un feu d'artifice. Elle vit son pere, le cabinet de Lheureux, leur chambre la-bas, un autre paysage. La folie la prenait, elle eut peur, et parvint a se ressaisir, d'une maniere confuse, il est vrai ; car elle ne se rappelait point la cause de son horrible etat, c'est-a-dire la question d'argent. Elle ne souffrait que de son amour, et sentait son ame l'abandonner par ce souvenir, comme les blesses, en agonisant, sentent l'existence qui s'en va par leur plaie qui saigne.

La nuit tombait, des corneilles volaient.

Il lui sembla tout a coup que des globules couleur de feu eclataient dans l'air comme des balles fulminantes en s'aplatissant, et tournaient, tournaient, pour aller se fondre dans la neige, entre les branches des arbres. Au milieu de chacun d'eux, la figure de Rodolphe apparaissait. Ils se multiplierent, et ils se rapprochaient, la penetraient ; tout disparut. Elle reconnut les lumieres des maisons, qui rayonnaient de loin dans le brouillard.

Alors sa situation, telle qu'un abime, se representa. Elle haletait a se rompre la poitrine. Puis, dans un transport d'herosme qui la rendait presque joyeuse, elle descendit la cote en courant, traversa la planche aux vaches, le sentier, l'allee, les halles, et arriva devant la boutique du pharmacien.

Il n'y avait personne. Elle allait entrer ; mais, au bruit de la sonnette, on pouvait venir ; et, se glissant par la barriere, retenant son haleine, tatant les murs, elle s'avana jusqu'au seuil de la cuisine, o brulait une chandelle posee sur le fourneau. Justin, en manches de chemise, emportait un plat.

-- Ah ! ils dinent. Attendons.

Il revint. Elle frappa contre la vitre. Il sortit.

-- La clef ! celle d'en haut, o sont les...

-- Comment !

Et il la regardait, tout etonne par la paleur de son visage, qui tranchait en blanc sur le fond noir de la nuit.

Elle lui apparut extraordinairement belle, et majestueuse comme un fantome ; sans comprendre ce qu'elle voulait, il pressentait quelque chose de terrible.

Mais elle reprit vivement, a voix basse, d'une voix douce, dissolvante :

-- Je la veux ! Donne-la-moi.

Comme la cloison etait mince, on entendait le cliquetis des fourchettes sur les assiettes dans la salle a manger. Elle pretendit avoir besoin de tuer les rats qui l'empechaient de dormir.

-- Il faudrait que j'avertisse monsieur.

-- Non ! reste !

Puis, d'un air indifferent :

-- Eh ! ce n'est pas la peine, je lui dirai tantot. Allons, eclaire-moi !

Elle entra dans le corridor o s'ouvrait la porte du laboratoire. Il y avait contre la muraille une clef etiquetee  capharnam  .

-- Justin ! cria l'apothicaire, qui s'impatientait.

- Montons !

Et il la suivit.

La clef tourna dans la serrure, et elle alla droit vers la troisieme tablette, tant son souvenir la guidait bien, saisit le bocal bleu, en arracha le bouchon, y fourra sa main, et, la retirant pleine d'une poudre blanche, elle se mit a manger a meme.

-- Arretez ! s'ecria-t-il en se jetant sur elle.

-- Tais-toi ! on viendrait...

Il se desesperait, voulait appeler.

-- N'en dis rien, tout retomberait sur ton maitre !

Puis elle s'en retourna subitement apaisee, et presque dans la serenite d'un devoir accompli.

Quand Charles, bouleverse par la nouvelle de la saisie, etait rentre a la maison, Emma venait d'en sortir. Il cria, pleura, s'evanouit, mais elle ne revint pas : o pouvait-elle etre ? Il envoya Felicite chez Homais, chez M. Tuvache, chez Lheureux, au  Lion d'Or  partout ; et, dans les intermittences de son angoisse, il voyait sa consideration aneantie, leur fortune perdue, l'avenir de Berthe brise ! Par quelle cause !... pas un mot ! il attendit jusqu'a six heures du soir. Enfin, n'y pouvant plus tenir, et imaginant qu'elle etait partie pour Rouen, il alla sur la grande route, fit une demi-lieue, ne rencontra personne, attendit encore et s'en revint.

Elle etait rentree.

-- Qu'y avait-il ?... Pourquoi ?... Explique-moi ?...

Elle s'assit a son secretaire, et ecrivit une lettre qu'elle cacheta lentement, ajoutant la date du jour et l'heure. Puis elle dit d'un ton solennel :

-- Tu la liras demain ; d'ici la, je t'en prie, ne m'adresse pas une seule question !... Non, pas une !

-- Mais...

-- Oh ! laisse-moi !

Et elle se coucha tout du long sur son lit.

Une saveur acre qu'elle sentait dans sa bouche la reveilla. Elle entrevit Charles et referma les yeux. Elle s'epiait curieusement, pour discerner si elle ne souffrait pas. Mais non ! rien encore. Elle entendait le battement de la pendule, le bruit du feu, et Charles, debout pres de sa couche, qui respirait.

-- Ah ! c'est bien peu de chose, la mort ! pensait-elle : je vais m'endormir, et tout sera fini !

Elle but une gorgee d'eau et se tourna vers la muraille.

Cet affreux gout d'encre continuait.

-- J'ai soif !... oh ! j'ai bien soif ! soupira-t-elle.

-- Qu'as-tu donc ? dit Charles, qui lui tendait un verre.

-- Ce n'est rien !... Ouvre la fenetre... j'etouffe !

Et elle fut prise d'une nausee si soudaine, qu'elle eut a peine le temps de saisir son mouchoir sous l'oreiller.

-- Enleve-le ! dit-elle vivement ; jette-le !

Il la questionna ; elle ne repondit pas. Elle se tenait immobile, de peur que la moindre emotion ne la fit vomir. Cependant, elle sentait un froid de glace qui lui montait des pieds jusqu'au coeur.

-- Ah ! voila que a commence ! murmura-t-elle.

-- Que dis-tu ?

Elle roulait sa tete avec un geste doux, plein d'angoisse, et tout en ouvrant continuellement les machoires, comme si elle eut porte sur sa langue quelque chose de tres lourd. A huit heures, les vomissements reparurent.

Charles observa qu'il y avait au fond de la cuvette une sorte de gravier blanc, attache aux parois de la porcelaine.

-- C'est extraordinaire ! c'est singulier ! repeta-t-il.

Mais elle dit d'une voix forte :

-- Non, tu te trompes !

Alors, delicatement et presque en la caressant, il lui passa la main sur l'estomac. Elle jeta un cri aigu. Il se recula tout effraye.

Puis elle se mit a geindre, faiblement d'abord. Un grand frisson lui secouait les epaules, et elle devenait plus pale que le drap o s'enfonaient ses doigts crispes. Son pouls, inegal, etait presque insensible maintenant.

Des gouttes suintaient sur sa figure bleuatre, qui semblait comme figee dans l'exhalaison d'une vapeur metallique. Ses dents claquaient, ses yeux agrandis regardaient vaguement autour d'elle, et a toutes les questions, elle ne repondait qu'en hochant la tete ; meme elle sourit deux ou trois fois. Peu a peu, ses gemissements furent plus forts. Un hurlement sourd lui echappa ; elle pretendit qu'elle allait mieux et qu'elle se leverait tout a l'heure. Mais les convulsions la saisirent ; elle s'ecria :

-- Ah ! c'est atroce, mon Dieu !

Il se jeta a genoux contre son lit.

-- Parle ! qu'as tu mange ? Reponds, au nom du ciel !

Et il la regardait avec des yeux d'une tendresse comme elle n'en avait jamais vu.

-- Eh bien, la... la !... dit-elle d'une voix defaillante.

Il bondit au secretaire, brisa le cachet et lut tout haut !  Qu'on n'accuse personne...  Il s'arreta, se passa la main sur les yeux, et relut encore.

-- Comment ! Au secours ! A moi !

Et il ne pouvait que repeter ce mot : " Empoisonnee ! empoisonnee ! " . Felicite courut chez Homais, qui l'exclama sur la place ; madame Lefranois l'entendit au  Lion d'Or  ; quelques-uns se leverent pour l'apprendre a leurs voisins, et toute la nuit le village fut en eveil.

Eperdu, balbutiant, pres de tomber, Charles tournait dans la chambre. Il se heurtait aux meubles, s'arrachait les cheveux, et jamais le pharmacien n'avait cru qu'il put y avoir de si epouvantable spectacle.

Il revint chez lui pour ecrire a M. Canivet et au docteur Lariviere. Il perdait la tete ; il fit plus de quinze brouillons. Hippolyte partit a Neufchatel, et Justin talonna si fort le cheval de Bovary, qu'il le laissa dans la cote du Bois-Guillaume, fourbu et aux trois quarts creve.

Charles voulut feuilleter son dictionnaire de medecine ; il n'y voyait pas, les lignes dansaient.

-- Du calme ! dit l'apothicaire. Il s'agit seulement d'administrer quelque puissant antidote. Quel est le poison ?

Charles montra la lettre. C'etait de l'arsenic.

-- Eh bien reprit Homais, il faudrait en faire l'analyse.

Car il savait qu'il faut, dans tous les empoisonnements, faire une analyse ; et l'autre, qui ne comprenait pas, repondit :

-- Ah ! faites ! faites ! sauvez-la...

Puis, revenu pres d'elle, il s'affaissa par terre sur le tapis, et il restait la tete appuyee contre le bord de sa couche a sangloter.

-- Ne pleure pas ! lui dit-elle. Bientot je ne te tourmenterai plus !

-- Pourquoi ? Qui t'a forcee ?

Elle repliqua :

-- Il le fallait, mon ami.

-- N'etais-tu pas heureuse ? Est-ce ma faute ? J'ai fait tout ce que j'ai pu, pourtant !

-- Oui..., c'est vrai..., tu es bon, toi !

Et elle lui passait la main dans les cheveux, lentement. La douceur de cette sensation surchargeait sa tristesse ; il sentait tout son etre s'ecrouler de desespoir a l'idee qu'il fallait la perdre, quand, au contraire, elle avouait pour lui plus d'amour que jamais ; et il ne trouvait rien ; il ne savait pas, il n'osait, l'urgence d'une resolution immediate achevant de le bouleverser.

Elle en avait fini, songeait-elle avec toutes les trahisons, les bassesses et les innombrables convoitises qui la torturaient. Elle ne hassait personne, maintenant ; une confusion de crepuscule s'abattait en sa pensee, et de tous les bruits de la terre Emma n'entendait plus que l'intermittente lamentation de ce pauvre coeur, douce et indistincte, comme le dernier echo d'une symphonie qui s'eloigne.

-- Amenez-moi la petite, dit-elle en se soulevant du coude.

-- Tu n'es pas plus mal, n'est-ce pas ? demanda Charles.

-- Non ! non !

L'enfant arriva sur le bras de sa bonne, dans sa longue chemise de nuit, d'o sortaient ses pieds nus, serieuse et presque revant encore. Elle considerait avec etonnement la chambre tout en desordre, et clignait des yeux, eblouie par les flambeaux qui brulaient sur les meubles. Ils lui rappelaient sans doute les matins du jour de l'an ou de la mi-careme, quand, ainsi reveillee de bonne heure a la clarte des bougies, elle venait dans le lit de sa mere pour y recevoir ses etrennes, car elle se mit a dire :

-- O est-ce donc, maman ?

Et, comme tout le monde se taisait :

-- Mais je ne vois pas mon petit soulier.

Felicite la penchait vers le lit, tandis qu'elle regardait toujours du cote de la cheminee.

-- Est-ce nourrice qui l'aurait pris ? demanda-t-elle. Et, a ce nom, qui la reportait dans le souvenir de ses adulteres et de ses calamites, madame Bovary detourna sa tete, comme au degout d'un autre poison plus fort qui lui remontait a la bouche. Berthe, cependant, restait posee sur le lit.

-- Oh ! comme tu as de grands yeux, maman ! comme tu es pale ! comme tu sues !...

Sa mere la regardait.

-- J'ai peur ! dit la petite en se reculant.

Emma prit sa main pour la baiser ; elle se debattait.

-- Assez ! qu'on l'emmene ! s'ecria Charles, qui sanglotait dans l'alcove.

Puis les symptomes s'arreterent un moment ; elle paraissait moins agitee ; et, a chaque parole insignifiante, a chaque souffle de sa poitrine un peu plus calme, il reprenait espoir. Enfin, lorsque Canivet entra, il se jeta dans ses bras en pleurant.

-- Ah ! c'est vous ! merci ! vous etes bon ! Mais tout va mieux. Tenez, regardez-la...

Le confrere ne fut nullement de cette opinion, et, n'y allant pas, comme il le disait lui-meme,  par quatre chemins  , il prescrivit de l'emetique, afin de degager completement l'estomac.

Elle ne tarda pas a vomir du sang. Ses levres se serrerent davantage. Elle avait les membres crispes, le corps couvert de taches brunes, et son pouls glissait sous les doigts comme un fil tendu, comme une corde de harpe pres de se rompre.

Puis elle se mettait a crier, horriblement. Elle maudissait le poison, l'invectivait, le suppliait de se hater, et repoussait de ses bras raidis tout ce que Charles, plus agonisant qu'elle, s'efforait de lui faire boire. Il etait debout, son mouchoir sur les levres, ralant, pleurant et suffoque par des sanglots qui le secouaient jusqu'aux talons ; Felicite courait a et la dans la chambre ; Homais, immobile, poussait de gros soupirs, et M. Canivet, gardant toujours son aplomb, commenait neanmoins a se sentir trouble.

-- Diable !... cependant... elle est purgee, et, du moment que la cause cesse...

-- L'effet doit cesser, dit Homais ; c'est evident.

-- Mais sauvez-la ! s'exclamait Bovary.

Aussi, sans ecouter le pharmacien qui hasardait encore cette hypothese : " C'est peut-etre un paroxysme salutaire ", Canivet allait administrer de la theriaque, lorsqu'on entendit le claquement d'un fouet ; toutes les vitres fremirent, et une berline de poste, qu'enlevaient a plein poitrail trois chevaux crottes jusqu'aux oreilles, debusqua d'un bond au coin des halles. C'etait le docteur Lariviere.

L'apparition d'un dieu n'eut pas cause plus d'emoi. Bovary leva les mains, Canivet s'arreta court, et Homais retira son bonnet grec bien avant que le docteur fut entre.

Il appartenait a la grande ecole chirurgicale sortie du tablier de Bichat, a cette generation, maintenant disparue, de praticiens philosophes qui, cherissant leur art d'un amour fanatique, l'exeraient avec exaltation et sagacite ! Tout tremblait dans son hopital quand il se mettait en colere, et ses eleves le veneraient si bien, qu'ils s'efforaient, a peine etablis, de l'imiter le plus possible ; de sorte que l'on retrouvait sur eux, par les villes d'alentour, sa longue douillette de merinos et son large habit noir, dont les parements deboutonnes couvraient un peu ses mains charnues, de fort belles mains, et qui n'avaient jamais de gants, comme pour etre plus promptes a plonger dans les miseres. Dedaigneux des croix, des titres et des academies, hospitalier, liberal, paternel avec les pauvres et pratiquant la vertu sans y croire, il eut presque passe pour un saint si la finesse de son esprit ne l'eut fait craindre comme un demon. Son regard, plus tranchant que ses bistouris, vous descendait droit dans l'ame et desarticulait tout mensonge a travers les allegations et les pudeurs. Et il allait ainsi, plein de cette majeste debonnaire que donnent la conscience d'un grand talent, de la fortune, et quarante ans d'une existence laborieuse et irreprochable.

Il frona les sourcils des la porte, en apercevant la face cadavereuse d'Emma etendue sur le dos, la bouche ouverte. Puis, tout en ayant l'air d'ecouter Canivet, il se passait l'index sous les narines et repetait :

-- C'est bien, c'est bien.

Mais il fit un geste lent des epaules. Bovary l'observa :

Ils se regarderent ; et cet homme, si habitue pourtant a l'aspect des douleurs, ne put retenir une larme qui tomba sur son jabot.

Il voulut emmener Canivet dans la piece voisine. Charles le suivit.

-- Elle est bien mal, n'est-ce pas ? Si l'on posait des sinapismes ? je ne sais quoi ! Trouvez donc quelque chose, vous qui en avez tant sauve !

Charles lui entourait le corps de ses deux bras, et il le contemplait d'une maniere effaree, suppliante, a demi pame contre sa poitrine.

-- Allons, mon pauvre garon, du courage ! Il n'y a plus rien a faire.

Et le docteur Lariviere se detourna.

-- Vous partez ?

-- Je vais revenir.

Il sortit, comme pour donner un ordre au postillon, avec le sieur Canivet, qui ne se souciait pas non plus de voir Emma mourir entre ses mains.

Le pharmacien les rejoignit sur la place. Il ne pouvait, par temperament, se separer des gens celebres. Aussi conjura-t-il M. Lariviere de lui faire cet insigne honneur d'accepter a dejeuner.

On envoya bien vite prendre des pigeons au  Lion d'Or  , tout ce qu'il y avait de cotelettes a la boucherie, de la creme chez Tuvache, des oeufs chez Lestiboudois, et l'apothicaire aidait lui-meme aux preparatifs, tandis que madame Homais disait, en tirant les cordons de sa camisole :

-- Vous ferez excuse, monsieur ; car, dans notre malheureux pays, du moment qu'on n'est pas prevenu la veille...

-- Les verres a pattes ! ! ! souffla Homais.

-- Au moins, si nous etions a la ville, nous aurions la ressource des pieds farcis.

-- Tais-toi !... A table, docteur !

Il jugea bon, apres les premiers morceaux, de fournir quelques details sur la catastrophe :

-- Nous avons eu d'abord un sentiment de siccite au pharynx, puis des douleurs intolerables a l'epigastre, superpurgation, coma.

-- Comment s'est-elle donc empoisonnee ?

-- Je l'ignore, docteur, et meme je ne sais pas trop o elle a pu se procurer cet acide arsenieux.

Justin, qui apportait alors une pile d'assiettes, fut saisi d'un tremblement.

- Qu'as-tu ? dit le pharmacien.

Le jeune homme, a cette question, laissa tout tomber par terre, avec un grand fracas.

-- Imbecile ! s'ecria Homais, maladroit ! lourdaud ! fichu ane !

Mais, soudain, se maitrisant :

- J'ai voulu, docteur, tenter une analyse, et  primo  , j'ai delicatement introduit dans un tube...

-- Il aurait mieux valu, dit le chirurgien, lui introduire vos doigts dans la gorge.

Son confrere se taisait, ayant tout a l'heure reu confidentiellement une forte semonce a propos de son emetique, de sorte que ce bon Canivet, si arrogant et verbeux lors du pied bot, etait tres modeste aujourd'hui ; il souriait sans discontinuer, d'une maniere approbative.

Homais s'epanouissait dans son orgueil d'amphitryon, et l'affligeante idee de Bovary contribuait vaguement a son plaisir, par un retour egoste qu'il faisait sur lui-meme. Puis la presence du Docteur le transportait. Il etalait son erudition, il citait pele-mele les cantharides, l'upas, le mancenillier, la vipere...

-- Et meme j'ai lu que differentes personnes s'etaient trouvees intoxiquees, docteur, et comme foudroyees par des boudins qui avaient subi une trop vehemente fumigation ! Du moins, c'etait dans un fort beau rapport, compose par une de nos sommites pharmaceutiques, un de nos maitres, l'illustre Cadet de Gassicourt !

Madame Homais reapparut, portant une de ces vacillantes machines que l'on chauffe avec de l'esprit-de-vin ; car Homais tenait a faire son cafe sur la table, l'ayant, d'ailleurs, torrefie lui-meme, porphyrise lui-meme, mixtionne lui-meme.

--  Saccharum  , docteur, dit-il en offrant du sucre.

Puis il fit descendre tous ses enfants, curieux d'avoir l'avis du chirurgien sur leur constitution.

Enfin, M. Lariviere allait partir, quand madame Homais lui demanda une consultation pour son mari. Il s'epaississait le sang a s'endormir chaque soir apres le diner.

-- Oh ! ce n'est pas le  sens  qui le gene.

Et, souriant un peu de ce calembour inaperu, le docteur ouvrit la porte. Mais la pharmacie regorgeait de monde, et il eut grand-peine a pouvoir se debarrasser du sieur Tuvache, qui redoutait pour son epouse une fluxion de poitrine, parce qu'elle avait coutume de cracher dans les cendres ; puis de M. Binet, qui eprouvait parfois des fringales, et de madame Caron, qui avait des picotements ; de Lheureux, qui avait des vertiges ; de Lestiboudois, qui avait un rhumatisme ; de madame Lefranois, qui avait des aigreurs. Enfin les trois chevaux detalerent, et l'on trouva generalement qu'il n'avait point montre de complaisance.

L'attention publique fut distraite par l'apparition de M. Bournisien, qui passait sous les halles avec les saintes huiles.

Homais, comme il le devait a ses principes, compara les pretres a des corbeaux qu'attire l'odeur des morts ; la vue d'un ecclesiastique lui etait personnellement desagreable, car la soutane le faisait rever au linceul, et il execrait l'une un peu par epouvante de l'autre.

Neanmoins, ne reculant pas devant ce qu'il appelait  sa mission  , il retourna chez Bovary en compagnie de Canivet, que M. Lariviere, avant de partir, avait engage fortement a cette demarche ; et meme, sans les representations de sa femme, il eut emmene avec lui ses deux fils, afin de les accoutumer aux fortes circonstances, pour que ce fut une leon, un exemple, un tableau solennel qui leur restat plus tard dans la tete.

La chambre, quand ils entrerent, etait toute pleine d'une solennite lugubre. Il y avait sur la table a ouvrage, recouverte d'une serviette blanche, cinq ou six petites boules de coton dans un plat d'argent, pres d'un gros crucifix, entre deux chandeliers qui brulaient. Emma, le menton contre sa poitrine, ouvrait demesurement les paupieres : et ses pauvres mains se trainaient sur les draps, avec ce geste hideux et doux des agonisants qui semblent vouloir deja se recouvrir du suaire. Pale comme une statue, et les yeux rouges comme des charbons, Charles, sans pleurer, se tenait en face d'elle au pied du lit, tandis que le pretre, appuye sur un genou, marmottait des paroles basses.

Elle tourna sa figure lentement, et parut saisie de joie a voir tout a coup l'etole violette, sans doute retrouvant au milieu d'un apaisement extraordinaire la volupte perdue de ses premiers elancements mystiques, avec des visions de beatitude eternelle qui commenaient.

Le pretre se releva pour prendre le crucifix ; alors elle allongea le cou comme quelqu'un qui a soif, et, collant ses levres sur le corps de l'Homme-Dieu, elle y deposa de toute sa force expirante le plus grand baiser d'amour qu'elle eut jamais donne. Ensuite il recita le  Misereratur  et  l'Indulgentiam  , trempa son pouce droit dans l'huile et commena les onctions : d'abord sur les yeux, qui avaient tant convoite toutes les somptuosites terrestres ; puis sur les narines, friandes de brises tiedes et de senteurs amoureuses ; puis sur la bouche, qui s'etait ouverte pour le mensonge, qui avait gemi d'orgueil et crie dans la luxure ; puis sur les mains, qui se delectaient aux contacts suaves, et enfin sur la plante des pieds, si rapides autrefois quand elle courait a l'assouvissance de ses desirs, et qui maintenant ne marcheraient plus.

Le cure s'essuya les doigts, jeta dans le feu les brins de coton trempes d'huile, et revint s'asseoir pres de la moribonde pour lui dire qu'elle devait a present joindre ses souffrances a celles de Jesus-Christ et s'abandonner a la misericorde divine.

En finissant ses exhortations, il essaya de lui mettre dans la main un cierge benit, symbole des gloires celestes dont elle allait tout a l'heure etre environnee. Emma, trop faible, ne put fermer les doigts, et le cierge, sans M. Bournisien, serait tombe a terre.

Cependant elle n'etait plus aussi pale, et son visage avait une expression de serenite, comme si le sacrement l'eut guerie.

Le pretre ne manqua point d'en faire l'observation ; il expliqua meme a Bovary que le Seigneur, quelquefois, prolongeait l'existence des personnes lorsqu'il le jugeait convenable pour leur salut ; et Charles se rappela un jour o, ainsi pres de mourir, elle avait reu la communion.

-- Il ne fallait peut-etre pas se desesperer, pensa-t-il.

En effet, elle regarda tout autour d'elle, lentement, comme quelqu'un qui se reveille d'un songe, puis, d'une voix distincte, elle demanda son miroir, et elle resta penchee dessus quelque temps jusqu'au moment o de grosses larmes lui decoulerent des yeux. Alors elle se renversa la tete en poussant un soupir et retomba sur l'oreiller.

Sa poitrine aussitot se mit a haleter rapidement. La langue tout entiere lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, palissaient comme deux globes de lampe qui s'eteignent, a la croire deja morte, sans l'effrayante acceleration de ses cotes, secouees par un souffle furieux, comme si l'ame eut fait des bonds pour se detacher. Felicite s'agenouilla devant le crucifix, et le pharmacien lui-meme flechit un peu les jarrets, tandis que M. Canivet regardait vaguement sur la place. Bournisien s'etait remis en priere, la figure inclinee contre le bord de la couche, avec sa longue soutane noire qui trainait derriere lui dans l'appartement. Charles etait de l'autre cote, a genoux, les bras etendus vers Emma. Il avait pris ses mains et il les serrait, tressaillant a chaque battement de son coeur, comme au contrecoup d'une ruine qui tombe. A mesure que le rale devenait plus fort, l'ecclesiastique precipitait ses oraisons : elles se melaient aux sanglots etouffes de Bovary, et quelquefois tout semblait disparaitre dans le sourd murmure des syllabes latines, qui tintaient comme un glas de cloche.

Tout a coup, on entendit sur le trottoir un bruit de gros sabots, avec le frolement d'un baton ; et une voix s'eleva, une voix rauque, qui chantait :

Souvent la chaleur d'un beau jour

Fait rever fillette a l'amour.

Emma se releva comme un cadavre que l'on galvanise, les cheveux denoues, la prunelle fixe, beante.

Pour amasser diligemment

Les epis que la faux moissonne,

Ma Nanette va s'inclinant

Vers le sillon qui nous les donne.

-- L'aveugle ! s'ecria-t-elle.

Et Emma se mit a rire, d'un rire atroce, frenetique, desespere, croyant voir la face hideuse du miserable, qui se dressait dans les tenebres eternelles comme un epouvantement.

Il souffla bien fort ce jour-la.

Et le jupon court s'envola !

Une convulsion la rabattit sur le matelas. Tous s'approcherent. Elle n'existait plus.

IX.

Il y a toujours, apres la mort de quelqu'un, comme une stupefaction qui se degage, tant il est difficile de comprendre cette survenue du neant et de se resigner a y croire. Mais, quand il s'aperut pourtant de son immobilite, Charles se jeta sur elle en criant :

-- Adieu ! adieu !

Homais et Canivet l'entrainerent hors de la chambre.

-- Moderez-vous !

-- Oui, disait-il en se debattant, je serai raisonnable, je ne ferai pas de mal. Mais laissez-moi ! je veux la voir ! c'est ma femme !

Et il pleurait.

-- Pleurez, reprit le pharmacien, donnez cours a la nature, cela vous soulagera !

Devenu plus faible qu'un enfant, Charles se laissa conduire en bas, dans la salle, et M. Homais, bientot, s'en retourna chez lui.

Il fut, sur la place, accoste par l'aveugle, qui, s'etant traine jusqu'a Yonville, dans l'espoir de la pommade antiphlogistique, demandait a chaque passant o demeurait l'apothicaire.

- Allons, bon ! comme si je n'avais pas d'autres chiens a fouetter ! Ah ! tant pis, reviens plus tard !

Et il entra precipitamment dans la pharmacie.

Il avait a ecrire deux lettres, a faire une potion calmante pour Bovary, a trouver un mensonge qui put cacher l'empoisonnement et a le rediger en article pour le  Fanal  , sans compter les personnes qui l'attendaient, afin d'avoir des informations ; et, quand les Yonvillais eurent tous entendu son histoire d'arsenic qu'elle avait pris pour du sucre, en faisant une creme a la vanille, Homais, encore une fois, retourna chez Bovary.

Il le trouva seul ( M. Canivet venait de partir ) , assis dans le fauteuil, pres de la fenetre, et contemplant d'un regard idiot les paves de la salle.

-- Il faudrait a present, dit le pharmacien, fixer vous-meme l'heure de la ceremonie.

-- Pourquoi ? Quelle ceremonie ?

Puis, d'une voix balbutiante et effrayee :

-- Oh ! non, n'est-ce pas ? non, je veux la garder.

Homais, par contenance, prit une carafe sur l'etagere pour arroser les geraniums.

-- Ah ! merci, dit Charles, vous etes bon !

Et il n'acheva pas, suffoquant sous une abondance de souvenirs que ce geste du pharmacien lui rappelait.

Alors, pour le distraire, Homais jugea convenable de causer un peu horticulture ; les plantes avaient besoin d'humidite. Charles baissa la tete en signe d'approbation.

-- Du reste, les beaux jours maintenant vont revenir.

-- Ah ! fit Bovary.

L'apothicaire, a bout d'idees, se mit a ecarter doucement les petits rideaux du vitrage.

-- Tiens, voila M. Tuvache qui passe.

Charles repeta comme une machine :

-- M. Tuvache qui passe.

Homais n'osa lui reparler des dispositions funebres ; ce fut l'ecclesiastique qui parvint a l'y resoudre.

Il s'enferma dans son cabinet, prit une plume, et, apres avoir sanglote quelque temps, il ecrivit :

  Je veux qu'on l'enterre dans sa robe de noces, avec des souliers blancs, une couronne. On lui etalera ses cheveux sur les epaules ; trois cercueils, un de chene, un d'acajou, un de plomb. Qu'on ne me dise rien, j'aurai de la force. On lui mettra par-dessus toute une grande piece de velours vert. Je le veux. Faites-le.  

Ces messieurs s'etonnerent beaucoup des idees romanesques de Bovary, et aussitot le pharmacien alla lui dire :

-- Ce velours me parait une superfetation. La depense, d'ailleurs...

-- Est-ce que cela vous regarde ? s'ecria Charles. Laissez-moi ! vous ne l'aimiez pas ! Allez-vous-en !

L'ecclesiastique le prit par-dessous le bras pour lui faire faire un tour de promenade dans le jardin. Il discourait sur la vanite des choses terrestres. Dieu etait bien grand, bien bon ; on devait sans murmure se soumettre a ses decrets, meme le remercier.

Charles eclata en blasphemes.

-- Je l'execre, votre Dieu !

-- L'esprit de revolte est encore en vous, soupira l'ecclesiastique.

Bovary etait loin. Il marchait a grands pas, le long du mur, pres de l'escalier, et il grinait des dents, il levait au ciel des regards de malediction ; mais pas une feuille seulement n'en bougea.

Une petite pluie tombait. Charles, qui avait la poitrine nue, finit par grelotter ; il rentra s'asseoir dans la cuisine. A six heures, on entendit un bruit de ferraille sur la place : c'etait  l'Hirondelle  qui arrivait ; et il resta le front contre les carreaux, a voir descendre les uns apres les autres tous les voyageurs. Felicite lui etendit un matelas dans le salon ; il se jeta dessus et s'endormit.

Bien que philosophe, M. Homais respectait les morts. Aussi, sans garder rancune au pauvre Charles, il revint le soir pour faire la veillee du cadavre, apportant avec lui trois volumes, et un portefeuille, afin de prendre des notes.

M. Bournisien s'y trouvait, et deux grands cierges brulaient au chevet du lit, que l'on avait tire hors de l'alcove.

L'apothicaire, a qui le silence pesait, ne tarda pas a formuler quelques plaintes sur " cette infortunee jeune femme " ; et le pretre repondit qu'il ne restait plus maintenant qu'a prier pour elle.

-- Cependant, reprit Homais, de deux choses l'une : ou elle est morte en etat de grace ( comme s'exprime l'Eglise ) , et alors elle n'a nul besoin de nos prieres ; ou bien elle est decedee impenitente ( c'est, je crois, l'expression ecclesiastique ) , et alors...

Bournisien l'interrompit, repliquant d'un ton bourru qu'il n'en fallait pas moins prier.

-- Mais, objecta le pharmacien, puisque Dieu connait tous nos besoins, a quoi peut servir la priere ?

-- Comment ! fit l'ecclesiastique, la priere ! Vous n'etes donc pas chretien ?

-- Pardonnez ! dit Homais. J'admire le christianisme. Il a d'abord affranchi les esclaves, introduit dans le monde une morale...

-- Il ne s'agit pas de cela ! Tous les textes...

-- Oh ! oh ! quant aux textes, ouvrez l'histoire ; on sait qu'ils ont ete falsifies par les Jesuites.

Charles entra, et, s'avanant vers le lit, il tira lentement les rideaux.

Emma avait la tete penchee sur l'epaule droite. Le coin de sa bouche, qui se tenait ouverte, faisait comme un trou noir au bas de son visage, les deux pouces restaient inflechis dans la paume des mains ; une sorte de poussiere blanche lui parsemait les cils, et ses yeux commenaient a disparaitre dans une paleur visqueuse qui ressemblait a une toile mince, comme si des araignees avaient file dessus. Le drap se creusait depuis ses seins jusqu'a ses genoux, se relevant ensuite a la pointe des orteils ; et il semblait a Charles que des masses infinies, qu'un poids enorme pesait sur elle.

L'horloge de l'eglise sonna deux heures. On entendait le gros murmure de la riviere qui coulait dans les tenebres, au pied de la terrasse. M. Bournisien, de temps a autre, se mouchait bruyamment, et Homais faisait grincer sa plume sur le papier.

-- Allons, mon bon ami, dit-il, retirez-vous, ce spectacle vous dechire !

Charles une fois parti, le pharmacien et le cure recommencerent leurs discussions.

-- Lisez Voltaire ! disait l'un ; lisez d'Holbach, lisez  l'Encyclopedie  !

-- Lisez les  Lettres de quelques juifs portugais  ! disait l'autre ; lisez la  Raison du christianisme  , par Nicolas, ancien magistrat !

Ils s'echauffaient, ils etaient rouges, ils parlaient a la fois, sans s'ecouter ; Bournisien se scandalisait d'une telle audace ; Homais s'emerveillait d'une telle betise ; et ils n'etaient pas loin de s'adresser des injures, quand Charles, tout a coup, reparut. Une fascination l'attirait. Il remontait continuellement l'escalier.

Il se posait en face d'elle pour la mieux voir, et il se perdait en cette contemplation, qui n'etait plus douloureuse a force d'etre profonde.

Il se rappelait des histoires de catalepsie, les miracles du magnetisme ; et il se disait qu'en le voulant extremement, il parviendrait peut-etre a la ressusciter. Une fois meme il se pencha vers elle, et il cria tout bas " Emma ! Emma ! " Son haleine, fortement poussee, fit trembler la flamme des cierges contre le mur.

Au petit jour, madame Bovary mere arriva ; Charles, en l'embrassant, eut un nouveau debordement de pleurs. Elle essaya, comme avait tente le pharmacien, de lui faire quelques observations sur les depenses de l'enterrement. Il s'emporta si fort qu'elle se tut, et meme il la chargea de se rendre immediatement a la ville pour acheter ce qu'il fallait.

Charles resta seul toute l'apres-midi ; on avait conduit Berthe chez madame Homais ; Felicite se tenait en haut, dans la chambre, avec la mere Lefranois.

Le soir, il reut des visites. Il se levait, vous serrait les mains sans pouvoir parler, puis l'on s'asseyait aupres des autres, qui faisaient devant la cheminee un grand demi-cercle. La figure basse et le jarret sur le genou, ils dandinaient leur jambe, tout en poussant par intervalles un gros soupir ; et chacun s'ennuyait d'une faon demesuree ; c'etait pourtant a qui ne partirait pas.

Homais, quand il revint a neuf heures ( on ne voyait que lui sur la place, depuis deux jours ) , etait charge d'une provision de camphre, de benjoin et d'herbes aromatiques. Il portait aussi un vase plein de chlore, pour bannir les miasmes. A ce moment, la domestique, madame Lefranois et la mere Bovary tournaient autour d'Emma, en achevant de l'habiller ; et elles abaisserent le long voile raide, qui la recouvrit jusqu'a ses souliers de satin.

Felicite sanglotait :

-- Ah ! ma pauvre maitresse ! ma pauvre maitresse !

-- Regardez-la, disait en soupirant l'aubergiste, comme elle est mignonne encore ! Si l'on ne jurerait pas qu'elle va se lever tout a l'heure.

Puis elles se pencherent pour lui mettre sa couronne.

Il fallut soulever un peu la tete, et alors un flot de liquides noirs sortit, comme un vomissement, de sa bouche.

-- Ah ! mon Dieu ! la robe, prenez garde ! s'ecria madame Lefranois. Aidez-nous donc ! disait-elle au pharmacien. Est-ce que vous avez peur, par hasard ?

-- Moi, peur ? repliqua-t-il en haussant les epaules. Ah bien, oui ! J'en ai vu d'autres a l'Hotel-Dieu, quand j'etudiais la pharmacie ! Nous faisions du punch dans l'amphitheatre aux dissections ! Le neant n'epouvante pas un philosophe ; et meme, je le dis souvent, j'ai l'intention de leguer mon corps aux hopitaux, afin de servir plus tard a la Science.

En arrivant, le cure demanda comment se portait Monsieur ; et, sur la reponse de l'apothicaire, il reprit :

-- Le coup, vous comprenez, est encore trop recent !

Alors Homais le felicita de n'etre pas expose, comme tout le monde, a perdre une compagne cherie ; d'o s'ensuivit une discussion sur le celibat des pretres.

-- Car, disait le pharmacien, il n'est pas naturel qu'un homme se passe de femmes ! On a vu des crimes...

-- Mais, sabre de bois ! s'ecria l'ecclesiastique, comment voulez-vous qu'un individu pris dans le mariage puisse garder, par exemple, le secret de la confession ?

Homais attaqua la confession. Bournisien la defendit ; il s'etendit sur les restitutions qu'elle faisait operer. Il cita differentes anecdotes de voleurs devenus honnetes tout a coup. Des militaires, s'etant approches du tribunal de la penitence, avaient senti les ecailles leur tomber des yeux. Il y avait a Fribourg un ministre...

Son compagnon dormait. Puis, comme il etouffait un peu dans l'atmosphere trop lourde de la chambre, il ouvrit la fenetre, ce qui reveilla le pharmacien.

-- Allons, une prise ! lui dit-il. Acceptez, cela dissipe.

Des aboiements continus se trainaient au loin, quelque part.

-- Entendez-vous un chien qui hurle ? dit le pharmacien.

-- On pretend qu'ils sentent les morts, repondit l'ecclesiastique. C'est comme les abeilles ; elles s'envolent de la ruche au deces des personnes. -- Homais ne releva pas ces prejuges, car il s'etait rendormi.

M. Bournisien, plus robuste, continua quelque temps a remuer tout bas les levres ; puis, insensiblement, il baissa le menton, lacha son gros livre noir et se mit a ronfler. Ils etaient en face l'un de l'autre, le ventre en avant, la figure bouffie, l'air renfrogne, apres tant de desaccord se rencontrant enfin dans la meme faiblesse humaine ; et ils ne bougeaient pas plus que le cadavre a cote d'eux qui avait l'air de dormir.

Charles, en entrant, ne les reveilla point. C'etait la derniere fois. Il venait lui faire ses adieux.

Les herbes aromatiques fumaient encore, et des tourbillons de vapeur bleuatre se confondaient au bord de la croisee avec le brouillard qui entrait. Il y avait quelques etoiles, et la nuit etait douce.

La cire des cierges tombait par grosses larmes sur les draps du lit. Charles les regardait bruler, fatiguant ses yeux contre le rayonnement de leur flamme jaune.

Des moires frissonnaient sur la robe de satin, blanche comme un clair de lune. Emma disparaissait dessous ; et il lui semblait que, s'epandant au-dehors d'elle-meme, elle se perdait confusement dans l'entourage des choses, dans le silence, dans la nuit, dans le vent qui passait, dans les senteurs humides qui montaient.

Puis, tout a coup, il la voyait dans le jardin de Tostes, sur le banc, contre la haie d'epines, ou bien a Rouen, dans les rues, sur le seuil de leur maison, dans la cour des Bertaux. Il entendait encore le rire des garons en gaiete qui dansaient sous les pommiers ; la chambre etait pleine du parfum de sa chevelure, et sa robe lui frissonnait dans les bras avec un bruit d'etincelles. C'etait la meme, celle-la !

Il fut longtemps a se rappeler ainsi toutes les felicites disparues, ses attitudes, ses gestes, le timbre de sa voix.

Apres un desespoir, il en venait un autre et toujours, intarissablement, comme les flots d'une maree qui deborde.

Il eut une curiosite terrible : lentement, du bout des doigts, en palpitant, il releva son voile. Mais il poussa un cri d'horreur qui reveilla les deux autres. Ils l'entrainerent en bas, dans la salle.

Puis Felicite vint dire qu'il demandait des cheveux.

-- Coupez-en ! repliqua l'apothicaire.

Et, comme elle n'osait, il s'avana lui-meme, les ciseaux a la main. Il tremblait si fort, qu'il piqua la peau des tempes en plusieurs places. Enfin, se raidissant contre l'emotion, Homais donna deux ou trois grands coups au hasard, ce qui fit des marques blanches dans cette belle chevelure noire.

Le pharmacien et le cure se replongerent dans leurs occupations, non sans dormir de temps a autre, ce dont ils s'accusaient reciproquement a chaque reveil nouveau. Alors M. Bournisien aspergeait la chambre d'eau benite et Homais jetait un peu de chlore par terre.

Felicite avait eu soin de mettre pour eux, sur la commode, une bouteille d'eau-de-vie, un fromage et une grosse brioche. Aussi l'apothicaire, qui n'en pouvait plus, soupira, vers quatre heures du matin :

-- Ma foi, je me sustenterais avec plaisir !

L'ecclesiastique ne se fit point prier ; il sortit pour aller dire sa messe, revint ; puis ils mangerent et trinquerent, tout en ricanant un peu, sans savoir pourquoi, excites par cette gaiete vague qui vous prend apres des seances de tristesse ; et, au dernier petit verre, le pretre dit au pharmacien, tout en lui frappant sur l'epaule :

-- Nous finirons par nous entendre !

Ils rencontrerent en bas, dans le vestibule, les ouvriers qui arrivaient. Alors, Charles, pendant deux heures, eut a subir le supplice du marteau qui resonnait sur les planches. Puis on la descendit dans son cercueil de chene que l'on emboita dans les deux autres ; mais, comme la biere etait trop large, il fallut boucher les interstices avec la laine d'un matelas. Enfin, quand les trois couvercles furent rabotes, cloues, soudes, on l'exposa devant la porte ; on ouvrit toute grande la maison, et les gens d'Yonville commencerent a affluer.

Le pere Rouault arriva. Il s'evanouit sur la place en apercevant le drap noir.

X.

Il n'avait reu la lettre du pharmacien que trente-six heures apres l'evenement ; et, par egard pour sa sensibilite, M. Homais l'avait redigee de telle faon qu'il etait impossible de savoir a quoi s'en tenir.

Le bonhomme tomba d'abord comme frappe d'apoplexie. Ensuite il comprit qu'elle n'etait pas morte. Mais elle pouvait l'etre... Enfin il avait passe sa blouse, pris son chapeau, accroche un eperon a son soulier et etait parti ventre a terre ; et, tout le long de la route, le pere Rouault, haletant, se devora d'angoisses. Une fois meme, il fut oblige de descendre. Il n'y voyait plus, il entendait des voix autour de lui, il se sentait devenir fou.

Le jour se leva. Il aperut trois poules noires qui dormaient dans un arbre ; il tressaillit, epouvante de ce presage. Alors il promit a la sainte Vierge trois chasubles pour l'eglise, et qu'il irait pieds nus depuis le cimetiere des Bertaux jusqu'a la chapelle de Vassonville.

Il entra dans Maromme en helant les gens de l'auberge, enfona la porte d'un coup d'epaule, bondit au sac d'avoine, versa dans la mangeoire une bouteille de cidre doux, et renfourcha son bidet, qui faisait feu des quatre fers.

Il se disait qu'on la sauverait sans doute ; les medecins decouvriraient un remede, c'etait sur. Il se rappela toutes les guerisons miraculeuses qu'on lui avait contees.

Puis elle lui apparaissait morte. Elle etait la, devant lui, etendue sur le dos, au milieu de la route. Il tirait la bride et l'hallucination disparaissait.

A Quincampoix, pour se donner du coeur, il but trois cafes l'un sur l'autre.

Il songea qu'on s'etait trompe de nom en ecrivant. Il chercha la lettre dans sa poche, l'y sentit, mais n'osa pas l'ouvrir.

Il en vint a supposer que c'etait peut-etre une  farce  , une vengeance de quelqu'un, une fantaisie d'homme en goguette ; et, d'ailleurs, si elle etait morte, on le saurait.

Mais non ! la campagne n'avait rien d'extraordinaire : le ciel etait bleu, les arbres se balanaient ; un troupeau de moutons passa. Il aperut le village ; on le vit accourant tout penche sur son cheval, qu'il batonnait a grands coups, et dont les sangles degouttelaient de sang.

Quand il eut repris connaissance, il tomba tout en pleurs dans les bras de Bovary :

-- Ma fille ! Emma ! mon enfant ! expliquez-moi... ?

Et l'autre repondit avec des sanglots :

-- Je ne sais pas, je ne sais pas ! C'est une malediction !

L'apothicaire les separa.

-- Ces horribles details sont inutiles. J'en instruirai monsieur. Voici le monde qui vient. De la dignite, fichtre ! de la philosophie !

Le pauvre garon voulut paraitre fort, et il repeta plusieurs fois :

-- Oui..., du courage !

-- Eh bien ! s'ecria le bonhomme, j'en aurai, nom d'un tonnerre de Dieu ! Je m'en vas la conduire jusqu'au bout. La cloche tintait. Tout etait pret. Il fallut se mettre en marche.

Et, assis dans une stalle du choeur, l'un pres de l'autre, ils virent passer devant eux et repasser continuellement les trois chantres qui psalmodiaient. Le sergent soufflait a pleine poitrine. M. Bournisien, en grand appareil, chantait d'une voix aigu ; il saluait le tabernacle, elevait les mains, etendait les bras. Lestiboudois circulait dans l'eglise avec sa latte de baleine ; pres du lutrin, la biere reposait entre quatre rangs de cierges. Charles avait envie de se lever pour les eteindre.

Il tachait cependant de s'exciter a la devotion, de s'elancer dans l'espoir d'une vie future, o il la reverrait.

Il imaginait qu'elle etait partie en voyage, bien loin, depuis longtemps. Mais, quand il pensait qu'elle se trouvait la-dessous, et que tout etait fini, qu'on l'emportait dans la terre, il se prenait d'une rage farouche, noire, desesperee. Parfois, il croyait ne plus rien sentir ; et il savourait cet adoucissement de sa douleur, tout en se reprochant d'etre un miserable.

On entendit sur les dalles comme le bruit sec d'un baton ferre qui les frappait a temps egaux. Cela venait du fond, et s'arreta court dans les - bas-cotes de l'eglise. Un homme en grosse veste brune s'agenouilla peniblement. C'etait Hippolyte, le garon du  Lion d'Or  . Il avait mis sa jambe neuve.

L'un des chantres vint faire le tour de la nef pour queter, et les gros sous, les uns apres les autres, sonnaient dans le plat d'argent.

-- Depechez-vous donc ! je souffre, moi ! s'ecria Bovary, tout en lui jetant avec colere une piece de cinq francs.

L'homme d'eglise le remercia par une longue reverence.

On chantait, on s'agenouillait, on se relevait, cela n'en finissait pas ! Il se rappela qu'une fois, dans les premiers temps, ils avaient ensemble assiste a la messe, et ils s'etaient mis de l'autre cote, a droite, contre le mur. La cloche recommena. Il y eut un grand mouvement de chaises. Les porteurs glisserent leurs trois batons sous la biere, et l'on sortit de l'eglise.

Justin alors parut sur le seuil de la pharmacie. Il y rentra tout a coup, pale, chancelant.

On se tenait aux fenetres pour voir passer le cortege. Charles, en avant, se cambrait la taille. Il affectait un air brave et saluait d'un signe ceux qui, debouchant des ruelles ou des portes, se rangeaient dans la foule. Les six hommes, trois de chaque cote, marchaient au petit pas et en haletant un peu. Les pretres, les chantres et les deux enfants de choeur recitaient le  De Profundis  ; et leurs voix s'en allaient sur la campagne, montant et s'abaissant avec des ondulations. Parfois ils disparaissaient aux detours du sentier ; mais la grande croix d'argent se dressait toujours entre les arbres.

Les femmes suivaient, couvertes de mantes noires a capuchon rabattu ; elles portaient a la main un gros cierge qui brulait, et Charles se sentait defaillir a cette continuelle repetition de prieres et de flambeaux, sous ces odeurs affadissantes de cire et de soutane. Une brise fraiche soufflait, les seigles et les colzas verdoyaient, des gouttelettes de rosee tremblaient au bord du chemin, sur les haies d'epines. Toutes sortes de bruits joyeux emplissaient l'horizon : le claquement d'une charrette roulant au loin dans les ornieres, le cri d'un coq qui se repetait ou la galopade d'un poulain que l'on voyait s'enfuir sous les pommiers. Le ciel pur etait tachete de nuages roses ; des lumignons bleuatres se rabattaient sur les chaumieres couvertes d'iris ; Charles, en passant, reconnaissait les cours. Il se souvenait de matins comme celui-ci, o, apres avoir visite quelque malade, il en sortait, et retournait vers elle.

Le drap noir, seme de larmes blanches, se levait de temps a autre en decouvrant la biere. Les porteurs fatigues se ralentissaient ; et elle avanait par saccades continues, comme une chaloupe qui tangue a chaque flot. On arriva.

Les hommes continuerent jusqu'en bas, a une place dans le gazon o la fosse etait creusee.

On se rangea tout autour ; et tandis que le pretre parlait, la terre rouge, rejetee sur les bords, coulait par les coins sans bruit, continuellement.

Puis, quand les quatre cordes furent disposees, on poussa la biere dessus. Il la regarda descendre. Elle descendait toujours.

Enfin on entendit un choc ; les cordes en grinant remonterent. Alors Bournisien prit la beche que lui tendait Lestiboudois ; de sa main gauche, tout en aspergeant de la droite, il poussa vigoureusement une large pelletee ; et le bois du cercueil, heurte par les cailloux, fit ce bruit formidable qui nous semble etre le retentissement de l'eternite.

L'ecclesiastique passa le goupillon a son voisin. C'etait M. Homais. Il le secoua gravement, puis le tendit a Charles, qui s'affaissa jusqu'aux genoux dans la terre, et il en jetait a pleines mains tout en criant : " Adieu ! " Il lui envoyait des baisers ; il se trainait vers la fosse pour s'y engloutir avec elle.

On l'emmena ; et il ne tarda pas a s'apaiser, eprouvant peut-etre, comme tous les autres, la vague satisfaction d'en avoir fini.

Le pere Rouault, en revenant, se mit tranquillement a fumer une pipe ; ce que Homais, dans son for interieur, jugea peu convenable. Il remarqua de meme que M. Binet s'etait abstenu de paraitre, que Tuvache " avait file " apres la messe, et que Theodore, le domestique du notaire, portait un habit bleu, " comme si l'on ne pouvait pas trouver un habit noir ", puisque c'est l'usage, que diable. ! Et, pour communiquer ses observations, il allait d'un groupe a l'autre. On y deplorait la mort d'Emma, et surtout Lheureux, qui n'avait pas manque de venir a l'enterrement.

-- Cette pauvre petite dame ! quelle douleur pour son mari !

L'apothicaire reprenait :

-- Sans moi, savez-vous bien, il se serait porte sur lui-meme a quelque attentat funeste !

-- Une si bonne personne ! Dire pourtant que je l'ai encore vue samedi dernier dans ma boutique !

-- Je n'ai pas eu le loisir, dit Homais, de preparer quelques paroles que j'aurais jetees sur sa tombe.

En rentrant, Charles se deshabilla, et le pere Rouault repassa sa blouse bleue. Elle etait neuve, et, comme il s'etait, pendant la route, souvent essuye les yeux avec les manches, elle avait deteint sur sa figure ; et la trace des pleurs y faisait des lignes dans la couche de poussiere qui la salissait.

Madame Bovary mere etait avec eux. Ils se taisaient tous les trois. Enfin le bonhomme soupira :

-- Vous rappelez-vous, mon ami, que je suis venu a Tostes une fois, quand vous veniez de perdre votre premiere defunte. Je vous consolais dans ce temps-la ! Je trouvais quoi dire ; mais a present...

Puis, avec un long gemissement qui souleva toute sa poitrine :

-- Ah ! c'est la fin pour moi, voyez-vous ! J'ai vu partir ma femme..., mon fils apres..., et voila ma fille, aujourd'hui !

Il voulut s'en retourner tout de suite aux Bertaux, disant qu'il ne pourrait pas dormir dans cette maison-la. Il refusa meme de voir sa petite-fille.

-- Non ! non ! a me ferait trop de deuil. Seulement vous l'embrasserez bien ! Adieu !... vous etes un bon garon ! Et puis, jamais je n'oublierai a, dit-il en se frappant la cuisse, n'ayez peur ! vous recevrez toujours votre dinde.

Mais, quand il fut au haut de la cote, il se detourna, comme autrefois il s'etait detourne sur le chemin de Saint-Victor, en se separant d'elle. Les fenetres du village etaient tout en feu sous les rayons obliques du soleil qui se couchait dans la prairie. Il mit sa main devant ses yeux, et il aperut a l'horizon un enclos de murs o des arbres, a et la, faisaient des bouquets noirs entre des pierres blanches, puis il continua sa route, au petit trot, car son bidet boitait.

Charles et sa mere resterent le soir, malgre leur fatigue, fort longtemps a causer ensemble. Ils parlerent des jours d'autrefois et de l'avenir. Elle viendrait habiter Yonville, elle tiendrait son menage, ils ne se quitteraient plus. Elle fut ingenieuse et caressante, se rejouissant interieurement a ressaisir une affection qui depuis tant d'annees lui echappait. Minuit sonna. Le village, comme d'habitude, etait silencieux, et Charles, eveille, pensait toujours a elle.

Rodolphe, qui, pour se distraire, avait battu le bois toute la journee, dormait tranquillement dans son chateau ; et Leon, la-bas, dormait aussi.

Il y en avait un autre qui, a cette heure-la, ne dormait pas.

Sur la fosse, entre les sapins, un enfant pleurait agenouille, et sa poitrine, brisee par les sanglots, haletait dans l'ombre, sous la pression d'un regret immense, plus doux que la lune et plus insondable que la nuit. La grille tout a coup craqua. C'etait Lestiboudois ; il venait chercher sa beche qu'il avait oubliee tantot. Il reconnut Justin escaladant le mur, et sut alors a quoi s'en tenir sur le malfaiteur qui lui derobait ses pommes de terre.

XI.

Charles, le lendemain, fit revenir la petite. Elle demanda sa maman. On lui repondit qu'elle etait absente, qu'elle lui rapporterait des joujoux. Berthe en reparla plusieurs fois ; puis, a la longue, elle n'y pensa plus. La gaiete de cette enfant navrait Bovary, et il avait a subir les intolerables consolations du pharmacien.

Les affaires d'argent bientot recommencerent, M. Lheureux excitant de nouveau son ami Vinart, et Charles s'engagea pour des sommes exorbitantes ; car jamais il ne voulut consentir a laisser vendre le moindre des meubles qui lui avaient appartenu. Sa mere en tut exasperee. Il s'indigna plus fort qu'elle. Il avait change tout a fait. Elle abandonna la maison.

Alors chacun se mit a  profiter  . Mademoiselle Lempereur reclama six mois de leons, bien qu'Emma n'en eut jamais pris une seule ( malgre cette facture acquittee qu'elle avait fait voir a Bovary ) : c'etait une convention entre elles deux ; le loueur de livres reclama trois ans d'abonnement ; la mere Rolet reclama le port d'une vingtaine de lettres ; et, comme Charles demandait des explications, elle eut la delicatesse de repondre :

-- Ah ! je ne sais rien ! c'etait pour ses affaires.

A chaque dette qu'il payait, Charles croyait en avoir fini. Il en survenait d'autres, continuellement.

Il exigea l'arriere d'anciennes visites. On lui montra les lettres que sa femme avait envoyees. Alors il fallut faire des excuses.

Felicite portait maintenant les robes de Madame ; non pas toutes, car il en avait garde quelques-unes, et il les allait voir dans son cabinet de toilette o il s'enfermait ; elle etait a peu pres de sa taille ; souvent Charles, en l'apercevant par-derriere, etait saisi d'une illusion, et s'ecriait :

-- Oh ! reste ! reste !

Mais, a la Pentecote, elle decampa d'Yonville, enlevee par Theodore, et en volant tout ce qui restait de la garde-robe.

Ce fut vers cette epoque que Madame veuve Dupuis eut l'honneur de lui faire part " du mariage de M. Leon Dupuis, son fils, notaire a Yvetot, avec mademoiselle Leocadie Lebreuf, de Bendeville " . Charles, parmi les felicitations qu'il lui adressa, ecrivit cette phrase :

-- Comme ma pauvre femme aurait ete heureuse !

Un jour qu'errant sans but dans la maison, il etait monte jusqu'au grenier, il sentit sous sa pantoufle une boulette de papier fin. Il l'ouvrit et il lut : " Du courage, Emma ! du courage ! Je ne veux pas faire le malheur de votre existence. " C'etait la lettre de Rodolphe tombee a terre entre des caisses, qui etait restee la, et que le vent de la lucarne venait de pousser vers la porte. Et Charles demeura tout immobile et beant a cette meme place o jadis, encore plus pale que lui, Emma, desesperee, avait voulu mourir. Enfin, il decouvrit un petit R au bas de la seconde page. Qui etait-ce ? Il se rappela les assiduites de Rodolphe, sa disparition soudaine et l'air contraint qu'il avait eu en le rencontrant depuis, deux ou trois fois. Mais le ton respectueux de la lettre l'illusionna.

-- Ils se sont peut-etre aimes platoniquement, se dit-il.

D'ailleurs, Charles n'etait pas de ceux qui descendent au fond des choses ; il recula devant les preuves, et sa jalousie incertaine se perdit dans l'immensite de son chagrin.

On avait du, pensait-il, l'adorer. Tous les hommes, a coup sur, l'avaient convoitee. Elle lui en parut plus belle ; et il en conut un desir permanent, furieux, qui enflammait son desespoir et qui n'avait pas de limites, parce qu'il etait maintenant irrealisable.

Pour lui plaire, comme si elle vivait encore, il adopta ses predilections, ses idees ; il s'acheta des bottes vernies, il prit l'usage des cravates blanches. Il mettait du cosmetique a ses moustaches, il souscrivit comme elle des billets a ordre. Elle le corrompait par-dela le tombeau.

Il fut oblige de vendre l'argenterie piece a piece, ensuite il vendit les meubles du salon. Tous les appartements se degarnirent ; mais la chambre, sa chambre a elle, etait restee comme autrefois. Apres son diner, Charles montait la. Il poussait devant le feu la table ronde, et il approchait  son  fauteuil. Il s'asseyait en face. Une chandelle brulait dans un des flambeaux dores. Berthe, pres de lui, enluminait des estampes.

Il souffrait, le pauvre homme, a la voir si mal vetue, avec ses brodequins sans lacet et l'emmanchure de ses blouses dechirees jusqu'aux hanches, car la femme de menage n'en prenait guere de souci. Mais elle etait si douce, si gentille, et sa petite tete se penchait si gracieusement en laissant retomber sur ses joues roses sa bonne chevelure blonde, qu'une delectation infinie l'envahissait, plaisir tout mele d'amertume comme ces vins mal faits qui sentent la resine. Il raccommodait ses joujoux, lui fabriquait des pantins avec du carton, ou recousait le ventre dechire de ses poupees. Puis, s'il rencontrait des yeux la boite a ouvrage, un ruban qui trainait ou meme une epingle restee dans une fente de la table, il se prenait a rever, et il avait l'air si triste, qu'elle devenait triste comme lui.

Personne a present ne venait les voir ; car Justin s'etait enfui a Rouen, o il est devenu garon epicier, et les enfants de l'apothicaire frequentaient de moins en moins la petite, M. Homais ne se souciant pas, vu la difference de leurs conditions sociales, que l'intimite se prolongeat.

L'aveugle, qu'il n'avait pu guerir avec sa pommade, etait retourne dans la cote du Bois-Guillaume, o il narrait aux voyageurs la vaine tentative du pharmacien, a tel point que Homais, lorsqu'il allait a la ville, se dissimulait derriere les rideaux de  l'Hirondelle  , afin d'eviter sa rencontre. Il l'execrait ; et, dans l'interet de sa propre reputation, voulant s'en debarrasser a toute force, il dressa contre lui une batterie cachee, qui decelait la profondeur de son intelligence et la sceleratesse de sa vanite. Durant six mois consecutifs, on put donc lire dans le  Fanal de Rouen  des entrefilets ainsi conus :

" Toutes les personnes qui se dirigent vers les fertiles contrees de la Picardie auront remarque, sans doute, dans la cote du Bois-Guillaume, un miserable atteint d'une horrible plaie faciale. Il vous importune, vous persecute et preleve un veritable impot sur les voyageurs. Sommes-nous encore a ces temps monstrueux du Moyen Age, o il etait permis aux vagabonds d'etaler par nos places publiques la lepre et les scrofules qu'ils avaient rapportees de la croisade ? "

Ou bien :

" Malgre les lois contre le vagabondage, les abords de nos grandes villes continuent a etre infestes par des bandes de pauvres. On en voit qui circulent isolement, et qui, peut-etre, ne sont pas les moins dangereux. A quoi songent nos ediles ? "

Puis Homais inventait des anecdotes :

" Hier, dans la cote du Bois-Guillaume, un cheval ombrageux... " Et suivait le recit d'un accident occasionne par la presence de l'aveugle.

Il fit si bien qu'on l'incarcera. Mais on le relacha. Il recommena, et Homais aussi recommena. C'etait une lutte. Il eut la victoire ; car son ennemi fut condamne a une reclusion perpetuelle dans un hospice.

Ce succes l'enhardit : et des lors il n'y eut plus dans l'arrondissement un chien ecrase, une grange incendiee, une femme battue, dont aussitot il ne fit part au public, toujours guide par l'amour du progres et la haine des pretres. Il etablissait des comparaisons entre les ecoles primaires et les freres ignorantins, au detriment de ces derniers, rappelait la Saint-Barthelemy a propos d'une allocation de cent francs faite a l'eglise, et denonait des abus, lanait des boutades. C'etait son mot. Homais sapait ; il devenait dangereux.

Cependant, il etouffait dans les limites etroites du journalisme, et bientot il lui fallut le livre, l'ouvrage ! Alors il composa une  Statistique generale du canton d'Yonville, suivie d'observations climatologiques  , et la statistique le poussa vers la philosophie. Il se preoccupa des grandes questions : probleme social, moralisation des classes pauvres, pisciculture, caoutchouc, chemins de fer, etc. Il en vint a rougir d'etre un bourgeois. Il affectait le  genre artiste  , il fumait ! Il s'acheta deux statuettes  chic  Pompadour, pour decorer son salon.

Il n'abandonnait point la pharmacie ; au contraire ! il se tenait au courant des decouvertes. Il suivait le grand mouvement des chocolats. C'est le premier qui ait fait venir dans la Seine-Inferieure du  cho-ca  et de la  revalentia  . Il s'eprit d'enthousiasme pour les chaines hydroelectriques Pulvermacher ; il en portait une lui-meme ; et, le soir, quand il retirait son gilet de flanelle, madame Homais restait, tout eblouie devant la spirale d'or sous laquelle il disparaissait, et sentait redoubler ses ardeurs pour cet homme plus garrotte qu'un Scythe et splendide comme un mage.

Il eut de belles idees a propos du tombeau d'Emma. Il proposa d'abord un tronon de colonne avec une draperie, ensuite une pyramide, puis un temple de Vesta, une maniere de rotonde... ou bien " un amas de ruines " .

Et, dans tous les plans, Homais ne demordait point du saule pleureur, qu'il considerait comme le symbole oblige de la tristesse.

Charles et lui firent ensemble un voyage a Rouen, pour voir des tombeaux, chez un entrepreneur de sepultures -- accompagnes d'un artiste peintre, un nomme Vaufrylard, ami de Bridoux, et qui, tout le temps, debita des calembours. Enfin, apres avoir examine une centaine de dessins, s'etre commande un devis et avoir fait un second voyage a Rouen, Charles se decida pour un mausolee qui devait porter sur ses deux faces principales " un genie tenant une torche eteinte " .

Quant a l'inscription, Homais ne trouvait rien de beau comme :  Sta viator  , et il en restait la ; il se creusait l'imagination ; il repetait continuellement  Sta viator  ... Enfin, il decouvrit  amabilem conjugem calcas  ! qui fut adopte.

Une chose etrange, c'est que Bovary, tout en pensant a Emma continuellement, l'oubliait ; et il se desesperait a sentir cette image lui echapper de la memoire au milieu des efforts qu'il faisait pour la retenir. Chaque nuit, pourtant, il la revait ; c'etait toujours le meme reve : il s'approchait d'elle ; mais, quand il venait a l'etreindre, elle tombait en pourriture dans ses bras.

On le vit pendant une semaine entrer le soir a l'eglise. M. Bournisien lui fit meme deux ou trois visites, puis l'abandonna. D'ailleurs, le bonhomme tournait a l'intolerance, au fanatisme, disait Homais ; il fulminait contre l'esprit du siecle et ne manquait pas, tous les quinze jours, au sermon, de raconter l'agonie de Voltaire, lequel mourut en devorant ses excrements, comme chacun sait.

Malgre l'epargne o vivait Bovary, il etait loin de pouvoir amortir ses anciennes dettes. Lheureux refusa de renouveler aucun billet. La saisie devint imminente. Alors il eut recours a sa mere, qui consentit a lui laisser prendre une hypotheque sur ses biens, mais en lui envoyant force recriminations contre Emma ; et elle demandait, en retour de son sacrifice, un chale echappe aux ravages de Felicite. Charles le lui refusa. Ils se brouillerent.

Elle fit les premieres ouvertures de raccommodement, en lui proposant de prendre chez elle la petite, qui la soulagerait dans sa maison. Charles y consentit. Mais, au moment du depart, tout courage l'abandonna. Alors ce fut une rupture definitive, complete.

A mesure que ses affections disparaissaient, il se resserrait plus etroitement a l'amour de son enfant. Elle l'inquietait cependant ; car elle toussait quelquefois, et avait des plaques rouges aux pommettes.

En face de lui s'etalait, florissante et hilare, la famille du pharmacien, que tout au monde contribuait a satisfaire. Napoleon l'aidait au laboratoire, Athalie lui brodait un bonnet grec, Irma decoupait des rondelles de papier pour couvrir les confitures, et Franklin recitait tout d'une haleine la table de Pythagore. Il etait le plus heureux des peres, le plus fortune des hommes.

Erreur ! une ambition sourde le rongeait : Homais desirait la croix. Les titres ne lui manquaient point.

1 S'etre, lors du cholera, signale par un devouement sans bornes ; 2 avoir publie, et a mes frais, differents ouvrages d'utilite publique, tels que... ( et il rappelait son memoire intitule :  Du cidre, de sa fabrication et de ses effets  ; plus des observations sur le puceron laniger, envoyees a l'Academie ; son volume de statistique, et jusqu'a sa these de pharmacien ) ; sans compter que je suis membre de plusieurs societes savantes ( il l'etait d'une seule ) .

-- Enfin, s'ecriait-il, en faisant une pirouette, quand ce ne serait que de me signaler aux incendies !

Alors Homais inclinait vers le Pouvoir. Il rendit secretement a M. le prefet de grands services dans les elections. Il se vendit enfin, il se prostitua. Il adressa meme au souverain une petition o il le suppliait de  lui faire justice  ; il l'appelait  notre bon roi  et le comparait a Henri IV.

Et, chaque matin, l'apothicaire se precipitait sur le journal pour y decouvrir sa nomination : elle ne venait pas. Enfin, n'y tenant plus, il fit dessiner dans son jardin un gazon figurant l'etoile de l'honneur, avec deux petits tortillons d'herbe qui partaient du sommet pour imiter le ruban. Il se promenait autour, les bras croises, en meditant sur l'ineptie du gouvernement et l'ingratitude des hommes.

Par respect, ou par une sorte de sensualite qui lui faisait mettre de la lenteur dans ses investigations, Charles n'avait pas encore ouvert le compartiment secret d'un bureau de palissandre dont Emma se servait habituellement. Un jour, enfin, il s'assit devant, tourna la clef et poussa le ressort. Toutes les lettres de Leon s'y trouvaient. Plus de doute, cette fois ! Il devora jusqu'a la derniere, fouilla dans tous les coins, tous les meubles, tous les tiroirs, derriere les murs, sanglotant, hurlant, eperdu, fou. Il decouvrit une boite, la defona d'un coup de pied. Le portrait de Rodolphe lui sauta en plein visage, au milieu des billets doux bouleverses.

On s'etonna de son decouragement. Il ne sortait plus, ne recevait personne, refusait meme d'aller voir ses malades. Alors on pretendit  qu'il s'enfermait pour boire.  

Quelquefois pourtant, un curieux se haussait par-dessus la haie du jardin, et apercevait avec ebahissement cet homme a barbe longue, couvert d'habits sordides, farouche, et qui pleurait tout haut en marchant.

Le soir, dans l'ete, il prenait avec lui sa petite fille et la conduisait au cimetiere. Ils s'en revenaient a la nuit close, quand il n'y avait plus d'eclairee sur la place que la lucarne de Binet.

Cependant, la volupte de sa douleur etait incomplete, car il n'avait autour de lui personne qui la partageat ; et il faisait des visites a la mere Lefranois afin de pouvoir parler  d'elle  . Mais l'aubergiste ne l'ecoutait que d'une oreille, ayant comme lui des chagrins, car M. Lheureux venait enfin d'etablir les  Favorites du Commerce  , et Hivert, qui jouissait d'une grande reputation pour les commissions, exigeait un surcroit d'appointements et menaait de s'engager " a la Concurrence " .

Un jour qu'il etait alle au marche d'Argueil pour y vendre son cheval, -- derniere ressource, -- il rencontra Rodolphe.

Ils palirent en s'apercevant. Rodolphe, qui avait seulement envoye sa carte, balbutia d'abord quelques excuses, puis s'enhardit et meme poussa l'aplomb ( il faisait tres chaud, on etait au mois d'aout ) jusqu'a l'inviter a prendre une bouteille de biere au cabaret.

Accoude en face de lui, il machait son cigare tout en causant, et Charles se perdait en reveries devant cette figure qu'elle avait aimee. Il lui semblait revoir quelque chose d'elle. C'etait un emerveillement. Il aurait voulu etre cet homme.

L'autre continuait a parler culture, bestiaux, engrais, bouchant avec des phrases banales tous les interstices o pouvait se glisser une allusion. Charles ne l'ecoutait pas ; Rodolphe s'en apercevait, et il suivait sur la mobilite de sa figure le passage des souvenirs. Elle s'empourprait peu a peu, les narines battaient vite, les levres fremissaient ; il y eut meme un instant o Charles, plein d'une fureur sombre, fixa ses yeux contre Rodolphe qui, dans une sorte d'effroi, s'interrompit. Mais bientot la meme lassitude funebre reapparut sur son visage.

-- Je ne vous en veux pas, dit-il.

Rodolphe etait reste muet. Et Charles, la tete dans ses deux mains, reprit d'une voix eteinte et avec l'accent resigne des douleurs infinies :

-- Non, je ne vous en veux plus !

Il ajouta meme un grand mot, le seul qu'il ait jamais dit :

-- C'est la faute de la fatalite !

Rodolphe, qui avait conduit cette fatalite, le trouva bien debonnaire pour un homme dans sa situation, comique meme, et un peu vil.

Le lendemain, Charles alla s'asseoir sur le banc, dans la tonnelle. Des jours passaient par le treillis ; les feuilles de vigne dessinaient leurs ombres sur le sable, le jasmin embaumait, le ciel etait bleu, des cantharides bourdonnaient autour des lis en fleur, et Charles suffoquait comme un adolescent sous les vagues effluves amoureux qui gonflaient son coeur chagrin.

A sept heures, la petite Berthe, qui ne l'avait pas vu de toute l'apres-midi, vint le chercher pour diner.

Il avait la tete renversee contre le mur, les yeux clos, la bouche ouverte, et tenait dans ses mains une longue meche de cheveux noirs.

-- Papa, viens donc ! dit-elle.

Et, croyant qu'il voulait jouer, elle le poussa doucement. Il tomba par terre. Il etait mort.

Trente-six heures apres, sur la demande de l'apothicaire, M. Canivet accourut. Il l'ouvrit et ne trouva rien.

Quand tout fut vendu, il resta douze francs soixante et quinze centimes qui servirent a payer le voyage de mademoiselle Bovary chez sa grand-mere. La bonne femme mourut dans l'annee meme ; le pere Rouault etant paralyse, ce fut une tante qui s'en chargea. Elle est pauvre et l'envoie, pour gagner sa vie, dans une filature de coton.

Depuis la mort de Bovary, trois medecins se sont succede a Yonville sans pouvoir y reussir, tant M. Homais les a tout de suite battus en breche. Il fait une clientele d'enfer ; l'autorite le menage et l'opinion publique le protege.

Il vient de recevoir la croix d'honneur.

FIN

------------------------- FIN DU FICHIER bovary3 --------------------------------

